Pourquoi Google s'intéresse à la ville

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(Crédits : DR)
Google a créé sa « start-up » dédiée à l'amélioration de la vie urbaine. L'enjeu est immense. Par Philippe Boyer, directeur marketing et développement d’une société de services dont l’activité est centrée sur l’aménagement de la ville.

Si le numérique a déjà changé nos loisirs, notre travail et prochainement notre santé, il changera aussi nos villes. Google, via sa start-up Sidewalk Labs, veut désormais être aux avant-postes de cette révolution urbaine. Chances et risques de cette nouvelle ère numérique.

Le 21ème siècle sera celui des villes. Avec, en 2030, cinq milliards d'urbains puis presque huit en 2050, les villes concentreront l'essentiel de la population. C'est, à n'en pas douter, pour répondre à cette « nouvelle frontière », des villes dites intelligentes et connectées, que Google a créé sa « start-up » dédiée à l'amélioration de la vie urbaine. Au sein d'Alphabet, nouveau nom de la holding qui regroupe les activités du géant de Mountain View, Sidewalk Labs - que l'on pourrait traduire par Laboratoire urbain - affiche de grandes ambitions : s'attaquer aux problèmes du logement, aux coûts de la vie et à l'amélioration des réseaux de transports.

Quand on connaît la détermination de Google à vouloir changer le monde, comme en témoigne Google X, laboratoire secret qui travaille sur des projets visionnaires tels que les voitures sans conducteur, l'envoi de ballons pour connecter les zones les plus reculées, ou encore des capteurs sanguins pour détecter les maladies et, pourquoi pas, vaincre la mort, nul doute que Sidewalk Labs se donnera les moyens de ses ambitions pour connecter la ville.


La ville, cette « nouvelle frontière »

Quelques jours après sa création, Sidewalk Labs passait à l'action en bouclant l'acquisition de deux sociétés spécialisées dans le déploiement de la wifi dans les villes. Intersection, la nouvelle entité créée, affichant son objectif de quadriller New York de dix milles stations wifi gratuites haut débit pour un coût avoisinant les deux cents millions de dollars. Il faut dire qu'avec Dan Doctoroff à la tête de Sidewalk Labs, ex-Monsieur développement économique de la ville de New York et promoteur du projet LinkNYC, le terrain était fertile pour que cette ville devienne la nouvelle vitrine de Google en matière de ville connectée et ouverte.

Si l'on réunit l'un et l'autre de ces faits - l'explosion démographique urbaine et la prégnance croissante du numérique dans les villes - on ne peut s'empêcher d'imaginer les risques liés à cette emprise des Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon) sur les villes et nos vies. Sans tomber dans le déclinisme, la technologie permet certes de formidables progrès dans les villes mais peut aussi être la source de dangers pour ses habitants.

Le règne de la quasi transparence

La ville hyper-connectée c'est d'abord le règne de la quasi-transparence. Celui qui maîtrise les données fabriquées par la technologie numérique de plus en plus présente dans nos villes, peut, dans l'absolu, presque tout voir, tout entendre et même être en capacité de prédire. Tous ces capteurs et objets connectés qui facilitent nos vies nous font entrer dans une ère nouvelle, celle des données personnelles et de l'identité numérique, celle de nos traces laissées suite à nos trajets, nos activités et nos rencontres.

Face à ce risque de la montée en puissance d'un Big Brother voulu par l'État (pour des raisons de sécurité intérieure) ou développé par des sociétés privées (pour des raisons commerciales) il ne faut compter que sur la mise en place de règles strictes de protection de nos vies privées destinées à renforcer notre droit à rester libres face à des technologies qui, si elles ne sont pas suffisamment contrôlées, peuvent aboutir à la destruction de nos libertés.


Erreur 404 ! Merci de redémarrer la ville

Sur un autre plan, la ville hyper-connectée c'est ensuite le risque de se faire « hacker ». Dès lors que le numérique irrigue tous les secteurs de la ville, la propagation de virus informatiques pouvant créer le chaos n'est plus une idée digne de quelques scénaristes d'Hollywood en mal d'action. Au printemps dernier, un hacker argentin spécialiste de la sécurité des réseaux informatiques a réussi à faire la démonstration qu'il pouvait, à partir d'un ordinateur portable et d'un drone connecté, contrôler des milliers de capteurs installés dans la chaussée et ainsi prendre potentiellement le contrôle d'une partie des feux de signalisation de Washington. On le comprend, l'un des risques de ces villes connectées c'est qu'elles deviennent des ordinateurs insuffisamment protégées des virus et des hackers ou bien conçues avec des logiciels qui ont peine à s'adapter. La construction des sécurités est une exigence absolue que les concepteurs de ces « smart cities » doivent maîtriser de bout en bout dans leurs plans d'architectes.

Derrière la technologie, l'idéologie

Ne nous y trompons pas. Derrière les technologies figure presque toujours une idéologie. Le net n'est pas neutre. Derrière les algorithmes qui gouvernent désormais bon nombre de nos actes quotidiens, il y a des programmateurs qui y injectent une certaine vision du monde. Pour Sergey Brin et Larry Page, les deux fondateurs de Google, leur ambition commune n'a pas varié : régler, dans les cent prochaines années la majorité des problèmes que rencontre l'être humain. Quand, en 2100, la population mondiale atteindra onze milliards d'habitants dont huit milliards d'urbains, le projet quasi-messianique de Sidewalk Labs sera sans doute réalisé pour, espérons-le, Urbi et Orbi, le plus grand bien de la ville et du monde.


