Franche-Comté : les savoir-faire en mécanique horlogère reconnus par l'Unesco

REPORTAGE. L’Unesco a inscrit le 16 décembre dernier, les savoir-faire en mécanique horlogère et mécanique d’art de l’Arc jurassien sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Deux années de candidatures pour mesurer deux siècles d’histoire répartis sur l’axe franco-suisse.

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L'industrie horlogère franc-comtoise se compose d'une cinquantaine de PME, dont une quinzaine spécialisée dans la montre mécanique, ainsi qu'un certain nombre d'artisans indépendants (horlogers complets et restaurateurs). Toutefois, aucune ne dépassent les 250 salariés.
L'industrie horlogère franc-comtoise se compose d'une cinquantaine de PME, dont une quinzaine spécialisée dans la montre mécanique, ainsi qu'un certain nombre d'artisans indépendants (horlogers complets et restaurateurs). Toutefois, aucune ne dépassent les 250 salariés. (Crédits : Vuillemin)

Imiter le temps qui passe, soit 86.400 secondes dans une journée. Tel est le défi des horlogers ! Un métier, ou plutôt des métiers aux savoir-faire complexes et minutieux. « Cette inscription au patrimoine immatériel de l'Unesco renvoie curieusement à une réalité très concrète de compétences, de formations, de transmission de savoir-faire, de musées, de manufactures, d'innovation et d'invention », remarque Anne Vignot, maire de Besançon. C'est une reconnaissance internationale pour tous les acteurs du berceau de l'horlogerie.

Toute une filière héberge encore l'essentiel de la production horlogère des deux pays sur ce large territoire. Une candidature bi-nationale - c'est assez rare pour le noter - qui avait été portée en premier lieu par la Suisse, mais qui s'est rapidement élargie sur le territoire de la Franche-Comté, au regard de la dynamique économique qui lie la Franche-Comté et la Suisse. « Il était important de faire connaitre cette expertise historique qui s'étend sur nos deux pays », souligne Anne Vignot. Une zone de chalandise démarquée par « l'arc jurassien », entre Besançon et Morteau dans le Doubs (25), La Chaux-de-Fonds et Genève, en Suisse.

80% de la filière française

L'industrie horlogère franc-comtoise concentre 80% de la filière française. Elle se compose d'une cinquantaine de PME, dont une quinzaine spécialisée dans la montre mécanique, ainsi qu'un certain nombre d'artisans indépendants (horlogers complets et restaurateurs). Toutefois, aucune ne dépassent les 250 salariés. En 2017, elles employaient 874 personnes, contre 30.491 côté Suisse, selon les chiffres de l'Observatoire Statistique Frontalier de l'Arc Jurassien. « La France est dans une relation de dépendance vis-à-vis de la Suisse dans le secteur horloger, et c'est déjà une belle performance pour elle d'avoir pu s'accrocher à la candidature Unesco », tranche Laurent Sage, directeur des études économiques et territoriales de la CCI du Doubs. La plupart des acteurs français opèrent comme sous-traitants des fabricants suisses, dont ils assurent également une partie du SAV. Certaines marques accomplissent la prouesse de rester françaises. Des petits poucets qui essayent de se faire une place face à l'ogre suisse.

Le Calibre Royal

Pequignet : le luxe horloger à la française

« Nous achetons nos pièces de mouvements uniquement à des fournisseurs locaux, dans un rayon de 80 kilomètres en France et en Suisse », assure Dani Royer, l'un des quatre associés du fabricant de montres Pequignet, installé à Morteau et labellisé Entreprise Vivante du Patrimoine (EPV). Cette position conforte le label Unesco accordé à un territoire transfrontalier. « Nous avons la volonté de développer davantage de partenariats en France afin de réacquérir des savoirs faire et des connaissances car certains composants comme le balancier ont disparu du marché français. Il en reste un ou deux en Suisse », poursuit-il.

Pequignet, qui emploie 20 salariés et réalise un chiffre d'affaires de l'ordre de deux millions d'euros, est la seule manufacture à proposer encore un mécanisme 100% français. Patriotes dans l'âme, les quatre anciens cadres de la maison qui ont racheté l'entreprise ont décidé de rester à Morteau, où l'entreprise est installée depuis 1973. Ils ont sorti en 2011 le fameux « Calibre Royal », symbole d'une renaissance de la haute horlogerie française, avec pas moins de huit brevets internationaux. « Nous avions envie de montrer qu'en France, il était encore possible de réaliser des produits de qualité à un prix cohérent », confie Dani Royer. Le chiffre d'affaires de la manufacture de Morteau progresse chaque année - même en 2020- de 15% à 20% par an.

