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Y aura-t-il des leaders mondiaux de l'intelligence artificielle issus du continent européen ?

Jean-Marc de Fety

Publié le 12 février 2024 à 07:15 - Mis à jour le 12 février 2024 à 11:34

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Le Quotidien Numérique

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OPINION. L'Europe dispose de certains atouts qui pourraient lui permettre de se démarquer de ses concurrents dans le domaine l'intelligence artificielle. Par Jean-Marc de Fety, Ingénieur des Mines, Senior Advisor

Il ne se passe pas un jour sans que l'intelligence artificielle (IA) ne fasse parler d'elle. Que l'on y voie un puissant outil permettant de rendre plus facile l'existence de milliards d'êtres humains ou que l'on conserve des réserves à son sujet, la réalité est là : l'IA est un acteur incontournable du monde d'aujourd'hui et plus encore de demain. Raison pour laquelle les différentes régions du monde se sont lancées dans une compétition acharnée pour développer les solutions les plus innovantes.

Les atouts de l'Europe

Le Vieux Continent dispose de certains arguments qui devraient lui permettre de tirer son épingle du jeu face à ses concurrents.

Tout d'abord, la taille de son marché, avec 448 millions d'Européens contre 370 millions de Nord-Américains (Canada compris). Ensuite, son modèle social qui protège ses citoyens en matière de santé, de chômage et de retraite. Tout l'inverse du darwinisme américain qui n'hésite pas à laisser les malchanceux sur le bord de la route. Enfin, l'excellence de ses formations universitaires, en particulier dans les domaines scientifiques (le "génie européen"). Les entreprises américaines n'hésitent d'ailleurs pas à recruter les meilleurs éléments issus de ces filières.

Cependant, force est de constater que le développement et la gestion de solutions  performantes et globalisées de cette technologie semble échapper à l'Europe, laissant  notamment le champ libre aux entreprises issues du marché américain.

Des faiblesses qui nous pénalisent

La première explication de ce retard est à chercher du côté de la fascination de la part de trop nombreux gouvernants et investisseurs européens pour le modèle capitaliste darwinien de la Silicon Valley. En d'autres termes, il suffirait d'avoir les poches bien remplies et de « faire la culbute » avec un investissement sur dix, en laissant mourir les neuf autres.

Une telle approche n'est néanmoins pas adaptée aux standards européens. D'abord parce que ce n'est pas en copiant un concurrent que l'on peut espérer le dépasser. Ensuite, car cela nécessite des fonds extrêmement importants. Ce qui n'est pas possible à l'échelle de chaque pays européen, dont les moyens ne sont pas aussi conséquents. Enfin, parce que ce modèle n'est pas du tout cohérent avec l'idéal social européen. Lequel s'illustre par la protection des plus malchanceux, à l'aune de valeurs profondément solidaires issues de notre histoire, et qui pourrait aussi nous conduire à « materner » davantage les startups.

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L'après-guerre a vu émerger le « capitalisme rhénan » au centre de l'Europe. Principe selon lequel les investisseurs, souvent des banques régionales, jouent le long terme avec les entreprises, évitant les pressions boursières court-termistes, et sont rémunérés par les dividendes plutôt que par des plus-values.

La doctrine de ce capitalisme est très différente de celle défendue outre-Atlantique : plus proche de notre propre modèle social et plus adaptée aux « poches de capital » de chacun des vingt-sept pays de la mosaïque européenne.

Le douloureux échec du Minitel

Le Minitel, lancé au début des années 1980 par l'opérateur national des télécommunications français, a été créé par de brillants ingénieurs. Cette innovation technologique majeure aurait dû prendre le dessus, notamment en Europe, sur le marché des services en ligne.

Ce succès franco-français peut aujourd'hui être relégué au rang de relique, en particulier face à ce qu'est maintenant devenu Internet. Le risque est grand que les initiatives européennes actuelles en matière d'IA connaissent le même destin, car les leçons n'ont toujours pas été tirées.

L'échec du Minitel, qui devrait servir d'exemple à ne pas reproduire, s'explique par quatre raisons :

  • l'absence au sein de son équipe de direction de managers français maîtrisant les différentes cultures d'affaires des autres pays européens ;
  • l'absence de collaborateurs issus des autres principaux pays européens ;
  • un mépris de la valeur qu'auraient pu apporter des commerciaux de haut niveau, avec des contacts à l'étranger établis par des ingénieurs incompétents en matière d' « Art du Commerce », s'imaginant que « leur produit était tellement exceptionnel qu'il se vendrait tout seul » ;
  • une incapacité à s'allier avec l'un des principaux acteurs américains dans ce  domaine, quitte à se partager les deux marchés.

Les startups de l'IA les plus financées en Europe aujourd'hui, France comprise, cumulent toutes ces dysfonctionnements. La composition de leurs équipes de direction se limite à de brillants ingénieurs nationaux, même si certains ont travaillé pour des GAFAM auparavant. En résumé, ils n'ont aucune maîtrise des différentes « cultures d'affaires » de la mosaïque européenne, ni aucune expérience de "deals" avec des acteurs américains.

Ces startups auront sans doute tout de même la possibilité d'obtenir des parts de marché importantes sur leurs propres marchés locaux respectifs, voire d'être revendues à des acteurs étrangers, notamment américains. Ce qui constituerait toutefois un nouvel échec dans ce domaine pour l'Europe.

Augmenter les rémunérations et promouvoir le  modèle social européen

Les premières centaines d'employés des GAFAM sont tous devenus millionnaires. Quel mal y a-t-il à promettre la même possibilité en Europe ? Il est essentiel de ne pas perdre nos talents, et plus encore d'attirer ceux originaires des continents asiatique et américain.

Et, dans cette entreprise, le rôle de la rémunération revêt une importance majeure. Les  entreprises technologiques américaines à succès n'ont pas hésité à recruter des  commerciaux hors pair à prix d'or pour s'assurer la réussite. Il est temps d'en tenir compte en Europe.

Par ailleurs, les acteurs européens du secteur ne communiquent pas suffisamment sur les avantages de notre modèle social. Un tel niveau de protection dans les domaines de la santé, du chômage et de la retraite, demeure unique dans le monde. Et c'est peut-être exactement ce que recherchent certains ingénieurs ou commerciaux brillants issus de l'étranger.

Deux voies salutaires encore possibles

Le tableau est sombre lorsque l'on considère la balance des forces et des faiblesses de  l'Europe. Néanmoins, deux voies apparaissent pourtant comme étant salutaires pour notre  continent sur le marché de l'IA.

La première consisterait pour un acteur européen émergent à s'allier immédiatement avec  un homologue déjà établi aux États-Unis afin de partager les deux marchés, et de  poursuivre son développement grâce à des capitaux puisés des deux côtés de l'Atlantique.  Ce qui donnerait toutes les chances à un nouvel acteur euro-américain de devenir un leader  mondial de l'IA.

La seconde serait pour l'entreprise de conquérir rapidement les marchés majeurs en Europe (notamment France, Allemagne, Benelux et Italie), afin d'établir des barrières à l'entrée. La condition sine qua non à la réussite par cette voie résiderait dans le fait de s'adjoindre, au sein de son équipe de direction, la collaboration d'un ou d'une professionnel(le) maîtrisant les cultures d'affaires des pays cités.

C'est seulement ainsi que nous pourrons créer de futurs leaders mondiaux de l'IA issus de l'Europe. Il faudra certainement du temps pour y parvenir, mais les enjeux, non seulement économiques, mais aussi évidemment géopolitiques, font qu'il est d'ores et déjà nécessaire d'agir.

Jean-Marc de Fety

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