Miser sur le véhicule autonome pour rénover la politique du tout-voiture : un mythe dangereux

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Pour la Fondation pour la nature et l'homme, il est temps de sortir de l'ère du tout routier et du tout automobile.
Pour la Fondation pour la nature et l'homme, "il est temps de sortir de l'ère du tout routier et du tout automobile". (Crédits : Régis Duvignau)
Au moment où le gouvernement prépare le projet de loi sur les mobilités, deux scénarios d’avenir se confrontent. Le plus connu, poussé par bon nombre de lobbies, consiste à miser sur la voiture, qui deviendra autonome, en donnant la priorité absolue à la route, qui elle deviendra « écologique » ; puis de ménager quelques miettes aux autres formes de mobilité, train, transports en commun ou vélo. Face à ce mythe techniciste, la FNH appelle le gouvernement à prendre au sérieux le compte à rebours climatique, les limites sur nos ressources naturelles et les attentes des citoyens. Un scénario réellement innovant donnerait la priorité aux modes de transports les moins polluants et les plus solidaires. C’est dans ces conditions que nous pourrons répondre aux défis de ce siècle.

Avec le véhicule autonome s'ouvrirait une nouvelle ère,  connectée, intelligente, libérée des contraintes actuelles (horaires, permis...). Il pourrait même « glisser » sur les fleuves ou « voler », grâce aux navettes volantes... et même remplacer le train sur les lignes dites « petites », là où celui-ci aurait perdu toute sa pertinence. Le scénario du tout voiture autonome semble ingénieux, mais n'a été confronté à ce stade ni à l'expression des besoins des populations ni à son impact environnemental et à ses coûts réels !

Le véhicule autonome est aujourd'hui un produit, technique et commercial, mais son arrivée n'a, à aucun moment, fait l'objet de débat dans les territoires. Pourtant, il est porteur d'une révolution des usages : il remplace la voiture dont on est propriétaire, que l'on entretient... Et pourrait arriver plus vite qu'on ne l'imagine. Sera-t-il l'apanage des grandes métropoles ? Peut-il apporter des solutions en zones rurales, là où les alternatives à la voiture solo sont si difficiles à mettre en place ? A-t-on consulté les citoyens sur le sujet ?

Ce système autonome et connecté est tout sauf écologique

Le véhicule autonome est une solution « propre » entend-on... ? Son impact écologique, invisible chez nous, est pourtant indéniablement lié à la course aux métaux, destructrice pour l'environnement des pays miniers. Les ressources minérales et énergétiques (souvent d'origine fossiles), sont indispensables pour l'armada de technologies embarquées dans les véhicules, comme pour les bornes qui jalonneront les routes à intervalles réguliers, mais également les centres de gestion, les data centers, ou encore les capteurs sur les feux - ou sur chacun de nous. Le véhicule autonome déplace donc les problèmes, vers les pays en développement et le cloud, diluant dans le même temps les responsabilités des décideurs comme des acteurs économiques.

Ce système autonome et connecté est tout sauf écologique. L'est seulement la réduction du nombre de véhicules roulants. Or, l'autonomie est susceptible de générer une demande supplémentaire, et donc un trafic croissant ! Alors que la date de mise en circulation de ces véhicules fait encore débat, et que la cohabitation entre véhicules autonomes et standards n'est pas tenable, la promesse politique de kilomètres d'asphalte nouveaux est renouvelée, comme par mirage. Car même si nous possédons déjà un des réseaux routiers les plus denses en Europe, de nouveaux projets, rocades, autoroutes sont envisagés sur nos territoires, étalés sur les 20 prochaines années... captant d'ailleurs la majorité des moyens financiers. À ce sujet, quel est le coût économique réel du déploiement des véhicules autonomes pour les années et décennies à venir ?

Il est temps que la politique des transports revienne à la réalité

La plus grande performance du mythe techniciste réside donc là : dans sa capacité à dépasser les contraintes budgétaires comme les limites planétaires. La future loi Mobilité, cherchant à préparer l'avenir, la tentation serait grande de retenir ce scénario et son lot de promesses. Mais il est temps que la politique des transports revienne à la réalité, qu'elle s'intéresse aux populations, premières victimes de la pollution de l'air aujourd'hui et du réchauffement climatique demain, avant d'écouter les intérêts privés. Il est temps de sortir de l'ère du tout routier et du tout automobile.

Un second scénario, non moins ambitieux, mais plus audacieux a pour objectif de prendre au sérieux les objectifs climatiques et nos engagements en termes de réduction d'émissions de gaz à effet de serre, mais également de préservation de la biodiversité et de réduction des flux de matières. Sociale, solidaire, elle vise à faire accéder le plus grand nombre à une mobilité raisonnable, en ville comme en zones moins denses ; plus réaliste, elle s'appuie sur des technologies qui sont déjà aujourd'hui faiblement émettrices.

Ni sourde ni aveugle aux réalités et défis de notre époque, cette option reconnaît l'importance croissante des nouvelles mobilités, partagées (covoiturage), actives (vélo et marche), plus légères tout simplement au quotidien, comme les potentiels d'un rail modernisé et revalorisé. En bref, un système « multimodal », qui remet la route et les voitures, autonomes comprises, à leur juste place, c'est-à-dire celle d'un mode de déplacement parmi d'autres. Il ne s'agit pas ici d'exclure le véhicule autonome du champ des possibles. Mais pour dépasser la phase d'expérimentation, le déploiement du véhicule autonome doit faire l'objet d'un véritable débat démocratique national.

