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Politique - La Tribune Bordeaux

"Arrêtons de croire que Bordeaux est le poumon économique de la Nouvelle-Aquitaine !"

Photo de Pierre Cheminade

Pierre Cheminade

Publié le 21 février 2018 à 11:27 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 01:18

Olivier Bouba-Olga

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Economiste à l'Université de Poitiers, Olivier Bouba-Olga travaille sur les dynamiques économiques et la géographie de l’innovation. Insistant sur les interdépendances entre territoires, il défend des relations équilibrées entre Bordeaux Métropole et les autres villes de Nouvelle-Aquitaine. Rappelant que "la logique de concurrence territoriale revient à gaspiller l'argent public", il salue l'ouverture récente de Bordeaux Métropole vers ses voisins. "On parle souvent de ce que les territoires peuvent...

Olivier Bouba-Olga est professeur des universités en aménagement de l'espace et urbanisme à la Faculté d'économie de l'Université de Poitiers. Chercheur en sciences sociales, il travaille plus particulièrement sur l'économie de l'entreprise, l'économie de proximité, les dynamiques économiques territoriales et la géographie de l'innovation.

Pourquoi mettez-vous en évidence les problématiques de coopération territoriale ?

Olivier Bouba-Olga : "Les collectivités locales sont dans des logiques, légitimes, de compétences et de périmètres qui les empêchent trop souvent d'appréhender les phénomènes interterritoriaux, entre deux bassins de vie et d'emploi, en particulier les flux de personnes. Par exemple, dans la région, on peut citer les déplacements pendulaires entre Bordeaux et Libourne : 9.500 personnes font l'aller-retour quotidiennement. De même, ce nombre 4.500 déplacements quotidiens entre Poitiers et Châtellerault. Ces flux concernent aussi les relations entre entreprises. Il y a donc des choses à faire pour faciliter ces déplacements et les collectivités commencent enfin à se saisir de ces problématiques."

C'est notamment le cas de Bordeaux Métropole qui, depuis deux ans, se tourne vers les villes moyennes de la région comme Angoulême, Libourne, Marmande, Saintes ou Mont-de-Marsan. Qu'en pensez-vous ?

"C'est une très bonne chose parce que cela rompt avec la logique de concurrence territoriale qui fait beaucoup de dégâts et revient à gaspiller l'argent public. Cette nouvelle démarche, qui est plutôt rare, permet d'installer une réflexion sur l'interdépendance entre les agglomérations, sur le fait que toutes ces villes forment un système et sur la nécessité de travailler ensemble. Ces villes moyennes veulent profiter de l'essor de Bordeaux et de l'arrivée de la LGV pour y trouver des opportunités de développement économique et résidentiel et de débouchés commerciaux. Quand on est à 30 min de trajet de Bordeaux, on peut, par exemple, attirer des ménages, des entreprises et des télétravailleurs en leur offrant un cadre de vie plus apaisé et plus accessible. Mais la métropole a aussi beaucoup à y gagner."

Les métropoles, comme Bordeaux, peuvent-elles se permettre de faire l'impasse sur les territoires qui les entourent ?

"A mon avis non. Mais, dans les faits, la création des métropoles crée déjà beaucoup de questions à régler en interne et les équipes en place n'ont donc pas forcément le loisir de regarder à l'extérieur. Et puis le discours sur le dynamisme métropolitain et la concurrence territoriale ne les a pas forcément incité à s'y intéresser. Mais les métropoles qui se couperaient de leur environnement s'exposeraient à un certain nombre de problèmes en termes de gentrification, d'équilibre du territoire et de mixité sociale.

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L'objectif de ces coopérations est de favoriser le développement économique mais aussi d'éviter des phénomènes de ségrégation socio-spatiale autour d'un schéma où le centre-ville est réservé à des CSP++, à fort pouvoir d'achat immobilier, tandis que les populations défavorisées sont reléguées aux frontières périurbaines de la métropole, voire bien au-delà. Si les acteurs locaux ne font rien et ne se parlent pas, ce sera un peu la jungle et les effets négatifs leurs reviendront comme un boomerang à moyen terme."

Quand on parle du dynamisme des métropoles, certains craignent une montée des inégalités territoriales, notamment en termes d'emplois et de services publics, quand d'autres défendent la théorie du ruissellement et de l'effet d'entraînement. Où vous situez-vous ?

"Je trouve très clivant le discours qui présente les métropoles comme les seules locomotives économiques du pays. Et je ne suis pas certain qu'il résiste à l'épreuve des faits, notamment sur le fameux ruissellement. L'étude de France Stratégie, publiée fin 2017, montre qu'à Bordeaux la métropole et les territoires environnants connaissent une dynamique de l'emploi favorable, ce qui n'est pas le cas dans toutes les grandes agglomérations. Mais il faut faire attention à ne pas prendre des corrélations statistiques pour des liens de causalité économique ! Par exemple, la métropole nantaise et le bocage vendéen sont tous deux très dynamiques mais ils ont des liens économiques très faibles.

