OPINION. « Trump a bon dos, les normes aussi !... L'heure n'est pas à la panique, mais à la cohérence stratégique »
Julien Pillot, Philippe Naccache et Serge Guérin

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Depuis l'élection de Donald Trump, un léger vent de panique souffle sur l'Union européenne. Il faut dire que son allié historique, dont elle a su se rendre tellement dépendante, multiplie les menaces à son encontre : pressions sur l'OTAN et l'achat d'armes, spectre des droits de douane, fiscalité attractive et dérégulation massive pour attirer les investisseurs et entrepreneurs européens. C'est dans ce contexte que l'Union européenne a présenté, dans l'urgence, sa « boussole pour la compétitivité » le 29 janvier dernier. Et c'est sans surprise que cette feuille de route, qui semble largement inspirée par le rapport Draghi, place la « simplification administrative » parmi ses 5 leviers stratégiques pour achever sa transformation de logiciel pour s'adapter à, pour reprendre les mots de sa Présidente, « un monde qui ne nous attend pas ».
En Europe, comme en France, le « ras-le-bol normatif » est atteint. Dans l'ombre de la colère du monde agricole - en partie due à des normes parfois absurdes, et toujours plus contraignantes en France et en Europe relativement au reste du monde - on ne compte plus les rapports montrant que notre environnement normatif freine les initiatives, décourage à l'investissement et finit par nuire à l'innovation et la compétitivité. Bien que cette simplification soit absolument nécessaire, il est pourtant à craindre que les politiques de l'environnement soient les grandes sacrifiées, à plus forte raison que, de l'industrie aux particuliers, il ne se trouvera guère de monde pour les défendre.
Notre déficit de compétitivité relèverait du dumping environnemental que nous imposent nos rivaux internationaux ? Mauvaise musique hypocrite qui s'entend dans le monde agricole, ou dans les salons feutrés où se discute l'assoupissement (pour ne pas dire détricotage) de la directive CSRD. Ce ne sont pourtant pas les normes environnementales qui nous ont mis dans une situation de dépendance extrême aux géants de la Tech américains - par ailleurs peu regardants en matière de respect de l'environnement. Ce ne sont toujours pas nos normes environnementales qui expliquent pourquoi la Chine dépasse l'UE en matière de dépôts de brevet dans le domaine des ENR. Ce ne sont, enfin, pas nos normes environnementales qui expliquent pourquoi les lanceurs d'engins spatiaux réutilisables ont été mis au point par SpaceX plutôt qu'Arianespace. Enterrer le CSRD et mettre en sommeil nos politiques environnementales ne nous dotera pas pour autant d'un marché du capital-risque aussi dynamique qu'aux États-Unis, d'une compétitivité-prix aussi forte qu'en Chine, pas plus que cela ne résoudra nos problèmes de dépendance multiples, notamment aux métaux critiques, ou notre incapacité endémique à mener une véritable politique industrielle.
Pire, un renoncement à des politiques environnementales ambitieuses pourrait même obérer notre capacité à nous adapter à un monde à +4°C. Ce scénario tant redouté prend chaque jour plus de consistance face à l'incapacité et/ou l'absence de volonté collective à sortir des énergies fossiles. Des méga-feux en Californie aux inondations dans le nord de la France, l'actualité nous rappelle pourtant régulièrement le coût économique de notre impréparation.
Il nous semble que bien loin d'entraver notre compétitivité, les politiques tournées vers l'environnement sont probablement celles qui, pourvues qu'elles soient intégrées dans une politique industrielle visionnaire autant que volontariste, offrent les meilleures perspectives : atténuation des coûts imputables au changement climatique, établissement de technologies et de savoir-faire singuliers sur lesquels bâtir des avantages concurrentiels, dialogue fécond avec les pays africains, et participation active à la construction d'une autonomie stratégique continentale. Dans cette perspective, deux chantiers apparaissent comme prioritaires : la défense et les énergies renouvelables (EnR).
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Réinvestir massivement dans la défense n'est pas qu'une nécessité conjoncturelle dictée par la posture de Donald Trump qui entend faire contribuer davantage les membres de l'OTAN à son financement, ou le fait que le Président américain réclame une garantie sur les métaux critiques ukrainiens en échange de son aide dans son confit avec la Russie. Bien au contraire, réinvestir dans la défense - que ce soit au niveau national ou européen - c'est non seulement s'adapter à la nouvelle donne géopolitique, préparer les conflits futurs engendrés par les tensions sur les ressources, mais aussi bénéficier des nombreux spillovers (externalités positives) que ce secteur génère, parmi lesquels les innovations civiles découlant de découvertes militaires, notamment dans le domaine des communications ou des énergies vertes ainsi que le soulignent, par exemple, les travaux de Charlotte Touzot-Fadel ou ceux d'Enrico Moretti. Des multiplicateurs keynésiens ont également pu être mis en exergue par certains travaux, notamment dans ceux de Awaworyi et Ling Yew.
Quant aux investissements dans les EnR, ceux-ci présentent deux principaux avantages. D'une part, les EnR présentant des coûts marginaux décroissants, elles contribuent directement - lorsqu'elles sont couplées au nucléaire qui fournit une énergie de base pilotable - à la compétitivité européenne, notamment auprès des industries électro-intensives. D'autre part, les EnR participent de notre autonomie stratégique en nous conférant la possibilité de nous affranchir des turpitudes de la géopolitique et de la volatilité des prix qu'il l'accompagne.
Ces deux chantiers portent ainsi en eux les germes qui pourraient permettre à l'Europe de renouer avec des idéaux de croissance, de prospérité et de souveraineté, sans sacrifier son adaptation au changement climatique. Encore faut-il que les actions de la Commission européenne - et des États membres - soient pleinement lisibles et cohérentes. Cela éviterait à l'avenir qu'une société comme Eastman suspende un projet d'usine de recyclage de plastique en Normandie estimé à 1 milliard d'euros à la suite du feu vert donné par l'UE à l'importation de plastique recyclé à bas coût en provenance de Chine...
Julien Pillot, Philippe Naccache et Serge Guérin
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