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Pourquoi l'UE doit laisser Dubaï sur la liste noire des paradis fiscaux

Sébastien Boussois

Publié le 22 mai 2024 à 07:39 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:09

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J. Brouckaert / LT

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OPINION. En mars dernier, alors que la Commission européenne proposait le retrait des Emirats arabes unis de la liste des pays à haut risque de blanchiment, le Parlement européen a refusé dans un vote inédit de céder à ses désirs. Probablement à renforts d’un lobbying acharné, Abu Dhabi avait réussi à convaincre l’instance européenne de sa bonne foi et de ses efforts accomplis pour lutter contre l’argent sale. Mais les députés européens ont dit niet le 22 avril dernier. Parce que Dubaï entre autres, pour ne citer que cet émirat-là, pose un sérieux problème de transparence. Par Sébastien...

... is, Docteur en sciences politiques*

C'est un secret de Polichinelle depuis plusieurs années mais qui n'a de cesse d'éclabousser à chaque fois les Emirats arabes unis, un de nos principaux allies géostratégiques au Moyen-Orient. D'une goutte dans le désert à une véritable oasis de béton, Dubaï est devenue en moins de 40 ans le rendez-vous interlope incontournable du monde entier de la finance, de l'immobilier et du tourisme.

Un nouveau consortium de 70 médias internationaux vient de sortir une nouvelle étude accablante sur la manière dont la confédération émiratie fermait les yeux sur le blanchiment d'argent, la spéculation immobilière et le détournement des sanctions internationales contre certains pays sensibles comme la Russie.

« Dubaï unlocked »

Le projet éditorial baptisé « Dubaï unlocked » révèle la manière dont Dubaï est devenu un attrape-tout financier, qui se contrefout de l'origine des fonds qui viennent l'inonder chaque jour depuis des années. Influenceurs, footballeurs, anciens dirigeants politiques corrompus, oligarques russes sous sanctions, magnats de l'immobilier sans foi ni loi, criminels en col blanc, hommes d'affaires accusés de financer le terrorisme, affluent dans ce confetti géographique pour venir s'y réfugier et y placer leurs capitaux moisis.

Du secret financier, à une taxation très basse, tout est fait pour attirer l'argent sale qui sera majoritairement blanchi dans l'immobilier. On peut en réalité s'interroger sur l'explosion de l'immobilier à Dubaï qui n'a nulle pareille dans la région, et sur la manière dont tout cela a pu être monté en si peu d'années, lorsque l'on revoit encore les images de la ville dans les années 80. On est passé d'une mer de sable à une marée de béton avec des propriétaires immobiliers venus du monde entier. Revenons sur ce qui s'est passé ces dernières années aux Emirats en matière économique.

Une histoire ancienne

Les Occidentaux qui adorent Dubaï en oublient souvent volontairement le blanchiment d'argent, la prostitution, la drogue et l'accueil d'individus peu fréquentables. Des « réfugiés politiques» qui sont condamnés dans leurs propres pays tels que Pervez Musharraf, l'ancien président pakistanais, Mohammed Dahlan, l'éternel opposant palestinien à Mahmoud Abbas, ou encore nombre d'anciennes élites afghanes corrompues qui ont vidé en vingt ans l'Afghanistan des capitaux qui auraient dû servir à la construction d'un État viable.

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Le rapprochement officialisé ces derniers mois entre Mohammed ben Zayed (MBZ), président des EAU, et Bachar al-Assad, président de la Syrie, ainsi que l'arrivée de nombreux jets privés d'oligarques russes voulant mettre à l'abri leur fortune en dépit des sanctions, prouvent à quel point, une fois encore, les EAU se fichent de la législation internationale en matière financière et des sanctions internationales. L'argent n'a pas d'odeur et c'est tant mieux pour la confédération.

Dès février 2022, des avions avaient fait la liaison de la Russie vers le Golfe, et ce depuis que Vladimir Poutine a haussé le ton auprès des oligarques qui commençaient à ronchonner contre le conflit en Ukraine. L'argent n'a pas d'odeur, on le sait. Et Dubaï ne refuse jamais une main qu'on lui tend, surtout lorsqu'elle est pleine de dollars. À tel point qu'aux Emirats, il n'y a aucune loi de transparence financière obligeant à déclarer l'origine des fonds que l'on vire sur place. Tout est vraiment fait pour simplifier la vie du nouveau arrivant.

