Les Banques centrales et leur rôle dans la crise : des otages des marchés financiers

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(Crédits : DR)
Les banques centrales peuvent-elles agir contre la crise? Que veut dire en Europe la maintien d'un objectif d'inflation? En fait, la BCE n'a plus la moindre influence sur ce qui se déroule au sein de son espace monétaire. Elle risque seulement, comme la Fed, de provoquer un tsunami financier si elle met à la politique de taux d'intérêt proches de zéro. Deuxième volet d'une analyse du rôle des banques centrales. Par Marc Berry, consultant

Otage des marchés financiers, les Banques centrales mènent aujourd'hui des politiques monétaires déconnectées de toute réalité économique. Leur action, qui s'apparente à une perpétuelle une fuite en avant, menace désormais sérieusement la stabilité financière mondiale. En zone euro, le mandat unique de la BCE centré sur la stabilité des prix aura permis de détourner l'usage de la politique monétaire au seul profit des marchés financiers. En toile de fond, se pose une nouvelle fois la question du déficit démocratique qui entoure le statut et le fonctionnement de nos institutions monétaires depuis plusieurs décennies. Éclairage.

Quand le non-conventionnel devient la norme

En matière de gouvernance monétaire, nous nous sommes habitués à l'inhabituel. Depuis le début des années 2000, l'utilisation répétée de politiques monétaires agressives aura permis de prolonger la vie de nos économies pourtant malades d'un endettement abyssal. Le dénouement de 30 années d'une finance en « roue libre » s'achève aujourd'hui par la mainmise des marchés financiers sur les grandes Banques centrales. Cette financiarisation sans mesure ni limite, face à laquelle nos dirigeants ont abandonné toute volonté de rationalisation, laisse derrière elle des nations endettées et fortement affaiblies économiquement.

L'improbable normalisation des politiques monétaires

À l'heure où le monde continue de s'interroger sur le calendrier d'une future remontée des taux US, une normalisation des politiques monétaires, est-elle encore possible ? La question a beau susciter chez certains analystes des bouffées d'optimismes, les faits n'en demeurent pas moins alarmants. Multiplication par six de la base monétaire mondiale en l'espace de 15 ans, profonde altération des mécanismes de création monétaire, destruction de l'ensemble du système des prix, et la liste est loin d'être exhaustive. Difficile dans ces conditions d'envisager un retour à une politique monétaire plus conventionnelle, d'autant que les principaux indicateurs économiques (emploi, salaires, crédit) ne font pas état d'améliorations significatives. En arrière-plan, c'est surtout l'interminable chute de l'investissement qui cristallise toutes les inquiétudes en matière de croissance future.

Aux États-Unis, la mise en scène des autorités autour d'une possible hausse des taux n'a d'autre but que d'étayer le mythe d'une reprise économique. Il est évidemment question ici de conjurer la morosité ambiante, en tentant - désespérément - de jouer sur la psychologie des marchés. De son côté, la Banque centrale européenne, elle aussi, à court d'arguments, s'appuie sur la chute des anticipations d'inflation pour maintenir un Quantitatif easing aussi dangereux qu'inutile. Véritable pierre angulaire de la chapelle européenne, l'inflation aura conditionné, à elle seule, l'ensemble du cadre monétaire, en prenant soin d'en masquer les défauts de conception.

Disparition de l'inflation : entre vieillissement démographique et excès de libéralisme

Mais qu'en est-il réellement de cette supposée « peur » de l'inflation ? Cette soi-disant menace qui accapare l'attention des Banques centrales, est-elle toujours cohérente avec le contexte économique déflationniste actuel ? Depuis le début des années 80, la lutte acharnée que mènent les grandes Banques centrales pour « éradiquer » la moindre source d'inflation porte aujourd'hui ses fruits. Symbole de modernité mais aussi de crédibilité pour les institutions monétaires, cette ferveur à appliquer les préceptes de la pensée libérale, aura eu un fâcheux revers : celui d'éliminer l'un des éléments consubstantiels au bon fonctionnement de nos économies.

Outre, l'action des Banques centrales, cette baisse de l'inflation reste avant tout un phénomène lié au vieillissement démographique et à la baisse de la population en âge de travailler. Il en résulte à la fois un affaiblissement structurel de l'offre (disponibilité de la main-d'œuvre) mais aussi de la demande mondiale (baisse de la consommation, augmentation de l'épargne). Et ce déclin démographique conjugué à un grand nombre d'autres facteurs (désendettement public et privé, globalisation des échanges commerciaux, modération salariale, manque d'innovation, recul du pouvoir de négociation des salariés) concourent non seulement à la contraction de l'activité mais également à la disparition de l'inflation.

Ce changement affecte également en profondeur la structure de nos économies liée aux modes de consommation, ce qui explique notamment l'augmentation de la demande de services (assurances, santé, service à la personne, transports) au détriment de celle de biens.

