« Les femmes sont en train de prendre le pouvoir chez L’Oréal », Jean-Paul Agon

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[Les Mardis de l'Essec] Jean-Paul Agon, Pdg du Groupe L'Oréal a été l'invitée le 13 février dernier des Mardis de l'Essec, dont La Tribune est partenaire. Retrouvez ici la vidéo de son intervention et le texte rédigé à l'issue par un des étudiants.

Pour leur troisième débat de l'année, Les Mardis de l'ESSEC ont accueilli sur leurs fauteuils rouges le Pdg du groupe L'Oréal, Jean-Paul Agon. Bien que ce dernier ait étudié dans une école de commerce concurrente (HEC, pour ne pas la citer), les étudiants de l'ESSEC présents pour l'occasion (dont une grande majorité d'internationaux) ont su lui réserver un accueil chaleureux, pour un débat entièrement en anglais.

Un grand groupe familial à l'ambiance de startup

Jean-Paul Agon a commencé par rappeler que derrière le grand groupe qu'il dirige, se trouve d'abord une famille, souvent citée dans l'actualité des dernières années : la famille Bettencourt. Selon lui, l'esprit familial constitue un élément très positif et permet de doter le groupe d'une vision de long terme, loin du cliché de l'entreprise qui reste fixée sur des objectifs de rentabilité immédiate. Il rappelle ainsi qu'habituellement, lorsqu'il y a une famille derrière une entreprise, celle-ci obtient de meilleures performances.

Étonnamment, avec près de 90.000 employés, 32 marques en sa possession et 20 milliards d'euros de chiffre d'affaires, l'esprit startup règne au sein du géant des cosmétiques, selon les dires de son dirigeant. Plus surprenant encore, ce dernier affirme que L'Oréal n'est pas une entreprise très organisée, ne disposant pas de réel organigramme.

« Avec le nouvel esprit d'entrepreneuriat, le chaos organisé est peut-être le nouveau modèle à suivre », déclare-t-il.

De l'entrepreneuriat à grande échelle donc ; ce qui peut paraitre paradoxal pour un groupe qui soufflera ses 80 bougies en 2019. Citant une métaphore qu'il affectionne particulièrement, Jean-Paul Agon compare aussi L'Oréal à une flotte de bateaux de toutes tailles : du bateau de pêche jusqu'au porte-avions, il y en a pour tous les goûts et chaque manager se voit confier le rôle de capitaine.

Un groupe qui a pris le virage du digital

La digitalisation a amélioré la façon de travailler dans l'entreprise. Selon ce spécialiste du marketing, le digital permet notamment de créer une relation personnalisée avec chaque consommateur. Le web devient une sorte de boutique pour le client. Pas question cependant d'abandonner les magasins.

Pour le patron du groupe français, « si le smartphone devient une boutique, alors la boutique doit devenir une expérience ».

On touche ici au « phygital », concept mariant boutiques physiques et digital. L'Oréal semble en tout cas plus que jamais en mutation :

« L'entreprise a plus changé depuis cinq ans que ces trente dernières années », souligne son dirigeant.

Mais à la question de savoir comment il prévoit de gérer les potentielles disparitions d'emplois à l'avenir, conséquence néfaste de la digitalisation, le PDG rétorque qu'il n'envisage pas d'impacts négatifs. Cet optimisme l'amène à parler plutôt de « transformation des emplois » : les règles du jeu sont à réinventer et un nouveau monde à penser.

Une entreprise exemplaire dans le monde

Jean-Paul Agon n'a pas manqué de rappeler ce qui fait sa fierté : être à la tête d'une des entreprises reconnue comme la plus éthique au monde et qui diminue chaque année ses émissions de gaz à effet de serre. D'aucuns diront que l'industrie des cosmétiques n'est de toute façon pas celle qui a le plus grand impact environnemental, et les Mardis de l'ESSEC qui recevaient le PDG de Total en janvier dernier l'ont bien compris. Il n'empêche que le dirigeant de L'Oréal a décidé d'agir. Aussi, « d'ici 2020 », il affirme que « 100% des produits vendus par le groupe auront un impact responsable et positif sur la planète », engagement qui suppose de réinventer la composition de chaque produit.

L'Oréal est aussi engagé dans le domaine de la responsabilité sociétale (RSE). Ces engagements, en termes de diversité, d'éthique, de responsabilité sociale et d'égalité entre sexes, sont une question de volonté, de conviction et de priorité. « En réalité, cela ne coûte pas beaucoup à l'entreprise », affirme celui qui a décidé d'un ambitieux programme en la matière, il y a deux ans. Il ajoute également : « Les femmes sont en train de prendre le pouvoir chez L'Oréal ». On pourrait répondre que c'est la moindre des choses pour un groupe dont la clientèle est constituée à l'immense majorité de femmes.

