"Le progrès scientifique... oui, mais jusqu'où ? " (Serge Guérin)

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Tout changer ! Oui, mais quoi ? Par qui ? Comment ? Et surtout : pour quoi ? C'est à y répondre que s'emploieront, le 9 novembre, les prestigieux débatteurs du Forum Cnam-La Tribune. A cette occasion, La Tribune questionne quatorze personnalités qui changent le monde tous les jours. Aujourd'hui, entretien avec Serge Guérin, sociologue spécialiste la "seniorisation" de la société.

LA TRIBUNE - La problématique de la vieillesse cristallise particulièrement bien l'enjeu : quelles limites éthiques faut-il établir aux progrès de la science ?

SERGE GUERIN - « Les programmes de recherche sont étudiés en fonction des perspectives de profit et non pas de l'intérêt de l'homme et de son environnement. Résultat : il est plus aisé de trouver les financements à la fabrication du Viagra qu'à celle de médicaments appelés à éradiquer la rougeole en Afrique. La solvabilité des septuagénaires américains est nettement supérieure à celle des patients du Rwanda », rappelle fort justement Jean-Claude Guillebaud.

Cette logique, qui s'applique à tous les champs de la science et de la recherche, interroge très concrètement la problématique de la vieillesse. A-t-on le droit de considérer qu'en certaines circonstances, qu'à partir d'un certain état de santé, la situation des aînés ne peut faire l'objet systématiquement de sacrifices médicaux, donc financiers, collectifs ? Il n'est pas du ressort du législateur de décider et d'arbitrer en matière de morale et d'éthique. Nous sommes là au coeur de la problématique qui place l'intérêt de l'humain entre celui de l'économie et celui de la technologie. Jamais la performance technique ou l'enjeu économique ne doivent affecter l'intérêt de l'humain. Or, cet intérêt n'est pas obligatoirement de vivre plus longtemps, il est d'être le mieux soulagé dans ses souffrances physiques et morales. Essayer de sauver une personne doit être dicté par le seul intérêt de cette dernière, certainement pas par celui de la performance technique. Pour autant, il faut se garder d'être trop péremptoire et catégorique à propos de l'euthanasie. Il existe un risque de dérive, abominable, qui n'épargne bien sûr pas la population âgée. Toute décision doit résulter d'un dialogue avec les proches et les médecins, et répond du cas par cas.

Jusqu'où est-il utile et fondé d'investir dans la recherche pour faire reculer le vieillissement de la population, et plus simplement l'âge de la mort ? Faut-il distinguer les champs de recherche et d'investissement « utiles » et « non utiles » ? Autant de questions qui interpellent plus largement le coeur même de la démocratie et des choix de société. En faveur de quels domaines décide-t-on de massivement investir l'argent public, qui n'est pas sans limites ? Comment circonscrit-on l'utilité sociétale d'un sujet et arbitre-t-on entre tous les sujets avant d'engager une priorité de moyens ? Qui doit prendre la décision et comment faire participer la population à la décision, en évitant les formules gadgets ?

Quel est le rôle des experts ? L'humanité est collective, elle est « un » et indivisible. L'enjeu de vivre dans la dignité et d'abroger les souffrances est universel et dépasse les cloisonnements. À quelles conditions « humaines » propose-t-on de gagner trois mois de vie ? Ce gain épargnerat-il à la personne des souffrances supplémentaires ? Peut-il lui permettre, ainsi qu'à son entourage, de régler des problèmes aussi affectifs que matériels ? La pertinence et la « valeur » de ces questions sont indifférentes de l'âge de l'intéressé.

Le thème du vieillissement, là encore, révèle les particularismes « civilisationnels » de la société occidentale : la mort est désormais « échec »...

Absolument. Vieillesse, maladie et mort sont synonymes d'échec, puisqu'elles signifient que la toute-puissance technologique ne parvient pas à les empêcher. Alors, pour mieux masquer cette défaillance technique, on les cache, on les dénie, on tait leur réalité et leur représentation. Ainsi, on refuse de considérer que la mort participe de la vie et que la mort donne naissance à la vie. Or, comment bâtir son existence utilement et profondément, avec curiosité, altruisme et plaisir, si l'on n'admet pas préalablement ce postulat ? Évacuer la mort, c'est repousser le sens de la vie et de l'autre, c'est donc éteindre toute spiritualité humaniste. Et c'est aussi attenter au principe même de la transmission, fondamental dans l'articulation intergénérationnelle, grâce auquel le mourant va continuer d'exister dans le regard, dans la mémoire, dans les actes de ceux dont il a pris soin, avec lesquels il a partagé.

Voilà quelques raisons, parmi d'autres, qui expliquent que les descendants acceptent parfois difficilement le déclin physique et psychique, pourtant naturel, de leurs parents. Mais c'est la peur qui forme le principal élément de compréhension. La peur de perdre celle et celui qui avaient jusqu'alors toujours constitué un pare-feu et assuré la protection. Perdre ses parents, c'est se retrouver seul en première ligne, c'est perdre ce qui faisait office d'ultime rempart face à la mort. D'autre part, chacun est prisonnier de cette « dictature » de la performance par la faute de laquelle on refoule toute défaillance, toute faiblesse. Une pression si puissante que même lorsqu'il s'agit de regarder l'évolution de ses propres parents aimés, on ne parvient pas à s'en affranchir. C'est bien une révolution culturelle que nous devons mener au sens d'une reconnaissance, et même d'une valorisation, de la fragilité qui sommeille en tout humain.

Propos recueillis par Denis Lafay

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