 La tertiarisation "rampante" de nos économies

 Deux conséquences à cette tertiarisation « rampante » de nos économies : d'une part - selon la recherche de Natixis -, la désindustrialisation du Monde qui pèse à la baisse sur le prix des matières premières (où se trouvent les derniers reliquats d'inflation), d'autre part, la forte baisse des gains de productivité essentiellement réalisés dans l'industrie - plus faibles dans les services -, qui tend à faire baisser la croissance potentielle. Face à cette « contraction » de nos économies, dont on peut penser qu'elle affecte globalement aussi bien l'offre que la demande, l'obstination des Banques centrales à mener des politiques monétaires expansionnistes ne répond donc aucunement au problème posé. En revanche, ces « errements » correspondent parfaitement aux attentes des marchés financiers. Pure coïncidence, sans doute.


La déflation, conséquence du fonctionnement de la zone euro

De son côté, la zone euro aura agi comme un « accélérateur » du mouvement déflationniste en Europe. Si de 2000 à 2008, la dynamique d'endettement (principalement privée) associée aux flux de capitaux intra-européen a bien provoqué une forte hausse de la croissance en zone euro, dès 2008 avec l'arrêt de ces transferts de capitaux, les économies de la périphérie connaissent une violente contraction de leur activité. Et la réaction pour le moins « schizophrénique » des institutions européennes ne va pas arranger la situation. Des institutions qui s'alarment de la baisse de la croissance en zone euro, tout en continuant d'étouffer les pays périphériques sous le poids de l'austérité. Derrière ce double langage teinté de malveillance, il y a avant tout la volonté de soumettre les dispendieux pays du « club med » à l'orthodoxie allemande. Sans surprise, ce traitement de choc va amplifier la récession et provoquer la forte baisse de l'inflation que nous connaissons en zone euro.

Au-delà de son effet dévastateur sur l'économie, cet épisode souligne l'absence totale de volonté à mettre en place une véritable coordination économique en zone euro et ce, depuis Maastricht. Il dévoile également, sans équivoque, le lien de subordination qui unit les pays membres à l'Allemagne. Nous sommes loin de la prétendue « coopération » dont se congratulent à longueur de conseils européens nos dirigeants.

Instabilité financière et Aléa moral

Du point de vue de la gouvernance économique, une question reste en suspens : comment la BCE, peut-elle encore prétendre piloter sa politique monétaire avec un objectif, aujourd'hui, aussi insignifiant et inadapté tel que le niveau d'inflation ? En réalité, dans un contexte de récession bilancielle, de taux d'intérêt proches de zéro et de faible croissance, la Banque centrale européenne semble n'avoir plus la moindre influence sur ce qui se déroule au sein de son espace monétaire. Elle ne ferait alors que simuler une emprise, un pouvoir qu'elle n'a plus, tant sur le niveau d'inflation que sur celui des taux d'intérêt réels.

Et en s'obstinant (vainement) à corriger les défauts de conception de cette union monétaire, la BCE ne cesse d'attiser les foyers d'instabilité financière. En effet, si les liquidités « offertes » aux marchés (notamment aux banques), ne parviennent pas à stimuler une demande qui de toute évidence n'nexiste pas, elles peuvent en revanche causer des dégâts considérables à nos économies.

L'allocation de la liquidité qui se fait depuis plusieurs années de façon erratique, ne se contente plus d'alimenter n'importe quelles bulles d'actifs financiers offrant (encore) du rendement. Elle se déroule désormais sur fond d'illiquidité des marchés. Et dans un environnement où les Banques centrales se portent garantes de « l'exubérance » des investisseurs, ces derniers se rabattent sur les actifs les moins liquides offrant une meilleure rentabilité (crédit immobilier, dette d'infrastructure, private equity, dette d'entreprise). Selon l'économiste Nouriel Roubini, nous serions ici au cœur d'un « paradoxe » où les injections massives de liquidités des Banques centrales côtoient l'illiquidité croissante des marchés, générant au passage une volatilité des prix et un risque élevé de krach à long terme.

Les banques centrales au pied du mur

En tentant de couvrir les dérives du secteur financier et surtout de repousser l'imminence d'un effondrement systémique, les Banques centrales se sont elles-mêmes enfermées dans une impasse. La période prolongée de faibles taux d'intérêt et la multiplication effrénée des injections de liquidités les placent aujourd'hui dans l'impossibilité d'agir sans provoquer une énième crise financière. En choisissant de mettre fin à leur politique ultra-accommodante, les Banques centrales pourraient provoquer un véritable tsunami sur les marchés. Une remontée des taux mettrait immédiatement à « nu » la cavalerie financière faite par les marchés avec le consentement implicite des autorités monétaires. À l'inverse, si les Banques centrales décident de conserver le statu quo, en poursuivant leur politique monétaire (expansionniste), cela aboutira inévitablement à un krach du marché actions et immobilier.


