Migrants : pourquoi la consultation populaire n'est pas une bonne idée

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(Crédits : Reuters)
Les collectivités qui accueillent des réfugiés doivent-elles consulter leurs populations par referendum ? Cette procédure a surtout des effets pervers. Par Dimitri Dubois est ingénieur CNRS au Laboratoire Montpelliérain d'Economie Théorique et Appliquée et Rustam Romaniuc, chargé de recherche au Laboratoire d'Anthropologie Expérimentale.

La crise des réfugiés, résultat des conflits armés qui se déroulent dans différentes régions du monde (Syrie, Irak, Afghanistan, République démocratique du Congo, par exemple), est un défi pour l'Europe. Plus d'un million de migrants et réfugiés sont arrivés en Europe depuis le printemps 2015. Un renforcement des contrôles aux frontières et des solutions de relocalisation ont été mises en place par l'Union Européenne. Cependant, la relocalisation se heurte à l'hostilité exprimée par certains pays, la Hongrie ou la Slovaquie par exemple, d'accueillir des réfugiés et des migrants sur leur territoire. De son côté, François Hollande s'est engagé à accueillir près de 30 000 migrants d'ici fin 2017. Apeurés par la situation ou par calcul politique, certains conseils municipaux prônent la mise en place d'une consultation populaire sur la présence des migrants dans leur commune. C'est le cas notamment des villes d'Allex[1] et de Béziers[2] qui ont récemment annoncé leur volonté d'organiser un référendum sur l'accueil de migrants.

 Détériorer la cohésion entre citoyens

Une étude récente, basée sur une expérimentation que nous avons menée en laboratoire, en partenariat avec deux collègues de l'Université de l'Ouest de Virginie, Greg DeAngelo[1] et Bryan McCannon[2], montre qu'un tel referendum risque de détériorer la cohésion des citoyens. Cette recherche vise à mesurer l'effet sur la coopération entre les membres d'un groupe non sinistré du fait de voter contre le partage d'une ressource commune avec un groupe sinistré.[3]

Plus précisément, l'expérience se déroule en trois étapes. Dans la première étape, les individus sont placés au hasard dans un des deux types de groupes définis par l'expérimentateur : sinistré ou non sinistré. Les membres du groupe non sinistré disposent d'un revenu qu'ils peuvent placer dans un pot commun qui sert à produire une ressource, ensuite partagée à parts égales entre les membres du groupe, qu'ils aient contribué ou pas. Les membres du groupe sinistré ne disposent d'aucun revenu.

Dans la deuxième étape, les membres du groupe non sinistré votent pour ou contre le partage avec le groupe sinistré de la ressource commune que les membres du groupe non sinistré ont produite. Dans la troisième et dernière étape, le niveau de coopération des membres du groupe non sinistré est mesuré. Les résultats sont alarmants : après le vote, dans les groupes qui ont refusé la solidarité, c'est-à-dire le partage de la ressource commune de leur groupe avec un groupe sinistré, la coopération est deux fois moins importante que dans les groupes dans lesquels la solidarité a été imposée par l'expérimentateur, sans procédure de vote. Il s'ensuit que le vote contre le partage a significativement réduit la cohésion au sein du groupe dont les membres ont voté.

L'effet pervers de la consultation populaire

Ces résultats montrent l'effet pervers de la consultation populaire : en cas de vote contre une action solidaire, les habitants révèlent leur individualisme, ce qui a un impact fortement négatif sur leur coopération entre eux. L'État et les autorités locales, sur la base des conclusions de cette étude, devraient donc s'abstenir de recourir à des référendums sur la question de l'accueil des migrants, au risque de voir la cohésion nationale ou locale se dégrader significativement.

Rustam Romaniuc est chargé de recherche au Laboratoire d'Anthropologie Expérimentale (https://sites.google.com/site/rustamromaniuc/ )

Dimitri Dubois est ingénieur CNRS au Laboratoire Montpelliérain d'Economie Théorique et Appliquée (http://www.duboishome.info/dimitri/ )

 [1] http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/09/30/accueil-de-migrants-la-justice-s-oppose-a-un-referendum-local_5006453_3224.html

[2] http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2016/10/19/a-beziers-robert-menard-fait-adopter-son-projet-de-referendum-sur-les-migrants_5016078_1654200.html

[3] http://www.lameta.univ-montp1.fr/Documents/DR2016-11.pdf

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