Présidentielle américaine : le « smart power » en jeu et les perspectives pour l'UE
Véronique Chabourine

Photo d'illustration
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Le 16 septembre, la présidentielle américaine est entrée dans sa phase finale avec la possibilité, dans la majorité des États, de voter par anticipation. Cette élection sera l'événement qui aura l'impact le plus significatif sur le reste du monde, influençant non seulement la politique intérieure américaine, mais aussi les dynamiques internationales. Les États-Unis jouent un rôle unique sur la scène internationale grâce à un vaste réseau d'alliances formelles, militaires et politiques.
En 2024, selon l'index de Brand Finance, les États-Unis demeurent la première puissance d'influence mondiale avec un score de « soft power » de 78,8 en grande partie grâce à leur leadership dans les domaines scientifiques, la diplomatie et leurs efforts globaux pour lutter contre le changement climatique. Le concept de « soft power » théorisé par le professeur Joseph Nye, désigne la capacité d'un pays à influencer par des moyens non-coercitifs, en s'appuyant sur des valeurs culturelles, politiques et diplomatiques. Le « soft power » des États est intimement lié aux politiques mises en œuvre par leurs dirigeants. Sous l'administration Trump, le « soft power » avait chuté, faisant passer les États-Unis du 1er au 6e rang mondial, avant de retrouver leur place sous l'administration Biden.
Il est tout aussi crucial de prendre en compte le concept de hard power, également théorisé par Joseph Nye, qui s'appuie sur des leviers tels que la force militaire et l'usage coercitif de la puissance économique. Ce dernier s'exprime par le biais de sanctions, de pressions commerciales, ou encore de contrôle de ressources stratégiques. Le PIB d'un pays joue également un rôle central dans la mesure du hard power, reflétant la capacité à financer ses forces armées et à exercer une influence économique mondiale. Le concept de smart power combine ses deux formes de puissance ー « soft et hard power »ー dans une approche stratégique qui permet de maximiser l'influence d'un pays tout en évitant un recours excessif à la force. Les États-Unis, sous l'administration Biden, incarnent cet équilibre. Depuis 2021, le PIB a augmenté de 3,6% par an, contre une moyenne de 2,3% sous Trump. En parallèle, le pays a créé 14,8 millions d'emplois, et les investissements privés ont progressé en moyenne de 5,4% par an. En matière de « soft power », l'administration Biden a aussi renforcé le leadership et le « soft power » des États-Unis dans la lutte contre le changement climatique, les énergies renouvelables et la recherche scientifique.
L'élection présidentielle américaine est cruciale, car elle détermine l'équilibre stratégique du smart power, un enjeu majeur pour l'influence globale des États-Unis et du reste du monde. D'un côté, la candidate Kamala Harris, successeur potentiel de Biden, devrait poursuivre cette stratégie, en maintenant un équilibre entre puissance militaire, influence économique et diplomatie internationale. Sous une administration Harris, les États-Unis pourraient continuer de soutenir les alliances internationales notamment l'OTAN, tout en renforçant les efforts pour lutter contre le changement climatique. En effet, son programme met fortement l'accent sur la coopération internationale dans les domaines de la science et de la technologie, des politiques environnementales et la promotion des droits de l'Homme. De plus, Kamala Harris pourrait chercher à maintenir l'engagement américain en faveur de l'Ukraine, tout en incitant l'Union européenne à assumer une part croissante de la responsabilité de la défense collective. L'Union européenne, bien que toujours liée aux États-Unis en matière de sécurité, devra, dans cette configuration, accroître ses capacités de défense autonome et sa coordination militaire pour répondre aux attentes croissantes d'une administration Harris.
En revanche, une victoire de Donald Trump pourrait amener un retour à une politique plus isolationniste et protectionniste. Trump a déjà exprimé son intention de réévaluer les engagements américains au sein de l'OTAN, insistant sur une contribution plus importante des partenaires européens ce qui pourrait affaiblir la dynamique de coopération au sein de l'alliance. Un tel scénario poserait aussi la question de la réduction de l'aide militaire à l'Ukraine, laissant l'Union européenne renforcer ses propres capacités de défense. En 2023, l'accord appelé Arrangement Administratif (AA) signé entre le Département Américain de la Défense et l'Agence européenne de Défense (EDA) pourrait être remis en question sous une administration Trump.
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Sur le plan commercial, cela pourrait raviver les tensions économiques, avec la réintroduction de tarifs douaniers sur les produits européens, et la remise en cause d'accords tels que le Conseil du Commerce et des Technologies (CCT). Sur la question climatique, Trump pourrait vouloir retirer à nouveau les Etats-Unis des Accords de Paris, vouloir abroger également la loi Inflation Reduction Act (IRA) et remettre en cause l'accord de 2021 sur les technologies propres entre les États-Unis et l'UE, ce qui affaiblirait les efforts conjoints pour réduire les émissions de carbone. Sur le plan de la régulation des géants du numérique, Kamala Harris soutient une approche stricte alignée sur des législations européennes telles que le Digital Markets Act, tandis que Donald Trump favoriserait une dérégulation.
Cette divergence pourrait engendrer des tensions avec l'Union européenne en particulier concernant des accords de coopération comme le Privacy Shield, cadre de protection des données entre l'UE et les États-Unis qui a été invalidé par la Cour de justice de l'Union européenne en 2020 sous l'administration Trump pour son insuffisance à garantir une protection adéquate des données selon les normes européennes. En réponse, sous l'administration Biden, des négociations ont conduit à un nouvel accord adopté en 2023, le EU-US Data Privacy Framework (DPF). Ce cadre vise à garantir une protection adéquate des données personnelles des citoyens européens transférées aux États-Unis, tout en facilitant les échanges commerciaux transatlantiques.
Sous la présidence de Kamala Harris, les États-Unis maintiendront probablement un smart power équilibré, en combinant efficacement le « soft power » à travers la diplomatie et la coopération notamment avec l'Union européenne. En revanche, un second mandat de Trump déséquilibrerait à nouveau le smart power en accentuant le hard power économique et militaire et en reléguant au second plan le « soft power ». En 2017, l'experte Méghane O'Sullivan a souligné dans un article que Trump privilégie une vision de l'influence américaine centrée presque exclusivement sur les pressions économiques et la force militaire au détriment des alliances et de la diplomatie internationale.
Le 18 juillet dernier, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a présenté ses priorités devant le Parlement européen mettant l'accent sur la sécurité économique, le développement industriel propre et l'autonomie stratégique de l'Europe. Elle appelle à un budget renforcé pour soutenir ses priorités et propose de créer un marché unique de la défense, avec des investissements coordonnés dans la sécurité et la défense.
Cette vision s'inscrit dans une stratégie de renforcement du smart power européen, visant à réduire la dépendance aux fluctuations politiques américaines. Quel que soit le résultat des élections américaines, l'Union européenne doit poursuivre cette voie, comme en témoigne la mise en place de groupes de travail pour faire face aux évolutions géopolitiques à venir.
Véronique Chabourine