Le Kirghizstan en pointe dans le contournement des sanctions visant la Russie
Eugène Berg

Photo d'illustration
DR
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Les chiffres sont éloquents. Dès 2023, les importations de pièces de voiture en provenance d'Allemagne ont grimpé de 5 500 %. Les exportations kirghizes vers la Russie sont passées de 352,8 millions d'euros en 2021 à plus de 960 millions d'euros dès 2022. Les importations en provenance de l'UE ont quant à elles été multipliées par dix depuis le début de la guerre.
Au cours du premier semestre 2024, l'investissement direct russe au Kirghizstan a augmenté de 24 %, faisant de Moscou, à égalité avec Pékin, l'un des plus grands investisseurs dans l'économie du pays : mines d'or, des parcs éoliens et une centrale nucléaire. En bref, la guerre en Ukraine a été un catalyseur de rapprochement des relations commerciales russo-kirghizes.
Et si le Premier ministre Akylbek Japarov a affirmé « ne pas avoir peur des sanctions », c'est qu'il voit bien l'intérêt d'un tel rapprochement. Les revenus des banques kirghizes, hors intérêts, ont ainsi bondi de 359 % en 2022 et n'ont depuis cessé de croître. Quant au PIB du pays, il a bondi de près de 9 % dès 2022, et de 7 % en 2023, tandis que les revenus budgétaires ont doublé et que le PIB par tête a augmenté de 80 % en deux ans.
Dans un tweet daté du 28 novembre 2023, Robin Brooks, économiste en chef de l'Institute of International Finance (IIF), recommandait d'imposer des sanctions secondaires , y voyant « une façon d'arrêter le flux de marchandises occidentales vers la Russie via l'Asie centrale ». Le 4 septembre, il publiait sur X un graphique illustrant la montée en flèche des exportations de l'Italie vers le Kirghizstan entre février 2022 et mai 2024 : plus de 2 200 % par rapport à la période précédant l'invasion de l'Ukraine. Dont acte : le 23 août dernier, le ministère des Finances américain a sanctionné deux entreprises et quatre citoyens italiens, accusés d'avoir contourné les sanctions occidentales en commerçant avec des intermédiaires dans des pays tiers.
Cette situation a conduit la Banque Nationale (KUB) à rappeler aux banques commerciales kirghizes qu'elles étaient tenues de se conformer à la législation relative à la lutte contre le financement du terrorisme et le blanchiment d'argent. Cela implique le filtrage des clients, leur identification et la production de documents justificatifs pour les transactions ainsi que la validation des origines des financements.
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Bichkek souhaite ainsi minimiser les risques de sanctions secondaires. Des vérifications sont donc effectuées afin de s'assurer que les clients russes ne figurent pas sur les listes des sanctions - 62 établissements bancaires russes sont actuellement sous sanctions occidentales.
En juin, le Bureau de contrôle des avoirs étrangers (OFAC) du département du Trésor américain avait en effet décrété une nouvelle salve de sanctions visant les institutions financières russes servant d'intermédiaires dans des transactions en dollars sur le marché des changes russe. Sberbank, Tinkoff Bank et MTS ont ainsi vu leurs services de transferts interrompus. La parade de la Russie consiste depuis à passer par l'intermédiaire de banques non affectées par les sanctions, majoritairement installées dans les pays d'Asie centrale, en Turquie et dans les Émirats arabes unis.
En réponse, le 23 août 2024, le gouvernement kirghize a adopté un arrêté visant à créer une société anonyme ouverte par actions (OJSC), la Société commerciale de la République kirghize, avec une participation de 100 % de l'État. Son fondateur, le ministère de l'Économie a indiqué qu'elle avait été créée pour contrôler les flux commerciaux impliquant des entreprises nationales dont les marchandises n'entrent pas sur le territoire du Kirghizstan.
Ses principales missions sont le commerce international, le contrôle des transactions financières, y compris les transferts de devises et les règlements avec des contreparties étrangères, la gestion des risques de change et la garantie de la stabilité financière. La création de cette société commerciale est liée à une résolution de la Banque Nationale du 4 septembre 2024, interdisant aux institutions financières d'accepter des paiements et de régler des contrats pour des biens, des travaux et des services qui n'entrent pas sur le territoire du Kirghizstan. Les entreprises privées devront donc effectuer leurs échanges par son intermédiaire. Bakyt Asankulov, ancien directeur de la société Terem PAY qui, jusqu'en 2020, gérait un réseau de 67 terminaux de paiement à Bichkek et dans l'oblast de Chui, en a été nommé directeur.
Problème : le règlement adopté par la Banque centrale ne s'applique pas aux entreprises publiques, autorisées et désignées par le gouvernement. Or, la seule société désignée est, à ce jour... la Société commerciale de la République kirghize. Il s'agit de facto d'une forme de nationalisation de l'activité de contournement des sanctions.
Les entreprises privées pourront ainsi traiter par l'intermédiaire de la société commerciale nationale, mais au lieu de verser une commission bancaire d'environ 0,35 %, elles paieront à l'opérateur désigné (qui à son tour utilisera des banques d'État telles que Eldik Bank ou Aiyl Bank, ou des banques nouvellement créées comme Asman Bank, condamnées à faire l'objet de sanctions secondaires), 2 % à 6 % de la valeur d'un contrat. Ou comment, sous couvert d'une volonté officielle de se plier aux sanctions, officialiser leur contournement.
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(*) Eugène Berg, est un essayiste et diplomate français. Spécialiste de la Russie, de l'Ukraine et du Pacifique, il a notamment publié Non-alignement et nouvel ordre mondial (1980), la Russie pour les Nuls (2016), De l'ordre européen à l'ordre mondial (2020) et Ukraine - février 2023 (2023). Il a notamment été, de 1990 à 1993 adjoint du président de la Commission interministérielle pour la coopération franco- allemande, de 1994 à 1998, consul général à Leipzig puis ambassadeur en Namibie, au Botswana (1998 - 2003) puis aux îles Fidj, ainsi que dans six autres territoires du Pacifique de 2004 à 2006.
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