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Rouler sa dette : le coût du siècle !

Thierry Aimar (*)

Publié le 09 mars 2021 à 09:45

Euros

Si une partie de ce surplus de liquidités s'est effectivement dirigée vers l'épargne pour la gonfler artificiellement (puisqu'elle ne trouve pas de correspondance avec des biens réels produits nationalement), l'autre partie a servi à des acteurs...

Reuters

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OPINION. Ces dernières semaines, nombre de débats passionnés se sont développés pour savoir si la dette française pourra ou devra être remboursée. Mais les arguments avancés de part et d'autre semblent avoir négligé des aspects cruciaux de la question. (*) Par Thierry Aimar, Maître de conférences en Sciences économiques à l'Université de Lorraine (BETA) et à Sciences Po, membre du conseil d'administration de la Société d'économie politique (SEP).

Rappelons quelques fondamentaux. 1) S'endetter veut dire que le besoin de dépenses dépasse les ressources disponibles : bénéficier de prêts sur une période courante signifie donc se procurer des moyens d'acheter des biens que l'on n'a pas produit sur cette même période. 2) Pour calculer l'endettement d'un pays, on doit prendre en compte non seulement l'endettement public (Etat, collectivités territoriales et organismes de Sécurité Sociale) mais aussi celui du privé. Tout en évitant l'erreur de sommer mécaniquement les deux puisqu'une partie de la dette publique sert justement à financer des prêts aux ménages et des entreprises. 3) L'endettement d'un pays doit être défini non de manière brute, mais de manière nette et doit donc être comparé à l'épargne qui se constitue parallèlement à l'intérieur de ses frontières.

Hausse de l'épargne

Si, durant la période Covid, l'augmentation de l'épargne nette du privé avait compensé l'accroissement de l'endettement public français, l'Etat n'aurait fait que prélever dans la communauté des biens laissés à sa disposition par des producteurs qui ne les auraient pas consommés. Nombre de commentateurs ont relevé la hausse de l'épargne (plus de 130 milliards d'euros fin 2020 par rapport à 2019) des ménages durant le confinement. Mais ils ont oublié de noter, d'une part, qu'une partie de celle-ci correspondait à l'augmentation de valeur d'un patrimoine immobilier acheté à crédit, d'autre part, qu'elle résultait directement ou indirectement des aides de l'Etat elles-mêmes financées par de l'endettement public et, enfin, qu'avec l'écroulement de la production suite aux confinements et aux restrictions, l'accroissement des prêts aux entreprises (+175 milliards d'euros entre mars et septembre 2020) et aux ménages durant cette période a largement dépassé celui de leur épargne. Ne serait-ce qu'entre le premier et le second trimestre 2020, le taux d'endettement du secteur privé non financier a grimpé de 11,5%.

Endettement net

Au bilan, la crise du COVID s'est traduite par un endettement net de l'ensemble de la France (public comme privé). En d'autres termes, on a distribué durant cette période plus de moyens de dépenser qu'on a créé de biens produits nationalement. Si une partie de ce surplus de liquidités s'est effectivement dirigée vers l'épargne pour la gonfler artificiellement (puisqu'elle ne trouve pas de correspondance avec des biens réels produits nationalement), l'autre partie a servi à des acteurs économiques fragilisés par la crise à acheter des biens importés de l'extérieur. Ce qui signifie que la dette nourrit le déficit extérieur. On comprend à partir de là que, malgré ce qu'on entend un peu partout, « rouler sa dette » n'est pas neutre. Elle ne revient pas à rouler dans la farine un créditeur parce qu'on lui rembourse à l'échéance une dette par un nouvel emprunt. Car on oublie qu'à chaque roulement, on ajoute un nouveau volet d'importations aux précédents, et on augmente ainsi notre déficit commercial.

Contreparties réelles

Beaucoup de commentateurs se félicitent du fait que les titres de dettes ne nous obligent dans le court terme qu'à subir les intérêts qui, étant négatifs en termes réels, ne nous coûtent rien : on rembourse ainsi chaque année à nos créditeurs moins de biens qu'on leur a acheté grâce à la même somme empruntée. Il n'empêche que chaque année, à travers le déficit de la balance des transactions courantes, les liquidités en euros s'accumulent dans les poches des producteurs étrangers via nos achats de biens importés. Certes, tant que ces liquidités restent stockées dans les caisses des Etats qui nous les fournissent, il n'y a guère de problème. Mais un moment donné, il faudra bien que la note soit présentée et que ces liquidités trouvent des contreparties réelles en termes de biens. Sinon, quel intérêt pour des pays d'accumuler de l'argent qui ne sert à rien en termes de pouvoir d'achat ? Mais si on n'arrive pas à offrir des biens en échange de ces euros, il faudra donc bien, pour pouvoir continuer à rouler la dette, permettre à ces non-résidents d'acquérir nos actifs. Mais céder notre capital nous obligera, dans un cercle vicieux, à réduire dans le futur nos moyens de produire des biens de consommation susceptibles de rembourser nos créanciers.