Ce n'est pas tout, pour garantir de ne plus être contraints de prendre la voiture pour aller travailler le matin, il est primordial de réorienter les investissements : donnons la priorité aux modes les moins polluants et les plus accessibles, les modes actifs, la marche et le vélo, le train, les transports en commun. C'est le signal indispensable pour que les investissements privés se lancent enfin, à rebours de ce qui s'annonce aujourd'hui, dans l'économie circulaire (allongement du cycle de vie, recyclage, écoconception), dans l'adaptation des véhicules à un usage partagé et des moteurs aux réductions de vitesse...

Et reconnaissons, enfin, que le champ d'innovation se situe dans un projet de mobilité sobre et multimodal, et non dans la course à l'autonomie et à la construction de nouvelles routes.

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Par Audrey Pulvar, présidente de la Fondation pour la nature et l'homme

Dominique Bourg, président du conseil scientifique de la Fondation pour la nature et l'homme

Sophie Swaton, membre du conseil scientifique de la FNH

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Commentaires
a écrit le 15/05/2018 à 18:18 :
Je pense qu'il n'y a personne de vivant aujourd'hui qui connaîtra "le tout autonome" ... je me marre!
a écrit le 15/05/2018 à 15:47 :
Enfin une analyse intelligente, qui prend en compte tous les paramètres
Cela fait du bien. Il faut effectivement résister au lobby des constructeurs automobiles
et penser globalement
Saurons nous résister à la pression, à la manipulation des esprits ?
a écrit le 15/05/2018 à 13:30 :
le plus simple serait encore d arreter de concentrer tout dans quelques grandes villes. du coup miracle les gens n auraient pas besoin de faire 50 km en voiture pour aller travailler.
Si on commencait par delocaliser tout ce qui est gouvernemental hors de paris ?
a écrit le 15/05/2018 à 11:03 :
J'habite à 25 km de mon lieu de travail , dois je y aller à pieds ,ou en vélo ? Gentils ( et encore ! ) vos trucs de bobos parigots mais totalement inopérants pour nous autres qui vivons en province.
a écrit le 15/05/2018 à 10:16 :
Effectivement il y a d’autres priorités que de vouloir automatiser systématiquement. Il est difficilement concevable de lancer des voitures automatisées dans un flot de véhicules conventionnels. Une période de transition importante serait nécessaire.Ceci ne sera possible en toute sécurité que sur des parcours réservés et techniquement adaptés. Autre problème important la partie juridique qu’il sera obligatoire d’adapter pour définir quelles seront les responsabilités en cas d’accident. Pas si simple qu’il n’y parait!!Enfin autre paramètre il existe toujours, quoiqu’en dise une certaine intelligentsia parisienne, un lien émotionnel important entre la voiture et le conducteur et le plaisir de la conduite : https://www.moniteurautomobile.be/actu-auto/mobilite/enquete-mazda-plaisir-conduite-voiture-autonome.html
Réponse de le 15/05/2018 à 13:46 :
La gestion des véhicules conduits par un humain ne sera pas le problème lé,plus insurmontable pour les véhicules autonomes... le pb est plutôt dans l’autre sens....
a écrit le 15/05/2018 à 9:39 :
La voiture autonome a toutefois un atout écologique. A terme le particulier ne devra plus acheter de voiture individuelle, et donc le nombre d' autos en circulation se réduira massivement.
Naturellement cela créera de nouveaux problèmes au niveau des emplois dans les fabricants auto.
a écrit le 15/05/2018 à 9:09 :
Il serait mieux de redécouvrir un sage réaménagement du territoire, singulièrement que les "travailleurs" vivent à proximité de leurs emplois ce qui n'est plus possible à Paris eu égard du cout des logements, des trains électriques en Intercités et des bateaux pour les marchandises fabriquées à proximité, là ou se trouve le marché. Certes il existera toujours des bagnoles mais dans une perspective à moyen terme ça ne devrait plus être le transport de référence...Il serait souhaitable également de repenser la petite voiture de type Renault 5 qui serait limité à 110 km/h dépourvue de gadgets et qui ne consommerait que 2,5 L/100. Il y a urgence à appliquer des idées pour l'après pétrole.
Réponse de le 15/05/2018 à 18:24 :
@andré 29
Je vous suis dans le réaménagement du territoire. Par contre pour répondre à @ giantpanda, qu’il y ai moins de voitures a termes, rien est moins sur.IL existe c’est vrai « un auto bashing » depuis 2 ans dans quelques pays européens, qui ne représentent pas grand-chose au niveau de la planète.
Il ne faut pas tomber dans l’excessif et le n’importe quoi .A l’exemple des allemands qui sont omnibulés par leur diesels et pensent que toutes les villes vont être interdites à ce type de véhicules, ce qui loin d’être le cas. Dans le même temps, la société Bosch indique qu’elle investit dans la dépollution des diesels et quelle possède la solution ; http://www.largus.fr/actualite-automobile/diesel-propre-nous-avons-essaye-le-nouveau-systeme-de-bosch-9143391.html
a écrit le 15/05/2018 à 9:09 :
Il faut aussi savoir utiliser les télécoms pour éviter les déplacements, amener le travail à la population et non la population au travail, etc...Pour parler spécifiquement du train il faut avoir le courage de dire qu'il est trop cher dans les territoires à forte éparsité (en effet le véhicule électrique autonome remplacera sans doute le TER demain) mais incontournable (avec des navettes multimodales par exemple) sur les principaux axes et en zone dense.
a écrit le 15/05/2018 à 8:24 :
Le véhicule autonome reste un véhicule... qui n’ameliore En rien la facture écologique... son impact majeur reste l’ambition d’un taux d’utilisation fortement augmenté... qui lui changera la physionomie des villes.... et faciliterait les déplacements doux....

Pour la campagne.... déménager près de son travail/école/hôpital reste le scénario le plus ecolo

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