Denis Beau, numéro deux de la Banque de France, défend l’Union bancaire
Jean-Philippe Déjean

Denis Beau dans l'amphithéâtre de Sciences Po Bordeaux
J. Philippe Déjean
Jean-Philippe Déjean

Denis Beau dans l'amphithéâtre de Sciences Po Bordeaux
J. Philippe Déjean
S'il souligne qu'il y a encore beaucoup de travail à faire pour se mettre à l'abri d'une nouvelle crise financière, Denis Beau reconnait tout de même, quand il regarde dans le rétroviseur jusqu'à l'année 2008, point zéro du dernier cataclysme financier, que beaucoup a été fait.
Le 1er sous-gouverneur a notamment rappelé que le Comité de Bâle III a édicté de nouvelles règles prudentielles pour "renforcer la résilience des institutions financières". Plus contraignantes, ces dernières obligent notamment les banques à renforcer leur niveau de fonds propres, ce que les banquiers n'apprécient que modérément puisque cette stratégie réduit leur marge de manœuvre commerciale, l'argent étant leur matière première.
Les banques ne vont pas échapper au choc du Brexit (DR)
Après avoir notamment évoqué la déclinaison de ce dispositif dans le monde des assurances, Denis Beau a rappelé la création d'autorités macro-prudentielles à l'échelle européenne et l'adoption progressive d'un corpus réglementaire unique. Un virage amorcé dès 2009 par les chefs d'Etat du G20, quand ils ont transformé le Forum de stabilité financière (FSF) en Conseil de stabilité financière (CSF ou FSB en anglais, pour Financial stability board - NDLR).
Le CSF a été doté en particulier de nouveaux moyens d'action, qui ont permis de changer de braquet dans le renforcement du système financier. Denis Beau a souligné la mise en place en 2014, dans la Zone euro, d'un Mécanisme de surveillance unique (MSU), chargé d'harmoniser "par le haut" les pratiques de surveillance prudentielle du secteur bancaire. Autre enjeu stratégique : éviter, comme cela a été fait lors de la crise de 2008, aux Etats de s'endetter dangereusement pour éviter l'effondrement des très gros établissements financiers, ceux dont il est dit qu'ils sont "too big to fail", trop gros pour faire faillite.
Pour brider et mieux contrôler ces géants à la puissance systémique potentiellement dévastatrice, de la taille de BNP Paribas ou de la Deutsche Bank, les autorités financières ont imposés non seulement des surcharges en capital à immobiliser mais aussi "des exigences spécifiques en matière d'élaboration de plans de rétablissement pour faire face à des crises", tout en prévoyant un mécanisme de renflouement interne. Parmi les nouveautés de cette montée en puissance de la régulation depuis 2015, l'extension du périmètre d'action des chambres de compensation (CCP) doit permettre de sécuriser un marché hautement volatile, qui a lourdement pesé aux Etats-Unis dans le déclenchement de la crise de 2008 : celui de l'échange de gré à gré de produits dérivés.
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Transformer des dettes en juteux produits financiers, c'est l'objectif de la titrisation (DR)
Les régulateurs internationaux estiment que les CCP ont bien résisté lors de la crise. Ils se sont également penchés sur le financement non bancaire (ou shadow banking) qui transite par les fonds d'investissements, les fonds monétaires et la titrisation (transformation de dettes en titres financiers mis en vente sur les marchés de capitaux). La titrisation a joué un rôle moteur dans la propagation de la crise de 2008 et les régulateurs européens ont créé un cadre pour identifier les meilleurs produits dans ce domaine. Il ne faut tout de même pas oublier que les marchés financiers interviennent de façon dominante aux Etats-Unis dans le financement de l'économie, contrairement à l'Union européenne où ce sont les banques généralistes qui dominent ce marché.
Denis Beau a ensuite souligné que l'effet de la mise en œuvre de ces réformes, chez les acteurs financiers au sens large et les banques en particulier, avait montré son aspect positif. Qu'il s'agisse de la "forte amélioration de la solvabilité et de la liquidité des banques", "de l'assainissement des bilans et de la réduction des NPL" (Nonperforming Loan en anglais ou créances douteuses en français-NDLR) et les "résultats de stress tests récents". Ces tests de résistance des banques à de forts aléas (scénario adverse) font parler d'eux depuis la crise de 2008. Denis Beau souligne ainsi que l'efficacité des mesures prises pour renforcer la résilience des banques s'est encore accrue entre 2016 et 2018, phénomène démontré lors des tests de résistance.
Le 1er sous-gouverneur de la Banque de France condamne néanmoins par avance toute idée de relâchement dans l'effort de renforcement de la robustesse des banques et souligne que les risques vont en s'accroissant. Un phénomène lié à l'extension des vulnérabilités. En plus du risque macroéconomique global, alimenté par un ralentissement de la croissance chinoise, qui sape l'évolution du PIB (produit intérieur brut) mondial, et la montée des tensions internationales, avec en particulier le Brexit, qui favorise les politiques protectionnistes, l'orateur a pointé plusieurs autres foyers de vulnérabilité.

