Les menaces sur la liberté de commercer font courir un risque à la croissance mondiale
Anthony Benhamou, Christopher Dembik et Michel Ruimy

Photo d'illustration
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Anthony Benhamou, Christopher Dembik et Michel Ruimy

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... gnant à Sciences-Po Paris
Dès le XIVe siècle, l'École de Salamanque a montré que la liberté de commercer est non seulement efficace du point de vue économique, mais qu'elle est moralement juste, permettant aux hommes de se rencontrer et de contribuer à la richesse de la communauté. Elle est désormais remise en cause du fait de l'accroissement des mesures protectionnistes, des boycotts économiques et des difficultés à sécuriser les routes commerciales.
Le 14 mai dernier, les États-Unis ont annoncé l'intensification des barrières douanières sur les importations chinoises avec une mesure symbolique : la taxation à 100% des véhicules électriques chinois. De son côté, l'Europe va plancher sur un « pacte de compétitivité » qui pourrait inclure des mesures protectionnistes après les élections européennes. Excepté le protectionnisme éducateur qui vise à protéger temporairement une industrie naissante afin qu'elle soit suffisamment forte pour faire face à la concurrence internationale, le repli sur soi est systématiquement synonyme d'appauvrissement, en particulier pour celui qui l'a initié.
La Turquie est le parfait exemple en la matière. Le 2 mai dernier, le président turc Recep Tayyip Erdogan a décidé de suspendre ses relations économiques avec Israël en protestation à l'offensive de Tsahal dans la bande de Gaza qui fait suite à l'attaque terroriste du Hamas du 7 octobre. Est-ce un choix économique judicieux ? Non, l'économie turque se saborde au pire moment. Le boycott va nuire davantage à la Turquie qu'à Israël qui est en mesure de trouver d'autres débouchés commerciaux. Les pertes directes pour la Turquie sont estimées à 7 milliards de dollars, sans compter les pertes indirectes (non-paiement des sociétés d'expédition et de livraison d'autres fournisseurs secondaires dans le domaine du commerce bilatéral).
Cela intervient au pire moment : l'économie turque est au fond du trou. Le 13 mai dernier, le ministre des Finances Mehmet Şimşek a annoncé une baisse des dépenses de 100 milliards de livres (3 milliards d'euros au taux de change actuel), 15% de baisse des investissements publics, trois années de diminution des embauches dans la fonction publique et une chute drastique des dépenses dans la construction. Cela a tout l'air d'un début de cure d'austérité.
Mais il y a pire. L'histoire économique nous enseigne que le boycott entraîne souvent des conséquences inattendues et non désirées. Dans le cas présent, l'Autorité palestinienne est la victime collatérale. Israël et l'Autorité palestinienne disposent d'une enveloppe tarifaire unique. La plupart des marchandises transitent via les ports israéliens. La Turquie est le deuxième partenaire commercial de l'Autorité palestinienne et représente, par exemple, 60% des importations de métaux industriels, 50% du textile et 45% du tabac. Avec le boycott turc, les échanges bilatéraux vont être impossibles, ce qui risque de provoquer une baisse des rentrées fiscales, une déstabilisation économique de l'Autorité palestinienne et une paupérisation plus importante de la population. Un cocktail idéal pour envenimer la situation sur le terrain.
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La politique s'invite aussi au niveau du commerce maritime, malheureusement. Depuis les attentats du 7 octobre, l'attention internationale se tourne vers la mer Rouge, en raison de la démultiplication des attaques portées par les rebelles Houthis contre des navires commerciaux. Ces faits prennent naissance dans un contexte d'escalade des tensions au Moyen-Orient. Mais ils révèlent aussi la déstabilisation des nœuds stratégiques du commerce maritime international. Le détroit de Bab El Mandeb, en mer Rouge, peut être contourné en passant par le cap de Bonne-Espérance. Cela implique un surcoût financier important et un allongement du voyage de 15 à 20 jours en moyenne. Il est plus difficile de contourner le détroit de Formose, en mer de Chine méridionale. Il n'y a pas de plan B. C'est la voie de passage internationale pour les semi-conducteurs et où transite 40% du commerce extérieur de l'UE. Alors que dans le même temps, le canal de Panama a été contraint de restreindre le passage quotidien des navires de transport de marchandises sur cette voie navigable entre l'Atlantique et le Pacifique en raison du manque d'eau dans les lacs qui l'alimentent.
La Chine et Taïwan s'opposent dans le détroit de Formose. Mais il y a une rivalité, toute aussi menaçante et moins connue qui oppose la Chine aux Philippines, en particulier au sujet de l'atoll de Scarborough qui est revendiqué par les deux pays. Depuis un an, les tensions sont croissantes. Pourquoi se battent-ils pour ce petit bout de terre de 150 km² ? La Chine considère qu'elle a un contrôle de facto sur toute la mer de Chine méridionale. Elle cherche à installer des radars et des missiles sur tous les atolls pour affirmer sa souveraineté. Sans surprise, ce serait un casus belli pour les Philippines. Ce qu'on ne sait souvent pas, c'est que les Philippines et les États-Unis sont liés par un traité de défense mutuelle depuis 1951 qui a été renégocié récemment.
Ce traité a servi de modèle à celui qui lie Washington à Taipei. Il y a exactement un an, dans l'indifférence totale, les Philippines ont demandé des éclaircissements concernant les conditions d'engagement des deux pays. Il a été précisé que l'accord entre en vigueur en cas d'attaque armée contre l'un ou l'autre des pays signataires « n'importe où en mer de Chine méridionale », y compris si elle implique des navires des garde-côtes. C'est le point important. Cette mention est primordiale puisque les navires chinois ciblent régulièrement les garde-côtes philippins, pour l'instant en utilisant des canaux à eau. Mais la situation peut à tout moment dégénérer...
Ce qui nous semblait acquis - la liberté de commercer -, et qui est bénéfique à tous ceux qui y participent, est de nos jours remis en cause par des considérations politiques et le regain du nationalisme. Nous entrons dans un monde plus incertain et plus risqué. C'est la fin de soixante années de relative paix et de développement du commerce international. Sommes-nous prêts pour ce qui nous attend ?
Anthony Benhamou, Christopher Dembik et Michel Ruimy