OPINION. « L'agonie de l'État-providence français »
Marc Guyot et Radu Vranceanu

Photo d'illustration
DR
Marc Guyot et Radu Vranceanu

Photo d'illustration
DR
Avec l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand et de ses alliés communistes en 1981, la France a fait un grand bond en avant dans le collectivisme avec les nationalisations des banques et des grands groupes industriels. Ce passage « de l'ombre à la lumière » a su résister pendant des décennies à ce réel borné et à ses mauvais chiffres. Les choix avisés des administrateurs de l'État nommés pour leur dévouement et leurs compétences vont mener immanquablement à la prospérité. Les ressources mises à la disposition de l'État vont aller vers des investissements publics productifs, générateurs de richesse partagée et écologiques à long terme. La taxation des ultra riches, des riches et des présumés riches ainsi que la taxation des entreprises, de la multinationale à l'entreprise individuelle est l'autoroute généreuse vers le bonheur terrestre. Forte de ces illusions, le poids de la dépense publique dans le PIB n'a cessé d'augmenter en France depuis 1981, tandis qu'elle demeurait relativement stable en Allemagne, Angleterre, États-Unis et autres pays développés.
Il n'est que de voir la supériorité des services publics français sur ceux de tout autre pays à fortiori les infortuné pays à économie libérale. Qui peut égaler les capacités d'accueil en nombre de lits, le maillage du territoire et la qualité des soins de l'hôpital public et tout spécialement ses services d'urgences ? Qui peut égaler nos collèges, nos lycées et nos universités dans l'accueil et la prestation d'un enseignement riche et de qualité ? Qui peut se mesurer à la solidité financière de notre système de retraite et à la profondeur de notre système de couverture maladie et chômage ?
Il se trouve des pessimistes pour affirmer que quarante-cinq ans plus tard, le pays serait en faillite. Les administrations publiques et le gouvernement - obèses et inefficaces - prélèveraient un niveau d'impôts sans commune mesure en comparaison avec les autres pays riches, et dépenserait encore plus (57% du PIB en 2023). Les services publics fonctionneraient tant bien que mal, EDF et la SNCF navigueraient à vue et le gaspillage des deniers publics seraient plutôt la règle que l'exception. Le système éducatif serait peu performant au vu des scores aux tests internationaux qui se dégraderaient année après année ; le système de santé serait à bout de souffle, sous-rémunérant notoirement ses employés avec une extension inquiétante des déserts médicaux sur le territoire; l'armée serait incapable de participer comme supplétive à une guerre de haute intensité, dépendante de l'OTAN en tout point ; l'administration d'État aurait perdu le contrôle de la machine à produire lois et règlements qui fonctionnerait de façon autonome comme dans une dystopie; les comptes sociaux serait de plus en plus dans le rouge et le système de retraite en danger.
Face à cela, un mur de la dette publique incontrôlable lui-aussi, le colosse ayant atteint : 3300 milliards d'euros au T3 2024 (soit 114 % du PIB), pour ne compter que la dette en cours. En réalité, si l'on compte les engagements des dépenses incompressibles à venir, cette dette est encore plus monstrueuse.
Depuis 1995, l'arrivée au pouvoir de Jacques Chirac et la capitulation honteuse d'Alain Juppé devant les grévistes, aucun des gouvernements et présidents successifs n'ont jamais cherché à atteindre l'équilibre des finances publiques, tant le système politique est gangrené par le clientélisme - qu'il soit de droite, de gauche, ou plus récemment d'extrême droite et d'extrême gauche. Les politiciens rivalisent de promesses intenables, et le peuple, jusque-là naïf ou complaisant, les gratifie de ses votes. Sur ces 30 années, il n'y a que les réformes Fillon de 2003 et Woerth de 2012 qui ont pris le risque de s'attaquer au rééquilibrage des retraites avec des mesures impopulaires, mais cela ne s'inscrivait pas forcément dans un mouvement d'ensemble d'équilibre général des finances publiques et avait plutôt comme objectif d'envoyer un signal positif au marché financier.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

En 2017, François Fillon portait un programme d'équilibre et semblait en mesure de remporter les élections et de changer les choses. La communauté des bien-pensants a réagi au danger et la menace a été éliminée. Une semaine avant les élections, la presse « indépendante » a révélé des abus relatifs à la rémunération comme assistante parlementaire de son épouse (pratique courante à l'époque) ainsi que deux costumes et une montre offerts en cadeau par une relation. La Justice a instruit l'affaire à la vitesse de l'éclair. Le peuple, outré, a voté majoritairement pour Emmanuel Macron, qui 7 ans plus tard a réussi l'exploit unique de dégrader à la fois la stabilité financière de l'État et la stabilité politique du pays.
Le gouvernement actuel ne peut entreprendre aucune réforme avant la prochaine élection législative. Une éventuelle lutte contre les déficits pour stabiliser la dette publique est remise aux calendes grecques. La situation internationale ne nous donne malheureusement pas le luxe d'attendre. Des investisseurs internationaux ont commencé à rejeter la dette française comme les investisseurs japonais.
Dès que nous éprouverons des difficultés à renouveler notre dette, les organisations internationales spécialisées dans la gestion de crise vont intervenir. La première ligne de défense inclura la BCE et son programme de stabilisation sous conditions, le Mécanisme européen de Stabilité (ESM) et très probablement le Fonds Monétaire International avec son expertise en matière de restructuration nationale. Leur aide sera nécessairement conditionnée à des réformes drastiques, impliquant une cure d'austérité imposée à l'État français. Les plus cyniques des responsables politiques français, conscients des réformes à mener, mais incapables d'en assumer seule la responsabilité, devraient dénoncer la dictature financière internationale, puis faire ce qu'on leur dira de faire.
La réussite de Javier Milei dans une situation encore plus difficile peut inspirer certains de nos politiciens dans la possibilité de recentrer l'État sur ses missions et le ramener à sa juste place - soit en dessous des 40 % du PIB.
Les moyens sont connus : en parallèle avec une réduction des impôts, il faudra transférer des activités au secteur privé (une plus grande partie de la recherche et de l'enseignement supérieur, certains soins de santé, une partie des retraites, une partie des aides qui doivent fonctionner sur financement privé), homogénéiser et aligner les systèmes de retraites avec la réalité démographique et productive, simplifier les règles du commerce et de la libre entreprise. Il y manque le courage, la conviction et la stature.
Marc Guyot et Radu Vranceanu