Philippe BOYER est directeur marketing et développement d'une société de services dont l'activité est centrée sur l'aménagement de la ville. Son livre "Ville connectée = vies transformées Notre prochaine utopie ?" paraitra début octobre aux éditions Kawa.

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Commentaires
a écrit le 03/10/2015 à 11:32 :
Parce que c'est là que se concentrent tous les efforts du capitalisme de connivence pour obtenir la meilleure part du gâteau des dépenses politiques et des transferts permanents qui s'annoncent.
Entre faux semblants climatiques, imposition de modifications sociétales sans égal, surveillance continue et maillage idoine, quel meilleur terrain que la "ville intelligente", la "cité radieuse" du prochain enfermement entièrement aux mains des nouveaux rentiers?
Les "citoyens" seront enfin là où on peut les suivre, les "connaître" pour les servir encore mieux.. au plus près.
Foin du capitalisme qui rémunère la création de richesse ou le libéralisme qui favorise l'initiative. Ce sont des modèles révolus et pour tout dire probablement très nauséabonds.
Vive l'accaparement des richesses, la création de transferts artificiels et l'économie de flux, avatar à peine déguisé de l'hyper concentration oligopolistique des pouvoirs. Celui d'imposer les choix, les normes, les goûts et les modes de vie. De contraindre par la nécessité et l'érosion permanente de la liberté économique la plus élémentaire.
Regardez bien ce qui se passe aujourd'hui dans le monde. C'est la plus grande période de destruction créatrice qui a jamais existé. Mais impossible de ne pas piper les dés. On provoque donc la destruction de pans entiers dont l'autonomie ou la singularité peuvent venir faire échouer les meilleurs projets. On provoque donc une destruction programmée des richesses des uns afin d'en faire profiter les autres. Pourquoi? Simplement parce qu'en économie de flux, ce sont ceux qui émargent à chaque opération qui sont les gagnants. Toute destruction de richesse, tout transfert de richesse est une opportunité de flux. Et si des récalcitrants s'avisaient de vouloir simplement vivre de leur capital accumulé, malheur à eux, ces concurrents de pacotille. On les fera plier en spoliant la valeur de réserve de la monnaie (ZIRP et NIRP et inflation), en liquidant subrepticement le droit à la propriété en le vidant de sa substance ou en le concurrençant économiquement par des modèles d'utilisation (de flux), voire en brisant la liberté d'entreprendre à coup de traités ou de réglementations appropriées (mais toujours libellées a contrario de ce qu'ils déclinent), en éliminant le cash, la liberté de circulation, etc...
Quel meilleur terrain d'exercice pour ces constructivistes et compères réunis que le futur champ clos et obligatoire des nouvelles métropoles? Et Google est "in a league of itself" comme on dit.
Tous ceux qui nous ont promis de régler les problèmes de l'humanité ont en général fini par opter pour des solutions radicales. Et prétendre que le prochain nirvana sera la transparence totale est évidemment une rouerie. Elle ne sera totale que sous contrôle, avec rassurez-vous, des exceptions. Il faut bien motiver ces pauvres gens qui sueront sang et eau pour notre avenir radieux et ceux qui les seconderont...
Cela me rappelle cette réflexion d'un des voisins du patron d'un grand réseau social qui prône la plus grande transparence et prétend que la vie privée n'est ni un droit ni importante. Ce brave homme se demandait ce qui avait bien pu le pousser d'acheter 5 maisons d'un coup autour de la sienne et d'y avoir construit un mur... Oui on se demande...
A faire des Hommes des déracinés désoeuvrés, incapables d'influer sur leur destin, tributarisés et tutélisés, ignorants par une fausse protection de l'état (ou de la cité) mama de ce qu'est la force d'un choix ou la compréhension d'un échec, à bientôt le confronter à une race émergente d'êtres conçus sur mesure, qu'ils soient de chair, de métal ou un mix des deux, "augmentés" ou "transhumains"; l'humanité s'apercevra, certainement trop tard, que la valeur marchande de l'individu (cette immense victoire de l'Occident sur le destin) est devenue nulle. Alors commencera une période de l'Histoire qui nous verra disparaître, ou non, mais où tout ne tiendra qu'à un fil au mieux et qui charriera plus de morts que le monde n'en a jamais connu.
La mise sous tutelle de la liberté, quelle que soit sa justification, conduit toujours à l'inhumain. Or tout dans les concepts véhiculés sans relâche depuis maintenant des dizaines d'années sur les métropoles du futur, hyper-connectées et autres fadaises, se résument à réduire l'espace de décision individuel (au gré d'un mix d'intérêts particuliers, politiques et de connivence, mais au fond c'est la même chose), l'autonomie, la liberté. Et le faire au nom des meilleures intentions n'est certainement pas un gage de bonne conduite.
a écrit le 03/10/2015 à 3:39 :
Une raison de ne pas publier les commentaires? Ou un avant goût de la liberté que vous prônez?

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