Un regard urbain sur la crise du coronavirus

Alors que la distanciation sociale apparaît pour l’heure comme le seul moyen de se prémunir du coronavirus, les craintes sur la croissance mondiale qui en découlent sont directement liées à la baisse d’activité dans les villes. Pour la première fois à l’échelle planétaire, le PIB est soumis à rude épreuve par le mode de vie urbain, qui doit brutalement changer de rythme. Par le Pr Carlos Moreno, IAE de Paris, Université Paris1 Panthéon Sorbonne, Médaille de la Prospective 2019, Académie d’Architecture.

6 mn

(Crédits : Gonzalo Fuentes)

La vitesse de propagation du coronavirus à partir de la Chine et les mesures radicales qui ont suivi, ont mis en évidence les relations de dépendance qui se sont créées durant ces dernières décennies au niveau de l'économie mondiale. Comme un domino, dans les différents pays affectés, l'interrogation sur la marche à suivre a ouvert une nouvelle zone d'incertitudes. Chute des bourses, brutale baisse du prix du pétrole, impact sur les chiffres de la croissance, graves menaces sur les activités liées au tourisme et aux voyages, razzia sur les produits de base dans les supermarchés, font partie des mauvaises nouvelles qui ne cessent de s'accumuler. Nous sommes face à un avenir troublé et il est encore trop tôt pour prévoir quand le calme sera de retour.

Cette situation qui perturbe la planète dans son ensemble est grave, non pas par les effets quantitatifs de la létalité, mais par les effets systémiques de la géo-vitesse de propagation du virus COVID-19. Dans un monde au mode de vie basé sur les interdépendances, jamais au niveau de la planète nous n'avons assisté à une telle démonstration des principes-clés de la complexité. En effet, au niveau de la vie urbaine sur toute la planète, cette axiomatique, que nous répétons sans cesse depuis tant d'années, s'avère parfaitement illustrée : nous vivons dans des villes vivantes, qui sont à la fois, imparfaites, incomplètes et fragiles.

« Plus jamais, rien ne sera comme avant », entendons-nous dire, avec cette mise en évidence, d'un monde, qui voulant aller toujours de l'avant, plus vite, plus loin en productivité, globalisation et rentabilité, se heurte soudainement, par une barrière virale, à une sévère mise en garde, et même une remise en question. De l'avis unanime de tous les spécialistes, face à la vitesse de propagation du COVID-19, la « social distanciation » est la mère de toutes les batailles pour ralentir la pénétration de ce virus dans toutes les géographies et sphères de la vie quotidienne. Nous partageons ainsi, pour la première fois de l'histoire moderne, une même et unique démarche : la « social distanciation » comme élément-clé de contention d'une maladie virale, présente simultanément sur les cinq continents, même si avec des degrés divers. Toutes les autres expressions de viralités précédentes gardaient encore une localisation particulière, les représentant à nos yeux comme une menace lointaine telles l'Ebola, le Zika, même le H5N1, par exemple.

Ce qui change avec le Coronavirus, c'est l'expression du pouvoir des villes, qui se trouve au cœur de la violente perturbation à tout égard du système. Oui, le 21e siècle, celui des villes, métropoles, mégalopoles, comme expression du fait urbain, amène avec lui d'autres expressions de dysfonctionnements, qui deviennent majeures par leur capacité à perturber massivement la vie urbaine. Si l'origine de la viralité se trouve à Wuhan, dans un grand centre urbain, ce qui nous a frappé est la mise en quarantaine en quelques jours des différentes villes chinoises affectées par le virus, qui a représenté en moins de 10 jours le blocage de 70 millions d'habitants. Voir des villes-monde comme Shanghai, réduites au minimum de ses activités avec la suspension de toute entrée ou sortie, l'absence de vols et de contacts physiques, offre une autre facette de ce monde urbain, d'habitude productif, pressé, toujours en accélération. Les images satellitaires de la diminution de la pollution, montrent par ailleurs l'impact de cet anthropocène sur la qualité de l'air, du fait du mode de vie urbain de production, consommation, usages, déplacements.

Les craintes sur la croissance mondiale qui en découlent sont directement liées à la baisse d'activité dans les villes. Pour la première fois à l'échelle planétaire, le PIB est soumis à rude épreuve par le mode de vie urbain, qui doit brutalement changer de rythme. Les responsables politiques à l'échelle des États évoquent le besoin de relocaliser les productions, de limiter les dépendances vis à vis d'autres pays, de retrouver des modes de vies qui seraient davantage résilients par rapport à ces épisodes brutaux, qui seront par ailleurs à répétition dans les années à venir.

Est-ce suffisant comme leçon à tirer ? Un autre regard, est celui que nous portons, amoureux et chercheurs du fait urbain à travers le monde. Le blocage de chacune des villes chinoises, dont nous commençons à connaître le mode opératoire ; celui en cours dans la Région Nord-Centre de l'Italie, touchant le poumon économique de la Lombardie et l'une des principales villes-monde européennes, Milan, nous amène à d'autres considérations. La relocalisation souhaitée au niveau des États, ne peut se faire qu'accompagnée d'une autre démarche, qui doit avoir lieu parallèlement à l'échelle des villes. La relocalisation étatique doit s'accompagner d'une double démarche : la décentralisation massive vers les villes et les territoires et à l'intérieur de chacune des villes, d'une multi-centralité comme mode d'aménagement de la vie urbaine et territoriale. La vraie résilience urbaine et territoriale sera celle de la vie polycentrique, de la réelle redécouverte de la proximité dans tous ses aspects, de la mise en valeur de la ville des courtes distances, des régions et territoires à armatures multipolaires.

Oui, la ville du ¼ d'heure, le territoire de la ½ heure, la ville et territoire des proximités sont des approches proposées pour bâtir une autre manière de vivre face à des enjeux de qualité de vie incontournables. Retrouver ces proximités c'est aussi se rendre résilients face à de graves perturbations qui surviendront de manière régulière dans nos univers de vie où la promiscuité est souvent vécue.  Retrouver des rue apaisées, végétalisées, des mobilités par la marche ou le vélo, faire ses courses près de chez soi, accéder à des multiples services, avoir à portée de main un maximum de possibilités pour faire face à son quotidien, retrouver la manière de travailler près de chez soi en présentiel ou grâce au numérique, faire d'un lieu plusieurs usages et de chaque usage un nouveau domaine de possibles sont des réponses qui vont au fond des choses. Le défi que nous rappelle le COVID-19 est celui de changer de mode de vie, radicalement, ici et maintenant. C'est un peu brutal ce qui nous arrive mais à nous de l'étudier, de l'interpréter et de contribuer à apporter des réponses.

Pour ceux d'entre nous qui travaillons sur le chrono-urbanisme, la chronotopie, la topophilie comme outils puissants pour changer de paradigme, pour changer le rythme de vie en ville, pour retrouver une nouvelle convergence du temps utile et des espaces urbains, pour aimer la proximité et nos lieux de vie, nous disons oui, plus que jamais les poly-centralités sont au cœur des changements à venir, pour vivre autrement.

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