En réalité, on rencontre tous les types de configuration sur le terrain y compris des métropoles peu dynamiques comme Rouen ou Nice et des territoires non métropolitains très dynamiques et intégrés à la mondialisation à l'instar du Cognaçais, par exemple. On trouve aussi des entreprises performantes loin des métropoles, comme l'équipementier industriel Mecafi, à Châtellerault. Globalement, la France a une bonne géographie des équipements publics et il faut veiller à ce que le discours sur la métropolisation ne remette pas en cause cette couverture plutôt équilibrée en services publics.

Cela étant dit, il est indéniable que la fonction de centralité de la métropole permet d'accéder à des marchés, de trouver des activités supports (communication, marketing, RH, juridique, export, etc.) et de diffuser l'innovation. Mais cette innovation est bien souvent conçue hors des métropoles, là où on trouve aussi beaucoup de savoir-faire anciens qui, contrairement aux idées reçues, ont su évoluer et s'adapter aux évolutions des marchés."

Pourquoi insistez-vous sur l'importance de prendre en compte l'histoire économique des territoires ?

"Cela part d'observations de terrains. Sur beaucoup de territoires non métropolitains, on s'aperçoit que l'activité des entreprises s'inscrit dans des trajectoires historiques de très long terme, ce qui ne signifie pas qu'elles font toujours les mêmes produits. La spécialisation évolue, en termes de fabrication des produits et de marchés, mais en revanche les compétences, les savoir-faire, les ressources mobilisées ont souvent des dizaines voire des centaines d'années. En cas de crises, les territoires les plus résilients sont ceux qui sont capables de remobiliser les compétences accumulées dans d'autres domaines, en se diversifiant de manière intelligente. Ils s'appuient sur le passé pour pivoter et s'adapter à l'avenir. Ce sont des systèmes locaux de compétences qui évoluent, s'hybrident et s'améliorent."

Comment les pouvoirs publics peuvent-ils se saisir de ces flux humains et économiques alors que les entreprises et les habitants ne les ont pas attendus pour s'organiser...

"C'est vrai mais si les élus locaux s'y intéressent c'est déjà bien ! D'autant qu'il y a souvent peu de données chiffrées disponibles sur ces phénomènes interterritoriaux, ce qui ne facilite pas la tâche. Donc la prise de conscience est une première étape. Ensuite, ils peuvent faciliter et accompagner les flux existants, en particulier en termes de mobilité et de transports publics alternatifs à l'automobile. Puis, pourquoi ne pas imaginer de nouveaux débouchés commerciaux, des partenariats sur la formation professionnelle et le recrutement entre bassins d'emplois, des réseaux de mise en relation via les agences de développement économique, etc. Mais du point de vue des entreprises, les deux sujets décisifs sont clairement la mobilité et la formation.

En Nouvelle-Aquitaine, quels sont les avantages potentiels recherchés par les  villes qui souhaitent coopérer avec Bordeaux Métropole ?

"C'est du cas par cas. Pour des villes comme Libourne et Angoulême, voire Marmande, il y a une opportunité évidente d'économie résidentielle en attirant des ménages travaillant dans l'agglomération bordelaise. Il y a aussi des enjeux touristiques et de débouchés commerciaux, notamment pour l'agroalimentaire. Poitiers a le sentiment d'avoir beaucoup perdu avec la fusion des régions et pourrait gagner à se rapprocher de Bordeaux, à condition d'abord de développer son propre projet de développement.

Mais arrêtons de croire que Bordeaux est le poumon économique de la Nouvelle-Aquitaine ! Il y a bien d'autres territoires attractifs et dynamiques : le nord des Deux-Sèvres, les agglomérations autour de Bayonne et Pau, le littoral, notamment La Rochelle, etc. On parle souvent de ce que les territoires peuvent gagner à travailler avec la métropole mais il faut retourner la logique : la métropole doit aussi mesurer la richesse qui l'entoure et mieux se rendre compte de ce que ses voisins lui apportent. Chaque territoire a des fragilités et des potentialités plus ou moins marquées, y compris Bordeaux, et tout l'enjeu est d'arriver à les articuler. Ce qui dépasse la seule compétence des services de développement économique et relève de l'aménagement du territoire."

En la matière, vous dénoncez "l'obsession des élus locaux pour la croissance démographique"...

"Oui, parce qu'elle implique une logique de concurrence territoriale alors même qu'elle ne constitue pas, en elle-même, une politique publique. Poitiers se compare à Tours, La Rochelle ou Limoges, et réciproquement. Chaque agglomération, chaque ville moyenne, chaque petit village se compare à quelques points de référence, en espérant le dépasser ! Pourtant, le dynamisme d'un territoire ne se résume pas à des comparaisons de taux de croissance. Les élus locaux et les responsables de développement économique devraient plutôt se mesurer à l'aune de critères plus "basiques" tels que le bien-être de leurs habitants, l'accès aux services publics et à l'emploi, les temps de déplacement, etc.

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La métropole millionnaire, portée à Bordeaux par Alain Juppé et Vincent Feltesse, n'est pas nouvelle : Jacques Chaban-Delmas la défendait déjà... en 1965 ! Pourtant aujourd'hui on perçoit bien les limites de l'exercice à travers les difficultés rencontrées pour gérer l'afflux de population. D'où l'importance d'en parler avec les territoires voisins."

Pierre Cheminade

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