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Trump, le mercantilisme et le dollar : un cocktail hautement explosif

Grégory Vanel

Publié le 07 juin 2018 à 09:16 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:53

Poutine felicite trump pour son futur sommet avec kim jong-un

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Le mercantilisme de Trump, en augmente le taux de change du dollar. Cette situation risque d'entraîner les États-Unis et le reste du monde dans une impasse dont il sera très difficile de sortir. Par Grégory Vanel, Grenoble École de Management (GEM)

À trop vouloir combiner mercantilisme commercial et mercantilisme fiscal, le président américain trouve face à lui le principal élément absent de son raisonnement économique : la monnaie. Ce double mercantilisme de Donald Trump a en effet une conséquence immédiate, la hausse du taux de change du dollar. Celle-ci entraîne la politique économique américaine dans un cercle vicieux qu'il sera très difficile de briser. Car toute hausse du taux de change du dollar contrecarre inévitablement l'effet escompté des hausses de tarifs douaniers sur les importations américaines...

1 000 milliards de dollars

Après les insinuations et les menaces, les tentatives de négociation et les reculades spectaculaires à l'automne dernier, le Président des États-Unis est enfin parvenu à obtenir un premier effet spectaculaire de sa politique économique, en dépit des critiques fort justement formulées depuis son élection. Il ne s'agit pas du passage à l'acte concernant la taxation des importations américaines d'acier et d'aluminium, mais d'une autre annonce, passée relativement inaperçue : celle du versement record de près de 1 000 milliards de dollars aux actionnaires des entreprises cotées au S&P 500, l'indice phare du New York Stock Exchange.

Ce montant est tellement énorme qu'il n'est pas inutile de le relire : 1 000 milliards de dollars. Plus précisément, les entreprises du S&P 500 ont reversé pour près de 428 milliards de dollars à leurs actionnaires sous forme de dividendes sur les douze mois précédant le 31 mars 2018. Elles ont aussi racheté leurs actions pour un montant de 573 milliards de dollars sur la même période. Ne sont pas cotées sur ce marché les principales entreprises américaines du numérique, qui lui préfèrent le NASDAQ. Apple a par exemple annoncé vouloir racheter pour 100 milliards de dollars de ces propres actions dans l'année.

Le télescopage de cette annonce avec la guerre des taxes sur l'acier et l'aluminium ne doit rien au hasard. Ces deux actualités sont la conséquence de l'incohérence de la politique économique de Donald Trump.

Mercantilisme plutôt que protectionnisme

Contrairement à l'idée répandue d'un retour au protectionnisme du côté américain, la politique économique de Donald Trump est plutôt à analyser sous l'angle d'un retour au mercantilisme. Toutefois, à bien des égards, ces deux phénomènes se ressemblent. En particulier, les deux combinent des politiques commerciales mixtes (comme des hausses de droits de douane sur certains secteurs seulement) avec l'idée qu'il est possible pour une nation de s'enrichir en dehors du libre-échange. Mais malgré ces points communs, ces deux politiques diffèrent sur au moins deux aspects.

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La doctrine mercantiliste insiste sur l'accès aux marchés internationaux et sur la sacro-sainte compétitivité comme seule source de l'enrichissement de la nation. Dès lors, la constitution d'excédents et la lutte contre les déficits commerciaux deviennent l'unique leitmotiv. La doctrine protectionniste, de son côté, prône la croissance économique nationale comme objectif ultime, quitte à avoir des déficits commerciaux importants si ceux-ci permettent la modernisation du pays. Mais surtout, une politique protectionniste, précisément du fait qu'elle vise la croissance nationale, nécessite la coopération étroite entre les États pour être efficace et éviter que les autres ne jouent pas le jeu. À l'inverse, un pays peut choisir de manière unilatérale de mener une politique mercantiliste, comme les États-Unis aujourd'hui.

Les deux voies du mercantilisme américain

Dans sa version américaine actuelle, ce choix du mercantilisme passe principalement par deux canaux.

Au niveau externe, une politique commerciale clairement agressive vis-à-vis de tous les pays ayant des excédents commerciaux avec les États-Unis. Cela peut mener à des conflits ouverts comme c'est le cas sur le dossier de l'acier et de l'aluminium avec l'Union européenne, le Mexique et le Canada, mais aussi à des négociations bilatérales plus favorables aux États-Unis, comme c'est le cas avec le Brésil, l'Argentine ou l'Australie, dans le même dossier.

Le Bureau du représentant américain au commerce (USTR) l'a ainsi clairement expliqué dans un document publié le 28 février dernier. Il y rappelle que désormais les objectifs des États-Unis en matière de commerce sont les suivants : d'abord renforcer la sécurité et la compétitivité nationales, ensuite renégocier tous les accords de commerce du pays, et en particulier l'ALENA, jugé défavorable aux intérêts des États-Unis, et enfin d'une part modifier profondément les rapports des États-Unis avec l'OMC en appliquant de manière plus agressive les lois américaines relatives au commerce, mais surtout d'autre part réformer l'OMC de manière à ce qu'elle devienne uniquement un forum de négociations sans impact sur la souveraineté nationale.

Au niveau interne, le mercantilisme américain passe par la fiscalité, avec la volonté d'augmenter l'attractivité financière des États-Unis. Le but du jeu est de rapatrier le maximum de profits des grandes firmes transnationales américaines placés dans des centres offshores comme les Îles Caïmans et de les inciter à investir aux États-Unis.

Cela passe non seulement par des taux bonifiés à 15 % contre 40 % précédemment en cas de rapatriement des bénéfices, mais aussi par une réforme fiscale clairement régressive fondée sur une baisse des impôts sur les sociétés de 35 % à 21 %. Autre point : le dé-tricotage de la loi Dodd-Franck votée après la crise de 2008 et s'appliquant désormais aux seules banques ayant des actifs supérieurs à 250 milliards de dollars (cette réglementation est pourtant essentielle au maintien de la stabilité financière). Enfin, dernière facilité : la possibilité d'amortir immédiatement les investissements.

