Que révèle l'échec européen du vaccin  ?

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Marc Guyot et Radu Vranceanu.
Marc Guyot et Radu Vranceanu. (Crédits : Reuters)
OPINION. Les retards pris en matière de vaccination dans l'Union européenne, notamment en France, font apparaître les erreurs de choix des responsables politiques, l'inadéquation de la structure administrative ainsi que la nécessité de revoir l'organisation de la recherche. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, professeurs à l'ESSEC

Le retard pris par les pays européens dans le processus de vaccination de leur population contre le covid 19 est maintenant bien connu et suivi tous les jours. Au 8 février, selon les données de Our World In Data, le Royaume-Uni de Boris Johnson était à 19,7% de sa population, les Etats-Unis de l'équipe Trump-Biden à 13% alors que l'Union européenne (UE) est à 3,9% (France à 3,3%). Cependant, il a fallu attendre le 10 février et les excuses d'Ursula Von der Leyen, pour que les dirigeants européens admettent l'existence d'un problème.

En effet, le 8 février encore, la chancelière Angela Merkel et le président Emmanuel Macron, volant au secours de la Commission européenne, s'étaient de nouveau félicité de la stratégie européenne expliquant que le plus important était qu'il n'y ait pas de course au vaccin entre la France et l'Allemagne, ni que les petits pays soient distancés. Certains de ces petits pays, qui ont la taille d'Israël, comme l'Autriche ou la Hongrie ne semblent pas satisfaits par leur performance vaccinale telle qu'elle a été organisée par la Commission (4,1% pour la Hongrie contre 62,9% pour Israël) et cherchent à se procurer le vaccin directement auprès des Russes et des Chinois.

Tentative d'organisation de la pénurie

Si la stratégie européenne présente une noble motivation, éviter une compétition entre les pays pour obtenir le vaccin, elle n'en ressemble pas moins à une tentative d'organisation de la pénurie avec comme objectif que ladite pénurie soit équitablement répartie. Cette vision est empreinte d'une très courte vue sur la capacité d'action économique de la force publique et fortement emprunte d'ignorance au regard de l'économie de l'offre. Les administratifs, qu'ils soient français ou européens, considèrent l'offre comme une donnée préexistante. Ils entendent leur poste comme celui d'un contrôleur censé protéger le peuple, les consommateurs et les travailleurs contre la supposée rapacité des entreprises. Dans leur monde, l'offre existant déjà, ils interviennent après, pour taxer, punir, et admonester.

Cette vision explique pourquoi l'UE a été complètement absente de la phase de détection des projets prometteurs, de financement de leur recherche et de leurs essais cliniques, que cela soit à l'échelle des start-up biotech ou des géants pharmaceutiques. Cela s'est retrouvé ensuite avec l'absence de l'UE dans la phase de production, au niveau de la détection et de la mise en état en avance de lignes de production et de l'écosystème de fournisseurs nécessaires.

En revanche, l'UE a organisé un processus de mise en concurrence des vaccins, tant au niveau du prix qu'au niveau de la responsabilité pénale. En cherchant non pas à sécuriser suffisamment de doses, le plus tôt possible, pour vacciner le plus vite possible la population mais à obtenir le « meilleur deal », l'UE a ignoré les vaccins efficaces mais évalués « trop chers » et a sécurisé des vaccins non encore autorisés. Ainsi, nous serons vaccinés fin 2022 et non mi-2021 mais à un prix par dose de vaccin inférieur à celui payé par les Britanniques.

Absurdité économique

L'absurdité économique d'un tel calcul saute aux yeux de même que sa froideur au regard des morts. En effet, étant donné l'impact du confinement et des mesures de contrôle sur le PIB, un recul d'un ou plusieurs semestres de l'immunité collective correspond à un recul dans le moment de l'allègement des mesures de distanciation et de la reprise économique pour un coût astronomique. Le Royaume-Unis aura vacciné 60% de sa population en juin 2021, les Etats-Unis en octobre 2021 mais la France pas avant l'été 2022, selon un calcul de la banque Berenberg. La zone euro a déjà décroché des Etats-Unis en 2020 avec un recul du PIB de -6,8% contre -3,5% pour les États-Unis et le retour du PIB européen à son niveau pré pandémique n'aura pas lieu avant deux ans, contre trois trimestres pour les Etats-Unis.

L'impact à venir en termes de vies non-sauvées est encore plus effrayant et va constituer l'échec le plus patent de l'UE. En effet, des nouvelles données pointent vers une forte efficacité de la vaccination en Israël où le nombre de nouveaux cas et d'hospitalisation seraient en train de fortement chuter de 49% et 36% respectivement.  Aux Etats-Unis, le nombre de nouveaux cas vient également de fortement chuter, de 56% en moyenne hebdomadaire.