L'« effet richesse » , dernière cartouche des Banques centrales

Le tour d'horizon de ce marasme monétaire ne serait pas tout à fait complet sans évoquer le profond bouleversement qu'ont subi les mécanismes de création monétaire au cours des dernières années. La création monétaire, habituellement centrée sur le prix des biens et des services, se retrouve désormais « dictée » par le prix des actifs financiers. Et c'est au travers de ce que les économistes appellent un « effet richesse » - induit par la hausse inextinguible du prix des actifs financiers - que la politique monétaire est aujourd'hui « censée » se transmettre à la sphère réelle. Dans ces conditions, rien d'étonnant, à avoir vu l'inflation fuir le prix des biens et services (présents dans l'économie réelle) pour se réfugier dans celui des actifs financiers (économie financière).

Reste que ce supposé effet de richesse, bien que présent aux États-Unis, demeure faible voire inexistant en zone euro. Conséquence directe, du peu d'exposition des ménages européens à la Bourse, de la baisse des rendements obligataires et de l'impact très incertain de la capitalisation boursière des entreprises sur leurs investissements productifs. Les économies européennes ne pourront donc pas compter sur cet effet d'aubaine, qui reste la dernière courroie de transmission de la politique monétaire en zone euro.


Sauver ce qui peut (encore) l'être

Nous arrivons au terme du processus de financiarisation de nos économies amorcé dans les années 80. Les prétextes d'inflation et d'indépendance de nos Banques centrales n'auront servi qu'à couvrir l'immixtion des marchés financiers au cœur des mécanismes monétaires. C'est aujourd'hui la nature même et la logique qui anime nos institutions monétaires qui s'en trouvent corrompues. Impossible tout au long du processus de ne pas mettre en cause la responsabilité de la classe dirigeante qui, hier, a institutionnalisé le processus, et qui, aujourd'hui, ne cherche aucunement à en corriger les dangereuses dérives.

Dans les médias, la multiplication des discours incantatoires, vantant à chaque coin de rue, une reprise économique, masque une seule et même réalité : ni la politique budgétaire exsangue des États, ni la politique monétaire dans sa configuration actuelle, ne pourront venir en aide aux économies européennes. En France, depuis 40 ans, l'accumulation d'erreurs stratégiques afin de contrer l'hégémonie allemand aura terriblement affaibli notre nation. Cet échec conjugué à l'absence de vision à long terme et à l'abandon de notre souveraineté monétaire placent aujourd'hui notre pays dans une position d'extrême vulnérabilité.

Face à l'imminence d'une nouvelle crise, les pouvoirs publics Français ont désormais l'obligation de reprendre au plus vite le contrôle de leur institution monétaire afin d'en redéfinir le statut et les missions prioritaires. Il s'agit avant tout de défendre les intérêts vitaux de notre nation et l'avenir des prochaines générations. Les « grands » rêves d'Europe attendront.

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Commentaires
a écrit le 28/09/2015 à 15:59 :
Très belle manipulation. Tout le monde sait que la fed est un organisme sous contrôle des plus grandes banques us. Elles l'ont d'ailleurs créé. Les autres "banques centrales" sont du même tonneau, hormis quelques exceptions. Les politiques ne sont plus que des figurants. Notes, c'est moins pire que le fascisme, mais tout de même une dictature.
a écrit le 28/09/2015 à 13:15 :
Que ce tître est drôle ! Qui est-ce qui ignore qu'elles font partie du Marché financier ou de casino au choix, commandité par les commanditaires étatiques des année 1980 .
Quelle amnésie ferait oublier la sacro-sainte triplette : désinflation compétitive + dérèglementation + désintermédiation ??? Faut manger du poisson pour garder de la mémoire !
a écrit le 28/09/2015 à 10:42 :
Synthèse intéressante. Certains aspects primordiaux ne sont pas abordés cependant.
En effet, les taux bas et le rachat d'actifs par la banque centrale évitent une crise à court terme des états trop endettés (dont la France). De plus, la banque centrale européenne tient ainsi les États dans sa main (ex. de la Grèce récemment). Ce n'est pas négligeable.
Il semble aussi que si l'investissement productif n'est pas suffisant, par contre, de nombreuses entreprises dépensent leurs excédents en croissance externe (rachat d'entreprises par fusion-acquisition). Voire les taux bas favorisent la croissance externe par l'endettement (ex. des opération menées par Mr Drahi). Cela favorise la concentration des moyens de production et de la richesse, ce qui a toujours été un des objectifs (non-dits) de la classe dominante.
Donc, effectivement, la reprise en main des outils monétaires par les nations pourrait être une des réponses à nos soucis.

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