Le coup d’État du coronavirus

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OPINION. Pourrions-nous être pistés par géolocalisation ? La police pourrait-elle pénétrer chez nous sans autorisation ? Devrait-on dénoncer des voisins ? Les journaux devraient-ils être censurés ? Autant de questions qui, farfelues il y a quelques semaines, se posent aujourd'hui très sérieusement aux gouvernements démocratiques. Par Guillaume von der Weid*

La règle de confinement a déjà restreint la liberté fondamentale d'aller et venir dans la plupart des États du monde. L'abolition des libertés serait justifiée par le droit supérieur à la vie. Mieux vaut un sujet confiné et qu'un citoyen mort.

Cette justification ne saurait cependant être sans limite. Car au nom du droit à la vie, pourquoi ne pas aller jusqu'à tirer à vue sur les contrevenants, si tuer un individu permet d'en sauver dix ? Quel principe pourrait circonscrire la maximisation de l'utilité collective, ou plutôt la minimisation du dommage ? Et réciproquement, comment limiter la liberté individuelle ? Car si, comme le dit Valéry, "deux dangers menacent le monde, l'ordre et le désordre", la liberté a également besoin d'un contrepoids. En faisant confiance au jugement individuel, elle ouvre en effet la voie aux abus et réclame les garanties d'une sécurité coercitive. Or entre ces deux impératifs concurrents de liberté et de sécurité, c'est la sécurité qui a eu tendance à l'emporter depuis les attentats du 11 septembre 2001. Un virus donnerait-il raison à une politique ? Aurions-nous oublié la devise de la Révolution française, "Vivre libre ou mourir" ?

Lire aussi : Covid-19 : Comment concilier surveillance et respect des libertés

Mais d'abord, comment limiter les mesures exorbitantes de l'état d'urgence sanitaire ? La question s'est posée quand, le 22 mars, quelque 500 médecins ont demandé au président de la République de décréter un confinement total. Il s'agissait moins d'une question de légalité — suspendue en partie par l'état d'urgence — que d'efficacité, comme en témoignent les raisons fournies par le Conseil d'État qui, pour refuser cette demande, a mis en avant la santé même de la population, qu'il faut bien continuer à ravitailler et à soigner. Les bonnes mesures sont celles qui favorisent au total la survie des populations, même si elles causent davantage de contaminations ponctuelles. On peut faire une analogie d'ingénierie. Même si on a la capacité technique de faire rouler les TGV beaucoup plus vite que leur 320 km/h actuels, on sait qu'il en coûtera beaucoup plus d'énergie et d'infrastructures que l'augmentation de leur vitesse n'en a réclamé jusqu'à ce seuil de 320 km/h, qui maximise le rapport coût / bénéfice. De même, les mesures de confinement semblent avoir atteint un point d'équilibre au-delà duquel elles pourraient faire diminuer les contaminations, mais en augmentant la comorbidité globale. Pareillement, sans même qu'il soit  besoin de recourir à une argumentation morale toujours discutable, des mesures drastiques, voire inhumaines, causeraient plus de dommages par l'angoisse, la panique, la révolte engendrées, que des mesures raisonnables. Aussi les propositions de lois autorisant la police à pénétrer rentrer chez les individus soupçonnés d'être contaminés, encourageant la dénonciation de comportements suspects (Danemark) ou permettant la censure des journaux (Bulgarie) ont-elles été rejetées ("Coronavirus : les démocraties européennes à l'épreuve d'une crise sanitaire hors norme", Le Monde du 30 mars).

Mais cette première limite ne résout pas le problème politique de l'équilibre entre liberté et sécurité, équilibre si fondamental qu'elles sont parfois identifiées. Le syndicat Jeunes Médecins a ainsi fait appel au Conseil d'État en se prévalant du droit à la vie, première des libertés publiques. Le risque de mort est-il, autrement dit, une condition suffisante pour abolir les autres libertés publiques ?

Les attentats du 11 septembre 2001 aux États-unis et du 13 novembre 2015 en France ont clairement fait pencher le curseur vers la sécurité. Le risque catastrophique du terrorisme a en effet parut légitimer l'affaiblissement de certaines libertés publiques. Les références martiales du discours du président français le 16 mars dernier, pour qui "nous sommes en guerre", s'inscrivent dans cette logique. Mais les termes du débat demeurent, qui renvoient à des visions antagonistes de la politique, voire l'être humain lui-même, avec d'un côté l'école autoritariste dont Hobbes serait le chef de file, faisant reposer l'ordre politique sur la renonciation à une liberté porteuse de "guerre de tous contre tous", et l'école libérale représentée par Locke, affirmant que l'être humain est bon et que, par conséquent, le rôle de l'État se limite à veiller au bon déroulement d'une sociabilité naturelle. Opposition qui se retrouve, schématiquement, entre une droite qui prétend que la sécurité est la première des libertés et une gauche qui dénonce dans cet argumentaire un stratagème autoritariste. De même aujourd'hui, les uns affirment que le Covid-19, moins terrifiant mais plus dommageable que le terrorisme, justifie la réduction des libertés, tandis que les autres crient au coup d'État.