Nulle improvisation dans ce qui précède, mais simplement l'idée que l'État est encore en mesure de mener une politique pouvant faciliter la ré-industrialisation du pays malgré le contexte de mondialisation économique. Ce que confirme la remontée timide de l'investissement dans le pays.

Un effet immédiat sur le dollar

Sauf que, depuis un peu plus d'un mois, le taux de change du dollar a aussi fortement augmenté. Il est ainsi passé de 1,23 à 1,16 dollar par euro entre le 16 avril et le 2 juin. Par rapport à un panier représentatif de devises (ce qu'on appelle le taux de change effectif), cette hausse a même été de plus de 4 % sur la même période.

Et ce n'est ni une surprise, ni dû au hasard. Cette appréciation s'explique précisément par la politique menée aux États-Unis. D'abord, l'effet direct du rapatriement des profits des firmes américaines a été une hausse des cours boursiers aux États-Unis. Cette euphorie boursière encourage alors les non-résidents à venir acheter des actions américaines pour pouvoir à la fois bénéficier des versements de dividendes et de la politique de rachat d'actions énoncée plus haut. Cette situation risque même d'être durable. Apple, qui dispose de 269 milliards de dollars dans les paradis fiscaux, soit l'équivalent des réserves de change du Brésil (les dixièmes au monde !), a par exemple annoncé vouloir les rapatrier au plus vite. Les autres firmes du numérique suivront la même logique.

Une politique qui dope l'inflation

Cette politique contribue à stimuler davantage l'inflation. Comme l'économie américaine est déjà au plein emploi, le risque de surchauffe existe. Et, par ricochet, le risque de hausse des taux d'intérêt sur les titres à long terme, comme ceux de la dette publique américaine. En effet, toute hausse de l'inflation a un impact sur la valeur réelle des revenus des titres possédés (qui baissent en termes réels), et incite donc leurs propriétaires à exiger une hausse des taux d'intérêt pour la compenser. Cette hausse anticipée des taux longs aux États-Unis rend dès lors les titres en question plus attractifs pour les agents du reste du monde, encourageant ainsi de nouvelles rentrées de capitaux, et donc des achats de dollar supplémentaires.

Enfin, des capitaux qui étaient placés dans les pays émergents retournent aux États-Unis du fait de la hausse du dollar. Ces pays s'endettant en dollar, toute appréciation de son taux de change les fragilise davantage et encourage encore plus les acteurs financiers à rapatrier leurs capitaux aux États-Unis. L'indice MCSI des pays émergents a d'ailleurs perdu 9,30 % depuis le 26 janvier, consécutivement à ce début de fuite des capitaux.

Ubu à la Maison Blanche

Cette politique pourrait toutefois avoir éventuellement un effet positif sur l'économie américaine. Il faudrait pour cela qu'elle implique une hausse durable de la production et des investissements nationaux. Si on observe un début de frémissement pour ces derniers, la production voit quant à elle son rythme de croissance décélérer au premier trimestre 2018. Sauf à fortement augmenter le coût du travail ou du capital, ou à massivement attirer des travailleurs étrangers (ce qui n'est pas vraiment à l'ordre du jour), il sera difficile pour la production américaine d'augmenter sans inflation.

Qui plus est, comme le taux de change du dollar a désormais tendance à augmenter fortement, le prix en dollar des importations américaines en provenance du reste du monde sera plus faible qu'auparavant pour l'essentiel des importations, alors que celui en devises étrangères des exportations américaines augmentera. Inévitablement, cela va favoriser la dégradation du solde commercial américain, ce qui est exactement l'inverse de l'objectif de cette politique. Donald Trump aura alors loisir de dénoncer le comportement déloyal des principaux partenaires commerciaux des États-Unis, et d'exiger une nouvelle hausse des barrières aux échanges avec le reste du monde.

Cette situation pourrait déclencher un nouveau cycle de représailles de la part des autres pays qui se sentent à juste titre lésés par cette politique. Sans que ces représailles ne soient forcément efficaces sur leurs flux commerciaux, et sans qu'elles ne favorisent la fin des rapatriements de capitaux aux États-Unis puisque la réforme fiscale de la fin 2017 entrera dans son plein régime...

Le début d'un cercle vicieux ?

Le risque d'une spirale de plus en plus conflictuelle avec le reste du monde, impliquant la hausse du taux de change du dollar puis celle des barrières douanières américaines et, enfin, des représailles du reste du monde, n'est dès lors plus à exclure. Une telle spirale pourrait durablement reconfigurer l'économie mondiale, d'abord en encourageant les autres pays à mener la même politique commerciale que les États-Unis, ensuite en les encourageant eux aussi à entrer encore plus fermement dans le mercantilisme fiscal.

Le Fonds monétaire international a d'ailleurs exhorté les États-Unis à modifier leur politique budgétaire en avançant un argument lié à la hausse de la dette publique américaine, mais c'est bien plus sur le terrain de la hausse de la conflictualité des relations économiques internationales qu'il faudrait critiquer cette politique.

En définitive, cette situation montre que l'oubli de la monnaie dans le raisonnement économique peut avoir de sérieuses conséquences une fois les politiques économiques enclenchées. Et pour couronner le tout, cette année, le budget américain de la défense dépassera le seuil des 700 milliards de dollars. Une autre annonce récente passée quasiment inaperçue...

The Conversation ______

Par Grégory Vanel, Professeur Assistant, Grenoble École de Management (GEM)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Grégory Vanel

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