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Quelles armes pour les armées?

Photo de Ivan Best

Frédéric Barbe

Publié le 12 mai 2015 à 09:02 - Mis à jour le 12 mai 2015 à 09:37

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Les armées sont confrontées au renchérissement du coût des matériels, à l'achat et à l'entretien. Soumises à des contraintes budgétaires durables, elles doivent être plus impliquées dans la définition du niveau de technologie des futurs programmes. Par le commandant de frégate Frédéric Barbe, école de guerre.

Il existe dans le milieu de la défense un paradoxe des plus surprenants. Les armées sont soumises à un régime des plus stricts, et vivent pourtant un renouvellement sans précédent de leurs équipements. Rafale, Tigre, A400M, NH90, VBCI, frégates Horizon et FREMM : nos armées n'ont jamais été équipées de matériels si performants. C'est de plus un légitime motif de fierté de constater que ces matériels sont issus de l'industrie nationale et européenne. Mais dans un contexte budgétaire inexorablement tendu, cette belle génération d'équipement n'a-t-elle pas piégé les armées ?

Une industrie de Défense condamnée à la haute technologie

La contraction des commandes étatiques oblige les industriels du secteur à se tourner vers le marché de l'exportation. En France, les économistes estiment aujourd'hui que des exportations établies autour de sept milliards d'euros  sont nécessaires pour garantir la pérennité des 40 000 emplois associés, emplois hautement qualifiés et non délocalisables. Or, ce marché est soumis à une rude concurrence, exacerbée par l'apparition de nouveaux exportateurs (Chine et Corée du Sud notamment).

L'industrie française semble condamnée à jouer la carte de la haute technologie pour conserver une longueur d'avance et ses arguments commerciaux. Cette course à la recherche et à l'exportation pourrait être propice à la consolidation d'une industrie de l'armement européenne, gage de réduction des coûts par effet de série. Mais les enjeux stratégiques sont si importants que les politiques européens ne sont pas encore prêts à voir émerger de puissants groupes transnationaux, comme en témoigne l'échec des fiançailles d'EADS et BAe System, ou de Nexter et KMW.
Sous ces contraintes spécifiques, les industriels ont produit dans les 20 dernières années des armements de haute technologie aux performances remarquables, mais les coûts de développement n'ont pu être absorbés par la production de grandes séries.

Des armées équipées de micro-parcs

Dans ce contexte d'augmentation du coût d'achat des matériels, les armées voient le nombre des matériels diminuer drastiquement, alors que le budget d'équipement a été relativement épargné. Pire encore, d'une génération à l'autre, le coût de l'entretien et des pièces détachées a augmenté démesurément. Le coût du maintien en condition pèse directement sur les budgets consacrés à l'activité des forces. Le cumul de ces deux constats est frappant par exemple pour l'aéronautique navale : en vingt ans le nombre d'appareils et le nombre d'heures de vol a été divisé par deux, alors que le coût total de l'entretien est resté quasiment identique.

Deux menaces

Deux menaces pèsent alors sur les forces. La première est la faiblesse de l'activité d'entraînement, qui ne peut être systématiquement compensée par les simulateurs. Un athlète de haut niveau doit s'entraîner régulièrement. Le principe est le même pour le maintien des compétences rares de nos armées : le bombardement de précision, l'appontage de nuit, la lutte anti-sous-marine ou la manœuvre terrestre interarmées ne s'improvisent pas. Or, le maintien de compétence est un système à cliquets : il n'est pas très onéreux de les maintenir, mais lorsqu'elles sont perdues, il faut faire un effort énorme pour les reconquérir. L'exemple de la Royal Navy est éclairant : après avoir abandonné l'aviation embarquée, les britanniques estiment à une décennie le temps nécessaire à la reconquête des savoir-faire liés à l'utilisation de porte-avions.
La deuxième fragilité est la criticité des parcs. Le métier des armes est par essence dangereux, et suppose de supporter une certaine attrition des matériels, en entraînement ou au combat. Si les armées ont la lourde responsabilité de l'emploi de la force légitime, elles ont aussi le devoir de se préparer à recevoir des coups de la part d'un ennemi déterminé et violent. Force est de constater qu'aujourd'hui, il n'y a plus de réserve, la moindre perte se répercute immédiatement sur les capacités opérationnelles. Ainsi, l'armée de l'air est aujourd'hui à son effort maximum avec seulement vingt-cinq chasseurs bombardiers déployés en Afrique et au Moyen-Orient. Même si un Rafale est un bombardier aussi efficace que trois Mirage 2000, il ne peut être qu'à un seul endroit à la fois.

Comment préparer la prochaine génération?

Comment concilier les besoins opérationnels des armées et les contraintes des industriels ? C'est précisément le rôle de la direction générale de l'armement (DGA). Organe de régulation, elle a accompli depuis les années 60 un travail reconnu en façonnant en France une base industrielle et technologique de défense de tout premier ordre. La France lui doit son indépendance stratégique, la résistance de ses grands champions face à l'hégémonie américaine, et les 165 000 emplois et 4 000 PME liés à la défense, répartis sur tout le territoire. La DGA a cependant été beaucoup critiquée dans les années 90 pour sa politique très favorable aux industriels. Réformée en 1996, elle a vu s'accroître dans les années 2000 le pouvoir des armées lorsque le chef d'état-major des armées, désormais garant de la cohérence capacitaire, a reçu de nouvelles prérogatives, dont la responsabilité de décider du passage au stade de développement des nouveaux matériels.

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Mais la durée de maturation d'un nouveau matériel, de l'ordre de quinze ans, s'accommode mal du temps des opérations et des surprises stratégiques. L'industrie prépare donc avec quinze à vingt ans d'avance les générations suivantes. Ces activités de recherche et développement sont d'ailleurs pour une bonne part financées par la DGA. A l'heure où les armées expriment leurs besoins futurs, les industriels ont donc déjà largement anticipé le développement de nouveaux prototypes. Arrivant trop tard dans les négociations, et face à des projets bien avancés, les armées se voient donc fortement incitées à émettre un besoin qui correspond aux projets industriels ...

l'exemple de renault et dacia

Pour éviter l'inexorable impasse budgétaire, il est peut-être temps de repenser les rapports entre DGA et armées. Impliquer ces dernières dans l'orientation de la recherche, dans le choix des technologies prioritaires, permettrait de replacer au cœur de l'industrie de défense la satisfaction prioritaire des besoins opérationnels des armées, et la réalité de leurs contraintes budgétaires. Dans une conjoncture financière inédite et durable pour de nombreuses nations, l'industrie de défense française pourrait également s'ouvrir à de nouveaux clients à la recherche de matériels plus accessibles.

Même s'il n'est pas directement transposable, le succès de la stratégie de dédoublement de Renault et Dacia montre un bel exemple : haute technologie à prix élevé d'un côté, et innovation par la simplicité et les faibles coûts d'un autre côté. Il est souvent très compliqué de faire simple, mais c'est probablement une voie d'innovation complémentaire particulièrement intéressante.

Frédéric Barbe

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