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Refaire de la France un pays producteur

Michaël Valentin

Publié le 03 mars 2024 à 11:00 - Mis à jour le 03 mars 2024 à 20:12

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Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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OPINION. Depuis 30 ans, les 2/3 des exploitations agricoles et 50% du PIB industriel de la France ont disparu. Or depuis le Covid, une majorité de Français souhaite que la France redevienne un pays de producteurs. Et pour cause, la transformation de la matière et l'innovation scientifique font partie intégrante de notre culture. Par Michaël Valentin, co-fondateur et directeur associé d'OPEO

Pour y arriver, il va falloir raisonner de bout en bout avec constance et arrêter de réagir au coup par coup à chaque fois que la colère gronde parce qu'un site industriel est sur le point de fermer ou parce que les prix s'effondrent sur un des métiers agricoles.

La France des entrepôts : le paradigme mortifère que nous devons abandonner au plus vite

Depuis les années 1990, nous avons sciemment décidé de basculer vers un modèle sans industrie, et poussé une logique économique focalisée sur la demande et le pouvoir d'achat. Le tout mâtiné d'un discours frontalement bienveillant par les acteurs de la distribution qui sont « dans le camp du bien » en se battant pour des prix les plus bas possibles et qui tuent petit à petit les filières locales. Cela a abouti à une explosion des plates-formes logistiques, avec comme résultat des emplois précaires et mal payés, une dévastation de nos paysages, tout en aggravant notre balance commerciale.

Mais après le Covid, la souveraineté et les enjeux climatiques sont devenus des préoccupations majeures. Et pour y répondre on ne peut plus dissocier les étapes des chaînes de valeur qui vont devenir circulaires : l'agriculture et toutes les filières extractives alimentent des chaînes de transformation industrielles qui desservent à leur tour la distribution pour servir le consommateur. Cette logique séquentielle va évoluer pour favoriser la réutilisation des ressources devenues rares.

Et cela ne pourra se faire qu'avec une approche locale pour des raisons de collecte, de rentabilité des flux et de bilan carbone. La logique de mise en concurrence de l'industrie française ou de l'agriculture par les pays à bas coût ou moins-disant écologiques va donc s'interrompre. Et un mot, la France des usines et des fermes va reprendre le pas sur la France des entrepôts et des centres commerciaux. Alors, accélérons ce mouvement en le prenant comme une opportunité  !

Agriculture, industrie, distribution, consommateur : faire gagner tout le monde en décloisonnant

Pour y arriver, il ne faudrait cependant pas que nous nous dédouanions collectivement : Amazon et la grande distribution ont beau dos. Car au bout du compte c'est bien le consommateur qui doit voter avec sa carte bleue et ainsi forcer l'évolution du système.

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Pour cela, il faut créer de la transparence et c'est un immense chantier. La loi AGEC va dans le bon sens, mais les filières manquent encore aujourd'hui d'une vraie stratégie pour gérer les données, afin d'informer sur l'éthique, la répartition de la valeur, l'empreinte carbone et la localisation des différentes étapes de la chaîne. Cette transparence permettra d'éviter les écueils classiques ou le plus gros impose son pouvoir de négociation sur les tout petits à l'instar de l'initiative « c'est qui le patron » de Nicolas Chabanne.

En généralisant de telles approches, le consommateur final pourrait redonner du pouvoir de négociation à chaque maillon de chaque filière, et arbitrer en conscience pour le bien de chaque acteur et donc pour le bien du pays.

Par ailleurs, mieux gérer les données favorisera l'émergence de l'industrie circulaire, car c'est avec une logique de traçabilité unitaire qu'on pourra recycler, réutiliser, remanufacturer les sous-ensembles et les produits, afin d'éviter de consommer du CO2 à chaque fois qu'un produit est mis sur le marché.

Enfin cela permettra à chaque acteur de la chaîne d'améliorer les rendements et l'efficacité de l'outil de production en profitant au mieux de l'intelligence artificielle à chaque étape : agriculture de précision, industrie 4.0...

L'intégration : un modèle à suivre

Mais tracer de bout en bout est loin d'être simple. Pourquoi ? Un produit industriel est généralement issu de plusieurs centaines de sous-ensembles ou de composants. Ainsi la chaîne est souvent composée de plusieurs niveaux avec des fournisseurs de rang 1 alimentés par des fournisseurs de rang 2...

Or il suffit qu'un maillon soit défaillant pour perdre la trace de toute la filière. Comment faire ? Le modèle Tesla montre la voie : c'est en étant largement plus intégré que les autres que le constructeur est devenu numéro 1 du marché de la voiture électrique. Cela permet d'aller beaucoup plus vite pour développer de nouveaux produits, pour améliorer les produits et pour adresser des marchés qui n'existaient même pas auparavant. L'autre avantage de l'intégration, c'est qu'elle permet une bien meilleure structuration et intégration de la donnée, avec en corollaire une utilisation optimale du plein potentiel de l'intelligence artificielle sur tous les maillons de la chaîne, depuis le raffinage du lithium jusqu'à la vente d'électricité en passant par l'innovation de rupture sur le process de fabrication comme le « unboxed process » en cours de développement.

Sans aller jusque-là, certains acteurs montrent la voie en France comme Intermarché qui possède des fermes ou Decathlon, très intégré avec ses fournisseurs. Il ne s'agit pas nécessairement de créer des liens capitalistiques sur chaque filière, mais d'assurer que les maillons les plus puissants prennent en charge la filière de façon proactive, avec une approche collaborative, pour leur propre bien. C'est ce que fait Valrhona qui accompagne les producteurs de cacao depuis des années avec une véritable approche « gagnant-gagnant » ou Airbus sur sa chaîne de fabrication étendue.

Une occasion unique de construire un narratif pour sortir de la torpeur et mobiliser les plus jeunes

Le changement dont on parle implique une mutation titanesque des organisations et des logiques de productions. Nous sommes encore au prélude d'une nouvelle révolution industrielle qui a d'abord pris la forme de nouveaux modèles d'affaires digitaux, et qui va prendre sa véritable puissance dans la transition environnementale accélérée par la donnée et l'intelligence artificielle. Le modèle du créateur de start-up qui devient riche ne pouvait pas embarquer largement toute une génération.

Celui d'une mutation profonde des modes de consommation et de production peut devenir un véritable projet économique et politique enthousiasmant. Tout est à faire, la plupart des métiers n'existent pas encore et les entreprises qui contribueront au changement en sont à leurs balbutiements à l'exception de quelques-unes comme Ynsect ou Vestack. Un océan bleu s'ouvre aux entrepreneurs avec au cœur du système une nouvelle sacralisation des métiers de production et de transformation. Politiquement, c'est une occasion de trouver un narratif unificateur et positif afin de sortir les plus jeunes d'une voie sans issue trop fortement ressentie par beaucoup.

Dans un monde à ressources finies, il faut donc dé-siloter les métiers pour passer d'une logique « agriculture contre industrie contre distribution » à une logique « circulaire, transparente équilibrée ». On ne fera pas l'économie de mesures à court terme pour résoudre les crises, mais c'est en accompagnant dans la durée cette transformation profonde qu'on redeviendra un pays de production, et qu'on attirera dans ces filières les jeunes générations.

_____

(*) Michaël Valentin est le co-fondateur et directeur associé d'OPEO, un cabinet de conseil en transformation industrielle. Il est également l'auteur de nombreux ouvrages, dont 

La Méthode Elon

 paru en 2023 aux éditions Dunod

Michaël Valentin

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