Holisme économique

Cette analyse éclaire de manière peu réjouissante les débats relatifs à l'annulation de la dette publique. On aura compris que les propositions crédibles en la matière ne concernent pas les prêts contractés à l'égard des investisseurs et opérateurs internationaux (la moitié de la dette publique) car leur suppression conduirait à interrompre brutalement le cycle nécessaire du roulement.  C'est donc nécessairement la partie intérieure de la dette publique qui est en jeu. Certains affirment qu'annuler cette dette ne nous couterait rien car nous nous la devons à nous-mêmes. Cet exécrable holisme économique oublie qu'il y a des individus derrière le marché des prêts. En cas de non-remboursement, les épargnants seront privés dans l'avenir des moyens d'acheter les biens de consommation qu'ils ont sacrifié dans le présent. Mais l'argument développé plus haut permet de comprendre l'intérêt de l'opération. Car ces mêmes biens de consommation seront alors disponibles pour les détenteurs étrangers de liquidités lorsqu'ils viendront nous présenter la facture.

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Le recours à la planche à billets

Certains jugeront ce scénario hautement irréaliste car les dettes publiques envers le secteur privé sont déjà en train d'être rachetées par la banque centrale, donnant ainsi aux épargnants les moyens d'être remboursés de leurs prêts. Le fameux Plan de rachat de la dette publique et privée de la BCE, qui doit se poursuivre au moins jusqu'en mars 2022, s'est déjà traduit par l'accumulation de 1.850 milliards d'euros de créances dans son bilan. Annuler ces dettes n'impacterait donc pas le secteur privé, mais signifierait que les Etats qui en sont à l'origine n'auraient plus à la rembourser et donc à prélever les ressources des ménages et des entreprises pour ce faire. On éviterait l'austérité. Pourquoi pas ? Mais alors, le rachat des créances par la planche à billets (la monétisation de la dette) laissera des liquidités disponibles dans les mains des agents privés qui continueront par leurs achats à alimenter les importations. Tant qu'il existera un écart entre les moyens de paiements disponibles et les biens produits nationalement, les liquidités en euros s'accumuleront dans les mains de nos fournisseurs étrangers qui détiendront ainsi autant de créances sur l'économie française et européenne. On retrouvera ainsi le même problème que précédemment. Si on veut continuer à rouler sa dette, il faudra bien trouver une contrepartie réelle. Si ce ne sont pas des biens, cela sera des actifs.

Rigidités structurelles

Les plus optimistes espèrent justement que laisser ces liquidités en circulation permettra de financer les dépenses nécessaires à la constitution d'un capital (la fameuse reconstruction "écologique et sociale") suffisamment important pour produire dans le futur les biens de consommation nécessaires au remboursement de nos créditeurs étrangers. C'est un vœu pieux, pour ne pas dire une fantasmagorie. La France est confrontée à des rigidités structurelles à l'investissement (impôts de production...) qui font obstacle à toute relance par la demande. Par ailleurs, comme toute l'Europe, elle est en retard chronique sur le marché de l'innovation et en déficit démographique (avec de plus en plus de gens exclus du circuit productif et de moins de moins de jeunes en position d'y entrer de manière efficace). Autant d'éléments qui douchent les espoirs de croissance et de dynamisme entrepreneurial.

Dans cette perspective, ne pas rembourser des emprunts pour pouvoir continuer paisiblement à rouler sa dette, c'est reculer pour mieux sauter. Une politique de desesperado, comme aurait dit Friedrich Hayek ! Cela ne signifierait pas alléger le fardeau sur les générations futures, comme beaucoup aimeraient vendre l'idée, mais bien au contraire le transférer des générations présentes vers les générations futures en liquidant notre capital. Le coût du siècle ! Encore un bel exemple de ce pragmatiste de courte vue qui envahit tous les esprits, mais qui nous a déjà mené à tant d'impasses en oubliant tous les principes. Y compris celui de réalité.

Thierry Aimar (*)

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