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Prix Nobel d’économie : Claudia Goldin et l’émancipation des femmes américaines

Hélène Périvier

Publié le 12 octobre 2023 à 10:32 - Mis à jour le 12 octobre 2023 à 12:00

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OPINION. Le jury du « Nobel » d’Économie récompense cette année Claudia Goldin qui, toute sa carrière durant, a documenté les facteurs de participation des femmes au marché du travail. Par Hélène Périvier, Sciences Po

La participation des femmes au marché du travail est l'un des faits économiques et sociaux les plus marquants du XXe siècle pour les sociétés riches et démocratiques. Il aura pourtant fallu attendre 2023 pour que le comité Nobel récompense les travaux d'une économiste qui, toute sa carrière durant, a cherché à documenter et quantifier cette dynamique : Claudia Goldin.

Selon la lauréate, le comportement d'activité des femmes a été le moteur de l'économie du travail :

« Il n'est pas exagéré de dire que les femmes ont donné naissance à l'économie du travail moderne, en particulier celle portant sur l'offre de travail. Les économistes ont besoin de variance pour analyser les changements de comportement, et les femmes en sont de grandes pourvoyeuses. »

Le parcours académique de Claudia Goldin, première femme titularisée au département d'économie de Harvard (en 1990), est marqué par son acharnement à chercher et formater des données pour produire des analyses inédites. Elle s'appuie sur des approches historiques, générationnelles pour comprendre les tendances de fond, des approches sectorielles fondées sur des études de cas pour mettre au jour les mécanismes de réduction des inégalités entre les sexes. De la révolution tranquille des femmes américaines au pouvoir libérateur de la pilule contraceptive, en passant par le recrutement par audition à l'aveugle dans les orchestres, Goldin est là où on ne l'attend pas, là où les données sont rares ou insuffisamment exploitées. L'ensemble de ses travaux statistiques nous conte le récit de l'émancipation économique des femmes étatsuniennes.

L'analyse d'une lame de fond

Au début du XXe siècle, aux États-Unis la pratique voulait qu'un employeur licencie une employée qui venait de se marier et n'embauche pas de femmes mariées. On appelait cela le « marriage bar ». Goldin analyse ce processus dans un article pionnier publié en 1988 dans la revue Economic History. Elle y montre comment cette pratique, renforcée par la grande récession des années 1930, a disparu après la Seconde Guerre mondiale.

Elle s'est ensuite intéressée au processus irréversible qui s'est mis en place au cours du XXe siècle : d'une génération à l'autre, les femmes investissent la sphère publique. Si les générations de femmes nées au début du siècle travaillaient pour gagner un salaire d'appoint pour la famille, celles nées dans les années 1950 envisagent d'embrasser une carrière. Ce mouvement est rendu possible par le recul de l'âge au mariage, à la maternité et du nombre d'enfants. Ce bouleversement identitaire, cette quiet revolution, n'a pas concerné que les femmes très éduquées selon Goldin, même si son analyse statistique se concentre sur l'Amérique blanche et plutôt aisée.

Cette lame de fond qu'a été l'émancipation économique des femmes durant le XXe siècle aux États-Unis a été confortée par l'accès à la contraception orale dans les années 1970. En 2006, Goldin et son confrère Lawrence Katz, également professeur à Harvard, mesurent le pouvoir émancipateur de la pilule contraceptive : en permettant aux femmes de choisir le timing d'une grossesse, la pilule a été un levier de l'accès des femmes à l'éducation supérieure et au marché du travail, leur ouvrant la voie de l'émancipation économique.

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Plus récemment, dans un article co-écrit en 2017 avec Joshua Mitchell, spécialiste de théorie politique à l'université de Georgetown, elle analyse les variations subtiles des taux de participation des femmes sur le cycle de vie selon les générations en croisant effet année et niveau d'éducation. Alors que dans les années 2000, certains interprétaient la légère baisse du taux de participation des femmes d'âge intermédiaire par un mouvement de retour au foyer, elle montre que cela est principalement dû à un effet de cohorte d'une génération de femmes qui a décalé l'âge au premier enfant.