Seulement le virus n'est pas une force politique, ni un risque humain. C'est une réalité biologique, statistique certes, mais ne relevant ni de la morale, ni de la politique. La carte de l'émancipation est donc inopérante. Il serait aussi absurde de prétendre sauver la liberté face au virus que de vaincre la gravité en se jetant d'une falaise. Notre liberté est moins de résister individuellement à un pouvoir oppressif (sauf peut-être en Hongrie, mais cela ne date pas du virus), que de lutter politiquement contre une calamité naturelle. Ce qui implique deux choses : de savoir se restreindre nous-mêmes — ce qu'on appelle l'autonomie —, et de pouvoir agir collectivement — ce qu'on appelle la politique. Or plus que des lois liberticides, ce qui nous menace aujourd'hui est la liberté d'un chacun-pour-soi contreproductif .

Le virus, suivant en un sens le processus de "destruction créatrice" chère à Schumpeter, pourrait ainsi donner lieu à un renforcement de nos institutions collectives. Encore faudrait-il en clarifier les enjeux pour que, loin de la museler par l'épouvantail autoritariste, le virus réhabilite la politique.

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* Guillaume von der Weid est professeur de philosophie spécialiste des questions éthiques.

Lire aussi : Nicolas Baverez : "La liberté, première victime du Covid-19 ?"

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Commentaires
a écrit le 12/04/2020 à 13:38 :
Cet empressement à mettre en quarantaine, à refuser les traitements basiques et pas chers (chloroquine), à dépenser sans compter l'argent que l'on emprunte sans espoir de remboursement...cette absence de masque, de test de dépistage...alors qu'on sait depuis des mois ! Le contraste est incroyable avec l'Allemagne, pays peu endetté et réformé depuis longtemps. L'occasion ne serait elle pas trop belle de réformer à la hache, de tondre les épargnants ? Achetez de l'or !
a écrit le 09/04/2020 à 22:51 :
A propos de coup d'état « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ». (Le Guépard ) in " Un virus très politique, éditions Syllepse". Un scénario curieusement proche de la pandémie actuelle, a été étudié le 19/10/19 sous le nom de Event 201 ,avec la fondation Bill Gates, lequel a déclaré que les rassemblements de masse ne seront plus possible sans un vaccin mondial ( Strategic Culture 8/4/20 ).
a écrit le 08/04/2020 à 8:33 :
Il manque une dimension à cette analyse : la durée du confinement, capable à la fois de transformer la crise économique en crise bancaire (avec le risque de balayer purement et simplement le "système" économique qui nous permet de vivre) et de par sa "supportabilité" par les Français de déboucher sur des "journées révolutionnaires"et des soulèvements (et ils n'en ont jamais été avares dans leur Histoire) ...
a écrit le 07/04/2020 à 17:13 :
2016 :

980 millions fin février, 990 millions le 10 mars... La barre du milliard d’Indiens "mis en fiche" devrait être atteinte à la fin du mois de mars et il ne restera plus que 250 millions de citoyens à transformer en numéro ! Contre toute attente, le programme de numérisation de la population de l’Inde respecte toutes ses promesses et même au-delà. Lancé en 2009, démarré sur le terrain en 2010, ce dispositif piloté par l’Uidai (Unique identification authority of India) donne à tous les Indiens qui le veulent - car l’Inde étant une démocratie, rien n’est obligatoire - une identité numérique. Elle prend la forme de 12 chiffres, uniques pour chacun bien évidemment, qui est baptisée "Aadhaar".

Chaque numéro d’identité a été relié biométriquement à son possesseur. Depuis cinq ans, des centaines d’équipes parcourent tout le pays, ville par ville, village par village. Parmi eux, c’est une entreprise française qui a décroché le gros lot : Morpho – le roi des papiers d’identités biométriques et des systèmes de surveillance ou de sécurité - a assuré 40% du travail sur le terrain, tandis que LS1, une société qui fait partie du groupe Safran comme Morpho, a transformé 35% des gens, soit en tout, 75% pour des équipes battant pavillon français.L’Inde a bien créé la plus grande base de données mondiale, et elle fonctionne parfaitement : aucun blocage, aucun piratage à signaler. En quelques instants, même avec de mauvaises connexions, l’ordinateur peut retrouver l’identité de n’importe quel Indien, parmi le milliard d’empreintes digitales ! . L'État qui a répertorié les données biométriques de toute sa population puisque chaque Iris est enregistré, peut savoir qui vous êtes, ce que vous dépenser et où vous allez. Les informaticiens se demandaient il y a cinq ans si le système informatique allait ternir, il a bien tenu.
Réponse de le 07/04/2020 à 18:09 :
(Qui vous êtes , ce que vous dépensez ou vous aller ... )
ce que les banques ont «  déjà comme informations sur leurs clients « 

En fait le «  problème «  c’est ça justement !