Passer dans le cyber espace n'est pas une sinécure pour les banquiers (DR)
Denis Beau a pointé le très fort endettement du secteur privé (avec en première ligne les entreprises), qui représentait 132,3 % du PIB en 2018, mais aussi des ménages, dont la dette cumulée atteignait 59,8 % du PIB à la même époque. D'autre part, Denis Beau relève que la rentabilité des fonds propres des grandes banques française, qui a faiblement progressé en 2018 (+0,4 %) pour s'établir à son niveau de 2015 "reste sous la pression de plusieurs facteurs de risques". Le conférencier a listé ces derniers et met "le maintien d'un environnement de taux bas pour longtemps" au premier rang de ses préoccupations. Parce qu'en plus de la politique monétaire accommodante de la Banque centrale européenne (BCE), qui était selon lui nécessaire dans la Zone euro, la faiblesse des taux d'intérêt à long terme, qui traduit une faiblesse structurelle de la croissance, pèse sur la rentabilité des banques et celle des assureurs.

Gafa : une hydre qui pèse sur les banques (DR)
Ensuite, le 1er gouverneur de la Banque de France observe que la digitalisation coûte cher aux banques, en adaptation des systèmes d'information et développement de nouveaux services, tout en entrainant une pression à la baisse sur les revenus, "en raison d'une concurrence accrue par l'arrivée de nouveaux entrants sur le marché". Soit tous les acteurs des nouvelles technologies de la finance (FinTech), qu'ils soient petits ou grands, comme les Gafa (Google - Apple - Facebook - Amazon). Sans compter les nouveaux risques de cyberattaques dus à la transition digitale et l'émergence d'une toute nouvelle classe de problèmes liés au réchauffement climatique : avec la nécessité de « verdir » le système financier ; sujet dans lequel la Banque de France joue un rôle moteur.
Toutes ces évolutions obligent selon Denis Beau à "achever le programme de réformes et l'adapter aux nouveaux risques" pour conforter la robustesse du système financier. Il s'agit notamment de terminer la mise en œuvre des dispositions de Bâle III dans l'Union européenne ou encore de créer des outils assez puissants pour réguler les chambres de compensation (CCP), qui elles aussi pourraient devenir "too big to fail" : "Un cadre international de résolution des CCP est ainsi en cours d'élaboration" au niveau du CSF. L'extension du domaine des vulnérabilités se traduit par l'apparition de nouvelles zones de risques qui mobilisent les régulateurs. Il en va ainsi du cyber-risque généré par la digitalisation des services bancaires et leur extension dans des sites logés au sein du cyber espace (dont Internet est la figure centrale).
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Sa défense et illustration de la nécessité de finaliser la création de l'Union bancaire, avec la mise en place d'un système européen de garantie des dépôts, en a témoigné. Car Denis Beau est convaincu que cette démarche est nécessaire pour "augmenter la résilience macroéconomique" de l'Union européenne.
Jean-Philippe Déjean