Une nouvelle crise financière n’est pas pour tout de suite

 |   |  936  mots
Bruno Colmant, directeur de la recherche chez Degroof Petercam (*)
Bruno Colmant, directeur de la recherche chez Degroof Petercam (*) (Crédits : DR)
L'endettement mondial a explosé et la Fed remonte progressivement ses taux directeurs, rappelant la situation d'avant 2008. L'histoire est-elle vouée à se répéter ? Pas forcément. Par Bruno Colmant, directeur de la recherche chez Degroof Petercam (*)

Dix ans après la chute de Lehman Brothers, l'économie mondiale est de nouveau au meilleur de sa forme. Aux Etats-Unis, la croissance est même redevenue supérieure à son potentiel de long terme. En parallèle, l'endettement mondial a explosé et la Fed remonte progressivement ses taux directeurs, rappelant la situation d'avant 2008. L'histoire est-elle vouée à se répéter ? Pas forcément.

Les banques centrales ont la mainmise sur l'économie mondiale

Contrairement à la situation qui prévalait en 2008, nous ne sommes plus dans une économie de marché, mais dans une économie administrée par les banques centrales. Au cours des dernières années, celles-ci sont en effet intervenues dans l'économie à un niveau encore impensable il y a seulement 10 ans. Certaines d'entre elles, comme la BCE et la BoJ, soutiennent toujours la reprise de la croissance via leurs plans de « quantitative easing ». Ainsi, la BCE a désormais injecté dans l'économie européenne des sommes équivalentes plus de 25 % PIB de la zone euro. Seule critique à émettre : les banques centrales sont désormais devenues des « hedge funds » aux bilans colossaux, mais toutefois maîtrisés.

Du fait de cet interventionnisme, les banques centrales ont désormais une influence considérable sur l'ensemble de la courbe des taux d'emprunt d'Etat, tandis qu'il y a encore quelques années, cette influence était limitée aux taux courts. Le marché obligataire est donc devenu largement administré et les risques de remontée des taux semblent clairement limités dans ce contexte.

Par ailleurs, bien que le resserrement monétaire soit désormais bien entamé aux Etats-Unis, la Fed a tout intérêt à conserver un dollar faible pour que l'économie américaine reste compétitive. Après une très probable quatrième hausse de taux directeurs fin 2018, les membres du FOMC pourraient donc se montrer beaucoup moins « faucons » en 2019 et n'appliquer qu'une seule hausse de taux supplémentaire, d'autant plus que l'inflation américaine reste relativement modérée. Ceci étant, ce n'est pas le message donné par le Président de la FED qui annonce 4 hausses de taux avant la fin de l'année 2019.

Le vieillissement de la population empêche le retour de l'inflation

De même, la politique monétaire de la BCE reste encore très accommodante et il n'est pas certain que l'institution décide de remonter ses taux en 2019. Le retour en territoire positif du taux de dépôt pourrait donc attendre 2020, voire 2021. Et pour cause : la banque centrale européenne n'a aucune raison de remonter ses taux puisque l'inflation européenne reste modérée. Le problème est le même au Japon.

Si l'inflation reste si faible dans les grandes économies développées, c'est pour une raison principalement démographique : le vieillissement de la population. Les personnes âgées ont en effet une propension à consommer plus faible que les personnes en activité, et elles épargnent donc davantage. Ce phénomène, qui peut sembler anodin, est en réalité fondamental et renverse un certain nombre de théories économiques sur l'inflation, qui ont toutes été développées dans des périodes où la démographie était positive dans les pays développés. Tel n'est plus le cas désormais. Le Japon devrait perdre environ un tiers de sa population d'ici 2060 environ. Un tel phénomène limite naturellement les pressions inflationnistes et limite donc la hausse des taux des banques centrales, qui ne sont pas près de remonter.

L'endettement mondial n'est pas forcément un danger

Pour autant, le monde est désormais plus endetté qu'en 2008. Les dettes privées et publiques cumulées représentent 225% du PIB mondial selon le FMI, un chiffre en constante augmentation. Or, on sait que les périodes de récession surviennent généralement à cause de problématiques de surendettement, entraînant alors un grippage de la machinerie financière.

Faut-il s'en inquiéter ? Pas forcément. En effet, le bilan des banques est considérablement plus solide qu'il ne l'était avant la crise de 2008. Leurs ratios de fonds propres sont nettement plus élevés qu'à cette époque. Surtout, ces établissements sont désormais débarrassés des « junk bonds » et autres produits spéculatifs qui avaient menacé leur pérennité.

Lorsqu'il est question d'endettement, un sujet d'inquiétude récurrent depuis quelques années est néanmoins le cas chinois. On sait en effet que l'économie chinoise, aussi bien publique que privée, s'est fortement endettée au cours des dernières années. Rappelons néanmoins les fondamentaux solides sur lesquels repose cette économie. D'une part, les pouvoirs publics disposent d'une marge de manœuvre importante pour intervenir face à un éventuel ralentissement économique. D'autre part, le développement des « nouvelles routes de la soie », lancé il y a environ quatre ans, est un projet massif capable de soutenir la croissance pour plusieurs années, aussi bien en Chine que dans les pays voisins. Le risque d'un accident chinois est donc aussi limité que le risque de panique bancaire. Dix ans après la chute de Lehmann Brothers, une nouvelle crise financière ne semble pas pour tout de suite, à tout le moins pour les causes qui l'ont générée il y a 10 ans.

