OPINION. « Il faut, à un moment, vraiment savoir terminer une guerre ! »

Sébastien Boussois
Baptiste Descroix

Sébastien Boussois
Baptiste Descroix
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Les frappes se poursuivent, les représailles s’étendent, les pays du Golfe sont de nouveau touchés et de nouveaux même. Désormais la Jordanie est entraînée dans l’engrenage et le détroit d’Ormuz demeure au cœur d’une crise qui menace directement l’économie mondiale. Mais dans quel but continue-t-on exactement cette guerre ?
Donald Trump et Benyamin Netanyahou ne poursuivaient clairement pas les mêmes objectifs. Du moins, Israël entendait affaiblir durablement l’appareil militaire iranien, détruire ses capacités nucléaires et balistiques et, si possible, provoquer l’effondrement du régime. Donald Trump, lui, oscillait entre plusieurs ambitions : empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire, sécuriser la circulation maritime, imposer un nouvel accord et, selon les moments et les déclarations, favoriser lui aussi un changement de régime si l’opportunité se présentait. Elle ne s’est jamais présentée.
Cette ambiguïté stratégique est devenue le principal problème de la guerre. On ne peut pas simultanément prétendre vouloir négocier avec un pouvoir, chercher à le renverser, frapper ses infrastructures et lui demander de garantir la sécurité du détroit d’Ormuz. À force de changer de finalité, Washington a transformé une opération militaire en conflit sans horizon.
Le constat est désormais incontournable : le régime iranien n’a pas été renversé. Il demeure solidement installé, conserve des capacités de riposte et continue de contrôler les principaux leviers de l’État. Donald Trump a manifestement sous-estimé la résilience du système iranien, sa profondeur stratégique et sa capacité à déplacer le conflit vers l’ensemble de la région.
Le pouvoir de Téhéran peut être affaibli, contesté et économiquement exsangue ; il n’en reste pas moins l’unique interlocuteur capable de négocier la sécurité maritime, le dossier nucléaire, le sort des avoirs iraniens et les conditions d’une désescalade régionale. On ne choisit pas toujours ses interlocuteurs diplomatiques. On négocie avec ceux qui détiennent réellement le pouvoir.
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La guerre devait peut-être être courte, lisible et décisive pour permettre à Donald Trump d’en sortir politiquement vainqueur. Elle ne l’est plus. Les États-Unis poursuivent leurs frappes tandis que l’Iran répond contre des installations américaines et des États alliés. La navigation commerciale dans le détroit d’Ormuz demeure gravement perturbée et les prix de l’énergie repartent à la hausse.
La guerre s’étend donc géographiquement sans se rapprocher d’une conclusion politique. C’est précisément la définition d’un enlisement.
À quoi aura servi cette guerre si son principal résultat est de complexifier encore davantage le Moyen-Orient ? Les monarchies du Golfe, qui tentaient depuis plusieurs années de privilégier la stabilité économique et la diversification, se retrouvent exposées aux missiles et aux drones. La Jordanie, déjà fragile et située au croisement de toutes les crises régionales, est à son tour entraînée dans la confrontation.
Le Qatar, Bahreïn et le Koweït sont directement concernés. Les installations énergétiques, portuaires et même civiles de ces pays deviennent des cibles ou des dommages collatéraux. Le risque est désormais de voir l’ensemble du Golfe transformé en champ de bataille indirect entre Washington, Israël et Téhéran.
Le détroit d’Ormuz ne constitue pourtant pas une question secondaire. Il représente l’une des principales artères énergétiques mondiales. Sa fermeture de fait et les attaques visant les navires provoquent une augmentation du coût du pétrole, du fret maritime et des assurances. La perturbation ne frappe pas seulement l’Iran ou les États-Unis : elle touche les économies européennes et asiatiques, les entreprises, les consommateurs et tous les pays importateurs d’énergie.
Rendre un minimum de fluidité au détroit d’Ormuz devrait donc être la priorité absolue. Cela suppose de cesser de traiter chaque nouvelle frappe comme une démonstration de puissance et de commencer enfin à rechercher une solution politique globale.
On répète souvent qu’un État ne devrait commencer une guerre que lorsqu’il est certain de pouvoir la gagner. Cette certitude est rarement absolue, mais elle suppose au moins de savoir quelle victoire est recherchée.
S’agissait-il de détruire le programme nucléaire iranien ? De changer le régime ? De libérer le détroit d’Ormuz ? D’empêcher les attaques contre Israël ? De protéger les monarchies du Golfe ? Ou de contraindre Téhéran à signer un nouvel accord ?
Aucun de ces objectifs n’est aujourd’hui pleinement atteint. Le programme nucléaire demeure un sujet de négociation. Le régime est toujours en place. Le détroit reste menacé. Les pays arabes sont frappés. Et chaque nouvelle opération américaine entraîne de nouvelles représailles iraniennes.
La mission américaine semble même avoir progressivement changé de nature pour se concentrer désormais sur la sécurisation des flux pétroliers. Ce déplacement révèle qu’on est passé d’une guerre supposément destinée à obtenir une transformation stratégique à une opération de gestion quotidienne de ses propres conséquences.
Une puissance ne gagne pas une guerre simplement parce qu’elle dispose de la supériorité aérienne ou qu’elle peut frapper davantage de cibles que son adversaire. Elle la gagne lorsqu’elle obtient un résultat politique durable. Or ce résultat n’existe pas encore.
Puisque le régime iranien ne sera pas renversé à brève échéance, la priorité doit redevenir la négociation. Le Qatar et le Pakistan disposent précisément des canaux nécessaires pour renouer le dialogue. Doha entretient des relations de confiance avec Washington tout en conservant des contacts directs avec Téhéran. Islamabad possède de son côté une proximité géographique, politique et stratégique avec l’Iran qui lui permet de jouer un rôle indispensable.
Ces deux médiateurs doivent être durablement remis au centre du dispositif, avec l’appui de la Turquie, de l’Égypte et des autres puissances régionales susceptibles de soutenir la désescalade.
La négociation devra porter sur l’ensemble des dossiers litigieux : la liberté de circulation dans le détroit d’Ormuz, la levée du blocus maritime, les garanties de sécurité pour les États du Golfe, les avoirs iraniens gelés, le contrôle du programme nucléaire, les inspections internationales et la limitation des capacités balistiques.
Le nucléaire, qui constituait pourtant l’un des motifs initiaux de la confrontation, a presque disparu de l’actualité immédiate, éclipsé par les frappes et les déclarations martiales. C’est pourtant bien là que se trouve le cœur du problème. Une solution ne pourra être durable que si elle permet de replacer le programme iranien sous un contrôle international crédible tout en offrant à Téhéran une porte de sortie économique et politique.
Donald Trump devrait désormais cesser de fanfaronner. La communication triomphaliste ne peut pas remplacer une stratégie. Après la Coupe du monde, l’actualité américaine reviendra brutalement aux conséquences concrètes de cette guerre : soldats tués ou blessés, hausse du prix de l’essence, inflation, dépenses militaires et inquiétude croissante de l’opinion publique.
Tout cela interviendra à quelques mois des élections de mi-mandat. Le président américain devra alors expliquer pourquoi les États-Unis se sont engagés dans un conflit dont les objectifs restent mouvants et dont la fin paraît toujours repoussée.
Donald Trump aime se présenter comme l’homme qui termine les guerres plutôt que comme celui qui les prolonge. Il doit aujourd’hui être fidèle à cette promesse. Continuer à frapper sans perspective politique ne fera pas tomber le régime iranien. Cela ne sécurisera pas durablement le Golfe et ne rouvrira pas automatiquement le détroit d’Ormuz. Cela augmentera seulement le nombre de pays touchés, le coût économique mondial et le risque d’une escalade incontrôlable.
La puissance consiste parfois à frapper. Mais elle consiste aussi à reconnaître qu’une guerre n’atteindra plus les objectifs qui lui avaient été assignés. À ce moment-là, il faut accepter de négocier, de construire un compromis et de préparer la paix.
Sortons enfin du déni et allons jusqu’au bout de la realpolitik: il faut, à un moment, vraiment savoir terminer une guerre.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.