Ce souci pour la diversité, le dirigeant le doit à son passage aux États-Unis en tant que Président des filiales nord-américaines du groupe au début des années 2000. Impressionné par cet esprit de diversité dans les équipes du groupe outre-Atlantique, celui qui était alors surnommé le « roi du dancefloor » à New York a décidé de travailler pour cette cause et de marquer les esprits avec un message. Pour le PDG, il est évident que les équipes diversifiées sont plus performantes et plus créatives. En ce sens, il s'est prononcé favorablement à la mise en place de quotas (soutenus par le gouvernement) concernant les personnes en situation de handicap par exemple.

Une belle occasion aussi pour le dirigeant de rappeler que la chaire de la diversité et du leadership de l'ESSEC, soutenue par le groupe, est la plus prisée de l'école.

Une vie chez L'Oréal

Jean-Paul Agon a compris en rejoignant L'Oréal au début de sa vie professionnelle qu'il voulait y rester : un groupe dans lequel il se sentait bien, où il se trouvait en adéquation avec la culture et les personnes y travaillant. Mais les apparences sont souvent trompeuses : plus de 40 ans passés à travailler pour le même groupe n'est pas synonyme d'une carrière uniforme. Au sein de ce qui est désormais « l'entreprise de sa vie », Jean-Paul Agon précise qu'il a eu une carrière très diverse, en occupant de multiples postes et en étant chargé de tâches très différentes les unes des autres. Il ajoute aussi qu'il voit désormais les membres du comité de direction comme ses amis.

Celui qui n'envisageait pas une seule seconde travailler dans un cabinet de conseil ou en banque souligne que le système chez L'Oréal permet de donner de grandes opportunités à des jeunes. Il en a fait l'expérience lorsqu'à l'âge de 25 ans, de grandes responsabilités lui ont été confiées lors de son passage en Grèce. Décrivant cette expérience comme celle d'une véritable startup, il se targue d'y avoir appris à s'adapter. Finalement, l'exercice du plus haut poste dans le groupe de sa carrière est « un travail fantastique », qui consiste à identifier les directions que peut prendre le changement et mobiliser l'entreprise vers ces nouvelles directions. Il explique par la même que le leader est à l'origine du changement et que son rôle est de mobiliser les énergies. Chose étonnante pour un grand dirigeant, il affirme par ailleurs n'avoir jamais compris les supposées difficultés à trouver un équilibre entre vie privée et vie professionnelle.

« L'idée selon laquelle il faut sacrifier une partie de sa vie personnelle si l'on travaille dur est fausse. »

Le PDG glisse même qu'il est parvenu à amener chaque matin ses enfants à l'école lorsqu'ils étaient en âge d'y aller. Cela aurait-il été plus difficile pour une femme ?

Pour conclure son propos, quels conseils donnerait-il à des étudiants en école de commerce ? Celui qui avoue avoir lui-même travaillé comme un chien conseille de prendre le temps de réfléchir longuement à ce qu'ils veulent faire, de travailler dur pour avoir une vie intéressante, mais surtout, de repousser jusqu'aux limites tout ce qu'ils décident d'entreprendre.

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Commentaires
a écrit le 04/03/2018 à 14:34 :
Loin de moi l'idée de dénigrer l'Oréal et ses commerciaux marketers, mais à la base , il y a quand même un créateur hors pair : Etienne Schueller, ce dont manque cruellement le pays aujourd'hui, dirigé par un tas de fonctionnaires plus incompétents les uns que les autres et dont le seul objectif est d'être parachuté au final dans une grosse boite du CAC .... Ca va très très mal se passer lorsque les français devront payer l'addition et ce ne sera pas la fonction publique qui descendra dans la rue mais le privé ...
a écrit le 28/02/2018 à 18:58 :
C'est déjà franchement plus intéressant que les politiciens non ?

"loin du cliché de l'entreprise qui reste fixée sur des objectifs de rentabilité immédiate"

Enfin L'Oréal est en tête du CAC 40 donc il faut bien obligatoirement chercher de la rentabilité immédiate, les belles histoires et la finance ça fait deux, par ailleurs parler de la famille Bettencourt sans parler de son héritage maudit c'est faire un peu court quand même non ?

C'est ça l'héritage des vieilles puissantes familles oligarchiques il y a du bon oui mais il y aussi du mauvais et je ne pense pas que fuir sans arrêt le mauvais soit justement, à long terme, judicieux.

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