L'échec de la Commission à protéger les citoyens européens, souligné par la différence avec la protection vaccinale des Anglais est la conséquence directe de sa focalisation initiale sur l'égalitarisme entre les pays. Alors que les Etats-Unis avaient déployé une équipe menée par un général quatre étoiles et un dirigeant de l'industrie pharmaceutique pour développer, financer puis déployer la production et la distribution du vaccin, la Commission a nommé un négociateur formé à l'art de la négociation commerciale à l'européenne, où le dernier survivant à la table des négociations au bout de plusieurs jours emporte la mise.

Des compétences industrielles que n'ont pas les administratifs

La planification économique n'est pas quelque chose de souhaitable d'ordinaire, de même que la relance keynésienne, sauf en période de grosse crise économique où elles deviennent au contraire extrêmement importantes. Ce type d'intervention publique nécessite des compétences industrielles que n'ont pas les administratifs, ce qui est normal et la raison pour laquelle ils doivent inclure et s'appuyer sur les entreprises du secteur. Les Etats-Unis l'ont fait dans le cadre de l'opération Warp Speed comme ils l'avaient fait pendant les deux guerres mondiales. Dans cette guerre contre le Covid19, comme le vaccin anti-covid à produire n'était pas encore inventé, les dirigeants anglais et américains ont intégré dans leurs plans de financement et de soutien les petites firmes de biotechnologie en plus des grands laboratoires établis. C'est ainsi que Moderna, BioNtech et le Laboratoire de l'Université d'Oxford ont attiré des financements publics américains et anglais. C'est également le financement anglais qui a soutenu la firme de biotechnologie nantaise Valvena, sauvant au passage l'honneur scientifique français après l'échec de Pasteur à produire un vaccin et le retard pris par Sanofi.

En mai dernier, après que Sanofi a annoncé que les Etats-Unis recevraient leurs vaccins en premier s'il était mis au point car le BARDA (l'autorité américaine de recherche et de financement dans le biomédical) avait co-financé sa recherche, le président Macron s'était ému et avait dit que le vaccin était un bien public mondial à protéger des lois du marché. Il aurait été plus avisé de respecter les lois économiques et industrielles pour faire exister et produire le vaccin plutôt que de philosopher sur sa répartition.

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Commentaires
a écrit le 12/02/2021 à 20:31 :
Finalement la décision des états de l'UE de sous traiter de fait à la commission une compétence qui est restée nationale n'était pas une bonne chose.
Autant l'effet d'échelle peut s'avérer payant en matière d'acquisition de produits finis cristallisés autant en matière de nouveautés médicales, il peut se révéler potentiellement catastrophique. Il reste des domaines ou un nationalisme de bon aloi doit continuer d'exister. Un peu léger les exécutifs de l'UE ouest
Pour l'instant personne ne vaccine les enfants qui sont pourtant les principaux vecteurs de la transmission, on préfère vacciner les vieux qui sont déjà à l'isolement dans les EPAHD, chercher l'erreur.
a écrit le 12/02/2021 à 0:06 :
La situation n'est pas dramatique, situation actuelle des trois meilleurs pays de l'UE pour les vaccinations au 11/02/2021 Allemagne 3 509 660 Italie 2 770 302 France 2 356 862.
Les pays qui participent à la recherche des vaccins GB Suède USA Allemagne Belgique Italie (Oxford AstraZeneca / Moderna / Pfizer.BioNtech / le vaccin Italien Reithera arrivera cet été)
Nous allons récupérer le retard rapidement
/Et ne pas oublier qu'il existe aussi le vaccin Russe Sputnik V et Chinois Sinovac)
a écrit le 11/02/2021 à 13:40 :
"La zone euro a déjà décroché des Etats-Unis en 2020 avec un recul du PIB de -6,8% contre -3,5% pour les États-Unis et le retour du PIB européen à son niveau pré pandémique n'aura pas lieu avant deux ans, contre trois trimestres pour les Etats-Unis."

Vite un frexit, quitte à terminer pauvres autant devenir libres.
a écrit le 11/02/2021 à 11:40 :
C'est marrant cette acharnement des journalistes à qualifier "d'échec" un programme de vaccination qui est en AVANCE sur ce qui était prévu et annoncé dès le 3 décembre 2020. La France avait prévu de vacciner 1 million de personnes en janvier, c'était écrit noir sur blanc et personne n'avait levé le petit doigt à l'époque. Elle en a vacciné 1,5 millions, soit 50% de plus qu'annoncé. Parmi les "grands" pays de l'UE, elle est celui qui a la plus grande proportion de sa population vaccinée à l'heure où j'écris. Comment peut-on raisonnablement parler d'échec dans ces conditions ? D'autant plus alors que nous n'en sommes qu'au tout début d'une campagne qui va durer plus d'un an ?
a écrit le 11/02/2021 à 11:12 :
Elle a belle allure "la concurrence libre et non faussée" dans une "union" qui se veut coopérative!

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