Ceci est un exemple parmi tant d'autres de l'opacité totale dans laquelle Abou Dhabi mène ses affaires, déjà considéré comme un paradis fiscal phénoménal dans la région, entrant et sortant régulièrement des listes noires de l'Union européenne, et menant des opérations financières en permanence à la limite de la légalité. Les affaires se succèdent, et pourtant, les EAU restent l'un de nos partenaires économiques privilégiés, pour nos armes, pour lutter contre le terrorisme, se battre contre l'islam politique, et continuer à nous permettre de croire qu'ils sont le meilleur exemple de modèle de développement dans la région.

Or, tout est loin d'être aussi clair: c'est même devenu une religion, celle de l'obscurantisme monétaire. D'autres faits plus anciens encore : en mai 2018, l'affaire des « Dubaï Papers » avait secoué la ville en révélant l'existence sans scrupules d'années de pratiques financières douteuses et un système de paradis fiscal, contre lequel Abou Dhabi s'érigera un temps, en s'appuyant notamment sur le secteur militaire et énergétique pour sécuriser son économie et non le blanchiment. Mais en réalité, la contagion a gagné toute la confédération. Un rapport du Conseil de l'Europe met en évidence les principales vulnérabilités des mesures de Monaco contre le blanchiment d'argent et le pays risque d'être placé sous la surveillance intense du mécanisme de contrôle international du Groupe d'action financière (GAFI).

Sur le front émirato-russe, tout baigne : des centaines de sociétés russes ont été créées depuis un an en contournant les sanctions occidentales. Les oligarques bannis de leur pays d'origine pullulent et continuent à faire affaire et entretenir leur fortune. Les investissements dans le domaine de l'immobilier sont légion. Alors que Dubaï est devenue la plaque tournante mondiale de l'art du détournement des sanctions internationales, ce sont la Russie et la Syrie qui en profitent sans complexe. Face à de tels agissements, des mesures de rétorsion ont-elles été prises par les États-Unis contre les EAU ? Non, rien, même si Washington commence à sérieusement s'agacer du comportement d'Abu Dhabi. Depuis quelques mois, Washington tente timidement de négocier avec Dubaï pour mettre un terme à ce business.  Alors que les Emirats arabes unis sont devenus un hub d'exportation vers une économie russe sous sanctions, le Trésor américain tente de trouver un accord avec les douanes de Dubaï pour arrêter ce commerce. Le pire est qu'il en est de même sur le volet syrien. Les exportations émiraties à destination de la Syrie ont continué d'augmenter en 2018 pour atteindre 1,5 milliard USD, bien que cette croissance soit principalement imputable aux produits chinois transitant par Dubaï et renommés de la sorte aux Émirats arabes unis afin de bénéficier des avantages de l'accord de la zone de libre-échange arabe (GAFTA). Aujourd'hui, 240 000 Syriens vivent aux EAU et y opèrent essentiellement dans la construction, les médias, la santé et le tourisme.

La boucle est bouclée au moment où tous les médias sont focalisés sur l'Ukraine et l'embourbement russe. MBZ tisse sa toile et se rêve en grande puissance régionale et mondiale. L'Union européenne continue de résister en montrant du doigt des pratiques illégales venant de la confédération émiratie, alors que nos échanges commerciaux avec ne se sont jamais porté aussi bien. Certes, les Émiratis sont « nos amis », coopérant en matière de sécurité militaire et de lutte contre le terrorisme, et surtout en matière de sécurité énergétique pour les Occidentaux. Cela vaut bien un léger silence. Mais ce deux poids deux mesures peut-il tenir longtemps ? Il faudrait commencer par sanctionner à la source les Emirats en réévaluant nos échanges. Mais qui en a vraiment envie ?

_____

(*) Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, chercheur en géopolitique, enseignant en relations internationales á l'IHECS (Bruxelles), collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), du CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense) et du NORDIC CENTER FOR CONFLICT TRANSFORMATION (NCCT Stockholm)

Sébastien Boussois

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