Les femmes et les discriminations à l'embauche

On ne peut enfin parler des travaux de Claudia Goldin sans mentionner « Orchestrating impartiality », papier co-écrit avec Cécilia Rouse et publié dans la prestigieuse American Economic Review en 2000. Les deux économistes y montrent l'effet des recrutements à l'aveugle sur le profil des personnes embauchées dans les orchestres symphoniques aux États-Unis.

Quoi de plus génial que de prendre le secteur de l'interprétation musicale pour pointer les processus discriminatoires ? Dans cette profession, il est possible, a priori, d'évaluer la qualité de la performance du candidat sans le voir, simplement en l'écoutant jouer son instrument. Il est donc tout à fait envisageable de recruter une personne sans jamais la voir. La structure de l'emploi d'un orchestre symphonique, de plus, est stable ce qui facilite la mesure statistique de l'effet de l'usage des auditions à l'aveugle. Or, à partir des années 1970, les orchestres symphoniques aux États-Unis ont progressivement généralisé les auditions derrière paravent sur l'ensemble du processus de recrutement de leurs musiciens.

Les autrices montrent que cela a permis à de nombreuses musiciennes d'intégrer ces orchestres prestigieux. Cette pratique de recrutement expliquerait un quart de la féminisation des formations musicales aux États-Unis durant les années 1970 et 80. Ce travail a inspiré une recherche similaire sur la France.

Dans un premier projet, nous avions analysé l'effet de l'usage d'un paravent durant les recrutements au sein d'orchestres franciliens. Celui-ci n'intervient pas à tous les tours de sélection car, selon un avis majoritaire de la profession, il masque une dimension d'appréciation pourtant importante du métier : la présence scénique des candidats. Notre objectif était de comprendre pourquoi peu de femmes sont recrutées in fine (18 % de femmes sur notre période d'observation) par rapport au vivier initial de candidates (41 % du total). Cependant, les données collectées qui portaient sur seulement 40 concours, ne permettaient pas de pousser l'analyse statistique.

Dans un nouveau projet financé par l'ANR, le « Projet de Recherche sur les Orchestres, les Discriminations et le Genre » (PRODIGE) avec une équipe pluridisciplinaire composée d'économistes, de musicologues et de sociologues (Audrey Étienne, Reguina Hatzipetrou-Andronikou, Maxime Parodi, Hyacinthe Ravet et Hélène Périvier), nous avons élargi la base de données à plus 340 concours grâce à une collaboration avec 13 orchestres partenaires situés dans toute la France. Nos résultats prometteurs montrent que les biais cognitifs sont fortement corrélés à l'instrument : sans paravent le jury choisira plus souvent un musicien (une musicienne) si l'instrument est majoritairement joué par des hommes (des femmes). Le paravent corrige ces biais genrés. Les résultats détaillés sont à paraître.

À la suite de sa nomination, Claudia Goldin a déclaré à l'Agence France-Presse :

« C'est un prix très important, pas seulement pour moi, mais pour beaucoup de personnes qui travaillent sur ce thème. »

Qu'elle en soit remerciée. Celles, et les quelques-uns, qui produisent des connaissances sur ce thème sont nombreuses et depuis longtemps. Pensons aux travaux pionniers des économistes féministes comme Nancy Folbre, Julie Nelson, Marianne Ferber, ou encore Bina Agarwal qui, avec d'autres perspectives théoriques et d'autres outils, ont, elles aussi, contribué à mettre au jour les inégalités femmes/hommes et les discriminations.

Par Hélène Périvier, Economiste à l'OFCE, directrice du programme PRESAGE, Sciences Po

 

La 

version originale

 de cet article a été publiée sur 

The Conversation

.

Hélène Périvier

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