___

(*) Bruno Colmant, directeur de la recherche chez Degroof Petercam, est membre de l'Académie royale de Belgique, docteur en Economie appliquée et ingénieur commercial de l'Ecole de commerce Solvay (ULB). Il est titulaire d'un Master of Sciences de la Purdue University (Etats-Unis) et d'une maîtrise en sciences fiscales (ESSF-ICHEC).

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 10/10/2018 à 17:02 :
Bien évidemment tout va toujours bien dans le meilleur des mondes... Monsieur COLMANT en impose avec l'étalage de ses diplômes et de ses titres... Son analyse étayée est donc à prendre en compte. Elle va cependant à l'encontre de celles de Marc TOUATI et du FMI qui ont un avis totalement contradictoire à celui de cet éminent économiste... Pour Marc TOUATI et le FMI, la crise à venir est imminente et sera bien pire que celle de 2007, car la FED semble avoir joué avec le feu avec sa politique monétaire de taux au ras des pâquerettes. Les mêmes causes ne produisent effectivement pas forcément les mêmes effets, mais l'histoire nous prouve qu'elle ne sert jamais de leçon en la matière. La cupidité l'emporte sur tout le reste, car il faut bien sauver le système coûte que coûte...
Réponse de le 11/10/2018 à 10:25 :
Tout à fait d'accord.

Gardons l'analyse de M. Colmant sous le coude pour lui la ressortir d'ci quelques mois. Il y a fort à parier qu'elle vieillisse très mal!

Bizarre que La Tribune publie des analyses économiques minoritaires... alors que le FMI lui-même s'alarme! Et pour que le FMI s'alarme ouvertement, c'est que le crash est bientôt sur nous.
a écrit le 09/10/2018 à 12:40 :
C'est ce qu'on dit ! mais l'expérience nous amènent à douter fortement .
a écrit le 09/10/2018 à 12:24 :
Disons que l'administration a changer de bord, les banques ont pris le pouvoir sur les États et donc sur le peuple! Il est urgent de décentraliser la monnaie et de remettre des frontières pour des mises en quarantaine!
a écrit le 09/10/2018 à 9:25 :
Optimisme surprenant.

La croissance aux Etats-Unis n'a été soutenue jusqu'à maintenant que par les taux bas et une politique monétaire totalement irresponsable. La base monétaire est passée de 860 Mds de dollars en janvier 2008 à 3,565 Mds de dollars en septembre 2018! En 10 ans, la FED a donc multiplié par 4,1 le nombre de USD en circulation! Par ailleurs, la dette publique américaine est passée de 10,000 Mds à 21,000 Mds et rest en constante augmentation. Dans ces conditions (totalement artificielles), n'importe quelle économie pourrait se targuer de bons résultats... du moins pendant un temps.

Le risque ne vient évidemment plus des banques, dont les capitaux propres ont été renforcé, mais de leurs emprunteurs. Les sociétés n'ont jamais été aussi endettées aux US, profitant de l'argent bon marché que la FED mettait à leur disposition. Et si elles ont pu rembourser les intérêts de leur dette jusqu'à ce jour, la hausse progressive des taux présage de faillites retentissantes.

En abusant de la création monétaire et des taux bas, la FED a rendu l'économie américaine totalement dépendante de cet argent gratuit. Et elle se retrouvera sans aucun levier pour endiguer la prochaine crise, laquelle découlera précisément de sa tentative de sevrer son économie en remontant les taux.

Un simple coup d'oeil au graphique de l'Adjusted Monetary Base (création monétaire) et et de la Federal Debt (dette fédérale) sur le site de la FRED, permet de mesurer objectivement et sans discours l'ampleur de la catastrophe qui guette les US.

Jusqu'ici on se contentait de répéter "on est dans l'inconnu". La hausse des taux va maintenant nous révéler ce que doit nous couter la politique monétaire inconsidérée de la FED, et des autres banques centrales. Après le gueuleton vient l'addition.
a écrit le 09/10/2018 à 9:07 :
Disons surtout que nous avons un président américain beaucoup plus ferme vis à vis du lobby financier non ? Obama laissait faire aux banques tout ce qu’elles voulaient, Trump lui les guide, les réoriente afin de faire revenir l'argent de l'évasion fiscale perdue dans le dumping fiscal européen.

LE problème c'est cet argent, ces évasions fiscales permises par la corruption en plus hauts lieux, logiquement cela devrait être interdit, c'est interdit même mais comme les décideurs sont tous d'accord entre eux...

Vite un frexit.
a écrit le 09/10/2018 à 9:00 :
Comme j'aimerai pouvoir croire ce Monsieur. Sa candeur fait chaud au coeur. Hélas, trois fois hélas....

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :