Bordeaux City Life : collecte et gestion des données au centre des libertés individuelles
Jean-Philippe Déjean

Esteve Almirall, Sacha Alanoca, Céline Colucci
Agence Appa
Jean-Philippe Déjean

Esteve Almirall, Sacha Alanoca, Céline Colucci
Agence Appa
Sacha Alanoca, chercheuse en politiques publiques et directrice de programme dans le groupe de réflexion The Future Society (la société future), à Paris, Céline Colucci, déléguée générale de l'association Réseau des territoires innovants Les Interconnectés, à Lyon, et Estève Almirall, professeur associé à l'Esade Business School à Barcelone, ont éclairé les nombreux enjeux qui criblent ce sujet de réflexion. La mise en libre accès des données publiques de l'Etat et des administrations (open data : à ne pas confondre avec OData, le protocole de Microsoft - NDLR ) reste un des grands sujets d'actualité.
Et sur ce terrain il y a visiblement encore du chemin à faire.
L'accès libre aux données publiques détenues par l'Etat et les collectivités concerne chaque citoyen et la déléguée générale s'est félicité de l'évolution règlementaire sur la protection de tout un chacun.
Si le RGPD donne à l'accès libre des données publiques une nouvelle dimension positive, Céline Colucci a rappelé que l'open data recouvre aussi des attentes sans rapport direct avec les questions de citoyenneté.
Céline Colucci a ensuite précisé que la dématérialisation des services publics aurait atteint 100 % d'ici 2022. Cerise attendue sur le gâteau de cette automatisation à tout va des services publics : l'instauration d'une nouvelle philosophie dont on aimerait qu'elle mette vraiment du baume au cœur des usagers.
"Quand un document administratif a été créé une fois, pas besoin de reprendre le processus à partir de zéro en cas de nouvelle demande, c'est la démarche du dites-le-nous une fois" a confirmé Céline Colucci.
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Un engagement bienvenu alors que, pour ne prendre que cet exemple, les problèmes récurrents de fonctionnement de la plateforme en ligne de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS), qui gère notamment la création des permis de conduire et des cartes grises, se sont soldés à plus d'une reprise par des disparitions de dossiers ou le non envoi de documents administratifs pourtant indispensables dans les délais légaux. Sacha Alanoca a bien observé qu'il fallait remettre l'humain au centre de la gestion des données, sensibiliser le citoyen.
Esteve Almirall a expliqué qu'en Espagne si de nombreux projets concernant l'intelligence artificielle sont en cours de développement, la transformation digitale de l'administration n'est pas encore à l'ordre du jour.
Observation à laquelle Céline Colucci a répondu en s'appuyant sur l'évolution actuelle.
De son côté Sacha Alanoca a évoqué "la granularité des options", des préférences selon que l'on raisonne en tant qu'utilisateur ou en tant que citoyen. Son postulat se résume en trois niveaux : les données que l'internaute accepte de dévoiler, les données qu'il refuse de partager, et celles pour lesquelles il est prêt à négocier, contre rétribution par exemple.
Esteve Almirall a insisté sur la transparence qu'il faudrait intégrer dans le développement des algorithmes, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Rejoint par Céline Colucci qui a mis en avant l'exemple de Parcoursup. Cet énorme algorithme de sélection des lycéens pour l'enseignement supérieur a connu de sérieux problèmes. Et Céline Colucci relève qu'au final "personne ne sait comment les étudiants sont sélectionnés, et les gens veulent savoir".
La technologie suit sa course propre, au gré des inclinations de ses concepteurs. C'est ainsi que l'idée de payer en utilisant la reconnaissance faciale a été évoquée. Même si cela va trop loin, pour Céline Colucci, les questions de sécurité pèsent lourd et Sacha Alonaca s'est dite prête à payer deux euros par mois pour augmenter la sécurité de son compte Gmail. Si le besoin de confiance de la population est potentiellement intarissable, puisqu'il se trouve aussi bien à la base des échanges commerciaux et financiers qu'à celle de l'adhésion au système politique, la puissance intrinsèque des nouvelles technologies numériques pose la question du contrôle de masse.
Comme l'a si bien illustré Lénine, cofondateur de l'un des plus dévastateurs systèmes totalitaires au monde, avec la création de l'URSS, "la confiance n'exclut pas le contrôle". Un enjeu que les intervenants à cette table ronde n'ont pas éludé. L'exemple le plus spectaculaire est sans doute aujourd'hui celui de la dictature chinoise, où l'application au contrôle de masse des technologies de reconnaissance faciale semble ne plus vraiment faire peur dans les démocraties.
En montrant qu'il peut surveiller en continu n'importe quel quidam dans la rue pour s'assurer par exemple que ce dernier traverse correctement la rue (ce qui va toucher le cœur de nombreux Occidentaux), le régime communiste chinois, qui fait enlever, torturer et exécuter chaque année un nombre inconnu de personnes (les exécutions capitales relevant du secret) semble soigner positivement son image de marque à l'étranger. Avec à la clé une menace abyssale pour les libertés individuelles.
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En démocratie les citoyens sont protégés de la violence et de l'arbitraire de l'Etat par des lois et les institutions qui les accompagne. Le système est-il suffisamment solide ou l'import de nouvelles technologies, pouvant potentiellement importer d'autres modèles de société qu'elles encapsulent, peut-il l'ébranler ?
Sans suivre ce dernier sur la même voie, Céline Colucci prend les choses au sérieux.
Jean-Philippe Déjean