Renversement de Bachar al-Assad : quels risques aux frontières de la Syrie ?
Sébastien Boussois

Photo d'illustration
J. Brouckaert / LT
Sébastien Boussois

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... sraël, la Turquie, le Liban et l’Irak, l’avenir de la région s’annonce aussi complexe qu’incertain. Par Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (*)
L'offensive éclaire menée par Abou Mohamed al Joulani et son groupe djihadiste HTC (Hayat Tahrir Al Chams), a provoqué l'effondrement du régime de Bachar al-Assad. Une bataille qui s'est déroulée sans quasiment d'effusion de sang ni même de combats.
Pourtant, il y a encore quelques mois, l'organisation dirigée par le fondateur du front Al Nosra et ancien membre d'Al-Qaida était en difficulté dans la poche d'Idlib qu'elle contrôlait. Un appui clair extérieur a permis la poussée d'Al-Joulani jusqu'à Damas. Bachar al-Assad ne tenait jusque-là que par le soutien clair de Moscou et Téhéran, qui ont tourné casaque et l'ont finalement abandonné, pris par d'autres priorités.
Beaucoup croient en le message d'HTC qui affirme souhaiter une nouvelle Syrie et une société inclusive. D'autres craignent un basculement dans la violence et la guerre , qui provoqueraient un double mouvement : une ingérence des pays voisins et un débordement des populations et des menaces aux frontières. Quels sont les risques à court terme pour les pays voisins ?
Depuis des décennies, l'État hébreu s'était habitué à la dictature de Bachar al-Assad, car il était un ennemi confortable et surtout stable. Son régime a rarement mené d'actions directes contre Israël depuis la guerre civile syrienne, préférant se concentrer sur les menaces internes. Pourtant, allié indéfectible du régime iranien, Damas servait de courroie de transmission à l'acheminement des armements et équipements militaires fournis au Hezbollah libanais contre Israël.
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Mais dans le même temps, les processus révolutionnaires, les guerres et l'instabilité ne sont pas bons pour Israël qui voit évidemment d'un mauvais œil l'arrivée de djihadistes au pouvoir et qui pourraient reprendre le combat contre Tel-Aviv. Un nouveau front guerrier à la frontière de l'État hébreu n'était depuis le 7 octobre absolument pas indispensable pour la sécurité du pays. C'est pour cela que même après la chute du régime alaouite, Benjamin Netanyahou a continué à bombarder le territoire syrien en ciblant les dépôts de munitions, afin d'éviter qu'en chaos de basculement dans le chaos, la Syrie devienne une nouvelle Libye hors de contrôle.
Anciennement syrien, il avait été occupé en 1967 et annexé en 1981 unilatéralement par Israël. Affaibli par la guerre civile, le régime alaouite n'a jamais mis en œuvre d'actions diplomatiques sérieuses et militaires sur le terrain pour tenter de récupérer le Golan. Stratégique pour l'État hébreu, il est aussi devenu une ressource majeure pour le pays en eau et le pays a fait de la région un haut lieu touristique pour le tourisme de sports d'hiver et de production de vin réputés. Jusque maintenant, la présence russe en Syrie contribuait à stabiliser la situation.
Il faudra voir si HTC compte revendiquer plus tard le retour du Golan dans le giron syrien, mais préventivement, Israël a continué d'annexer d'autres positions stratégiques ces derniers jours en violation d'un accord de désengagement datant de 1974. Il faut se souvenir que pendant la guerre civile syrienne, des éléments djihadistes avaient tenté de franchir la frontière israélienne par les hauteurs du Golan. Tel-Aviv est donc en état d'alerte, car le Golan pourrait, en cas de chaos, devenir un théâtre de confrontation directe avec l'État hébreu.
L'Iran n'a pas soutenu Bachar Al Assad, enfui en Russie depuis sa chute. Jusque-là, fervent sponsor du régime alaouite, Téhéran commençait à voir le dictateur syrien comme un dirigeant encombrant, psycho-rigide et incapable d'évoluer pour se maintenir par lui-même au pouvoir sans soutien extérieur. Pourtant, encore en décembre, les autorités affirmaient qu'elles défendraient jusqu'au bout leur allié syrien. Tout change très vite au Moyen-Orient. Épine dans le pied d'un régime iranien de plus en plus affaibli, Damas tombée aux mains de HTC n'est pourtant pas pour arranger le régime des mollahs. Les tensions pourraient rapidement survenir, d'autant plus que Hayat Tahrir Al Chams, groupe sunnite à tendance frériste pourrait raviver la guerre civilisationnelle qui l'oppose aux chiites. Le poids de la Turquie derrière le groupe d'Abou al Joulaini aura des conséquences sur la frontière syrienne rapidement.