Ça ne «  regarde personne qui nous sommes , ce que nous dépensons et la ou allons « 
Nous sommes responsable et nous avons de compte à rendre à personne .

Liberté ou dictature ?

Même si les données sont anonymes : ça reprend un schéma pour «  intention «  d’établir des stratégies de commerces pour «  influencer la population collective « 
La créativité passe par «  ces données anonymes »
C’est de «  la concurrence déloyale «  et en plus des atteintes à la vie privée et la liberté des gens .
Il faut ouvrir le dépistage en masse et charger le suivi par les médecins et interdire le traçage et vol d’informations sur les smartphones , au pire il faut annuler les abonnements, passer à la recharge téléphonique sans internet.
a écrit le 07/04/2020 à 16:37 :
C’est une expérience de Laboratoire ;
Le cadre c’est un labyrinthe et le jeu c’est la survie , et les cobayes des rats , c’était pour savoir si les rats de génération en génération , leur intelligence pouvaient évoluer , la réponse est oui à l’issue du test .
Confiner des populations sans proposer un remède rapide et efficace , imposer un autre modèle de société : je vous avertis nous risquons d’avoir des «  sucides et des violences m’en masses «  si cette crise sanitaire n’est pas pris plus au sérieux !
On s’en tapent des études de data que vous faites derrière car l’urgence actuelle ce n’est pas ça ...
De l’autre côté de l’écran , nous avons l’impression que «  cette situation est voulue et qu’il y a rien qui est fait pour la sortie de cette crise « 
Attention ...Pas de sortie de cette crise ou pourrissement = plus gros problème
Et ça sera sur «  votre conscience «  jusqu’à la fin de votre vie et au delà ....
a écrit le 07/04/2020 à 16:07 :
"Mieux vaut un sujet confiné et qu'un citoyen mort."
? confiné et vivant qu'un citoyen mort ?
On peut être confinés totalement, il faut apporter tous les 3 jours de quoi manger pendant 3 jours, comme ça s'est fait dans un pays asiatique, mais on n'a pas les moyens logistiques de faire ça. Suis casanier ça ne change rien à avant sauf remplir une feuille.
Ai pas de smartphone dit "téléphone" en 2020 mais un GSM 2G, il faudra le trianguler avec les antennes relais, quand allumé (rarement).
Les caméras de télé-protection servent aussi à vidéo-verbaliser pour en faire baisser les coûts de fonctionnement (ça coûte et la protection effective, il faudrait trouver un indicateur (statistique, autre) pour voir si c'est efficace ou pas, ces systèmes, installer, faire savoir, payer l'usage ça peut suffire à satisfaire les "assujettis").
a écrit le 07/04/2020 à 16:05 :
Et ce qui permet à ces gouvernements "démocratiques" comme vous dites mais c'est vous qui le dites puisque de nombreux faits prouvent que non, de valider très facilement, sans l'ombre d'un doute, ces mesures liberticides, car ce sont bine des mesures liberticides c'est une certitude c'est parce qu'ils ne peuvent pas être aussi démocratique que cela justement.

"de savoir se restreindre nous-mêmes"

Ce que nous faisons tacitement, machinalement, aussi stupide ou liberticide que ce soit même, depuis toujours, depuis que la hiérarchie et donc le système oligarchique existe, là n'est pas le problème nous le faisons automatiquement sans remettre en question la crédibilité des donneurs d'ordres, le problème est quand les donneurs d'ordres sont complètement incompétents, parce que du coup nous obéissons de la même façon.

Appeler à l'autodiscipline et aux respectes des règles une classe productrice programmée à cela n'est, au mieux, pas sérieux.
a écrit le 07/04/2020 à 15:48 :
Il va falloir défendre nos libertés. Les politiques s'inspirent des décisions prises dans les pays totalitaires , angoissant.
a écrit le 07/04/2020 à 15:47 :
Il y a ceux qui aimeraient que l'on fonctionne comme la Chine, pays non démocratique, et ceux qui trouvent qu'il en est trop fait.
La pandémie impose des mesures de survie, c'est après qu'il faudra veiller au retour à une société libre et démocratique.

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