La Turquie considère depuis la guerre civile sa frontière méridionale avec la Syrie comme une des zones les plus dangereuses du pays à sécuriser. C'est pour cela que depuis 2016, Ankara occupe plusieurs zones du nord du pays, au nom de la lutte contre les Kurdes et les groupes terroristes de tout ordre pendant la guerre. C'est aussi le cas de la région de Jarablus et d'Al Bab qu'elle occupe depuis 2016, et dont l'objectif était de repousser l'État islamique et bloquer toute unification possible des territoires kurdes. Elle est aussi présente dans la région d'Afrin depuis 2018, occupée après l'opération « Rameau d'Olivier », afin de lutter contre les Unités de protection du peuple (YPG), une milice kurde que la Turquie considère comme une extension du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).
Enfin, poussant encore un peu plus ses pions sur le territoire syrien, Erdogan occupe la région de Ras al Aïn et Tell Abyad, toujours dans le but de sécuriser son territoire et lutter contre les YPG. Probablement à la manœuvre dans le soutien à HTC, elle pourrait obtenir en retour la création de ce fameux tampon plus large afin de garantir ce qu'elle considère comme une zone de sécurité indispensable pour le pays et empêcher, toujours selon elle, que des éléments kurdes syriens rejoignent la cause en Turquie. L'objectif est aussi enfin de renvoyer une partie des 3,2 millions de réfugiés syriens qui vivent dans le pays depuis le début de la guerre et les installer dans la zone tampon.
La situation du Liban est explosive depuis des années, mais particulièrement plus encore depuis le 7 octobre, les combats du Hezbollah soutenu par l'Iran contre l'État hébreu, et la guerre menée par Tel-Aviv contre le Liban-Sud et la banlieue sud de Beyrouth où résidaient le gros des cadres et combattants de la milice chiite. Le renversement du régime de Bachar Al Assad risque d'assécher en partie la circulation des armes en provenance de Téhéran. HTC n'a pas de lien avec le Hezbollah et ne partage pas les mêmes orientations idéologiques.
Mais si le chaos s'installe, l'acheminement des armes et munitions iraniennes pourrait au contraire s'accélérer si les frontières entre l'Iran et la Syrie ne parviennent pas à être sécurisées. En revanche, Beyrouth, libéré de l'influence syrienne directe et de sa présence au sol depuis 2005, a été une fois de plus déstabilisé par l'afflux de réfugiés syriens depuis la guerre civile. Ils étaient plus d'un million, voire deux, à avoir fui le pays et pourraient retourner rapidement au pays, faisant baisser la pression démographique dans un Liban déjà au bord de l'effondrement économique.
ISIS avait tenté de réunifier les deux pays du territoire de Shams, et en mémoire des deux califats historiques du monde arabe, l'Omeyyade et l'Abbasside.
Depuis la chute de Rakka en 2018, les attentats se sont poursuivis en Syrie comme en Irak, mais le retrait américain, le renforcement de l'influence iranienne avec la force de ses milices chiites, ont fait du pays un pays encore bien instable. Sa frontière est restée largement poreuse et devrait être renforcée si HTC veut lutter contre l'arrivée potentielle d'éléments pro-iraniens, le trafic d'armes, de drogue et de contrebande, les flux de réfugiés qui pourraient choisir dans un sens ou un autre le pays le moins chaotique des deux.
Si les Kurdes ne sont pas soutenus, ce qui n'est pas une évidence vu le soutien de la Turquie à HTC, les camps où sont détenus les combattants de Daech pourraient tomber : on pourrait alors assister à un retranchement de milliers de membres du groupe djihadiste ou à une fuite dans les zones désertiques en direction de l'Irak. Ce qui constituerait une nouvelle menace intérieure dans une zone difficilement contrôlable par les autorités.
À la faveur du chaos, et devant « l'assouplissement » de HTC en faveur de courants politiques d'opposants syriens en exil ou sur place, de nouveaux groupes pourraient voir le jour et semer un peu plus encore la violence dans un pays qui basculerait de nouveau dans la guerre civile et pourrait déstabiliser une fois encore le voisin irakien : Kurdes contre Arabes, milices chiites contre les groupes sunnites locaux, etc.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l'IHECS (Bruxelles), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA Paris), au NORDIC CENTER FOR CONFLICT TRANSFORMATION (NCCT Stockholm) et à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse).
Sébastien Boussois