2021 s'annonce sous le signe d'un nouveau mouvement français : le Calibre Initiale. Un modèle plus simple qui vise une clientèle grand public et donc plus accessible que le Calibre Royal (qui compte environ 400 pièces). La marque proposera cette montre en marque blanche aux autres fabricants avec, en point de mire, la possibilité́ d'un produit 100% français, vendu autour de 2.000 euros. « Nous sommes sur un marché de niche qui nous convient bien, avec peu de concurrents français », explique Dani Royer. 3.000 montres sortent chaque année de l'atelier jurassien. Environ 60% sont destinés à l'international. « Notre but n'est pas de concurrencer les grands groupes suisses, nous ne serons jamais compétitifs sur les volumes, mais de pouvoir proposer des montres entièrement françaises », complète Aymeric Vernhol, autre associé de la marque.

L'atelier Pequignet

La renaissance de Yéma

À quelques centaines de mètres de là, le groupe Ambre se positionne sur un autre marché, avec une gamme de montres située entre 800 et 2.000 euros. Sa stratégie est de vendre presque exclusivement par Internet, là où Péquignet mise sur les points de ventes physiques. « Aujourd'hui, la montre a perdu sa seule fonction de donner l'heure. Notre savoir-faire se situe dans la montre outils », précise Christopher Bôle, directeur général délégué de Montres Ambre S.A, troisième génération du groupe familial. La marque accompagne depuis sa création les grands sportifs sur terre, sous l'eau et dans l'espace.

Depuis 1982, Yema collabore avec le Centre National d'études spatiales (CNES). Pour rappel, le 24 juin 1982, c'était la première fois qu'un spationaute français, Jean-Loup Chrétien, s'élançait de la base de Baïkonour pour un voyage de dix jours dans l'espace. À son bras, il portait la toute première montre française à partir pour l'espace, la « Yema Spationaute 1 ». En 2020, Yema est également redevenue partenaire officiel de l'Armée de l'Air. Un troisième partenariat prestigieux sera annoncé courant du premier semestre 2021.

Atelier Yema

L'horloger français a lui aussi sorti son propre mouvement en 2009 : le MBP 1000 pour équiper ses montres. Cela a nécessité un investissement de plus de trois millions d'euros et quatre années de développement. La marque Yéma, oubliée dans les années 1980, connait un regain d'intérêt auprès des amateurs qui ne cesse de progresser depuis que Christopher Bôle est entré dans la partie. Il a redonné un second souffle à Yema en remettant au goût du jour les modèles vintages, notamment en 2018 avec la gamme Héritage. « Nous multiplions nos ventes par trois chaque année », se réjouit-il.

Yéma, qui emploie 25 salariés, s'est même permis le luxe de doubler son chiffre d'affaires en 2020. Sachant qu'en 2019, il s'élevait aux alentours de cinq millions. « Les montres du groupe Ambre se vendent dans plus de 90 pays. L'export représente plus de 60% des ventes », précise Christopher Bôle. L'année dernière, le groupe a investi plus d'un million d'euros pour refaire ses locaux et racheter des machines. Des travaux qui devraient se terminer courant du premier semestre 2021.

Christophe Pôle, DG de Montres Ambre SAS

Vuillemin : la dernière manufacture française d'horloges comtoises

Le savoir-faire horloger franc-comtois, c'est aussi la fabrication des horloges. Dans ce secteur, il semble plus difficile de résister côté français... Des irréductibles passionnés se battent pour faire vivre leur entreprise, installée à Frasnois, tout près de Besançon. C'est la manufacture Vuillemin, dernière dans l'Hexagone à produire elle-même les mécanismes d'horlogerie comtoise. Labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant, la manufacture Vuillemin est notamment la seule à fabriquer le balancier traditionnel en laiton en France. « Nous avons beaucoup souffert de cette année 2020 avec un chiffre d'affaires en baisse de 60 à 70%. Mais en tant que dernière manufacture de création de mouvement d'horloges de France, nous avons la responsabilité de transmettre ce savoir-faire traditionnel », confie Philippe Vuillemin, directeur général de la manufacture éponyme.

Durant plusieurs mois, l'artisan horloger taille ses roues, ajuste ses axes et assemble à la main les pièces de ses mouvements - certains modèles à sonnerie peuvent compter jusqu'à 200 pièces - dans son atelier qui regroupe une centaine de machines qui datent des années 1970-80. Pour rien au monde, ce passionné ne passerait aux machines numériques, qui pourtant pourrait lui faire gagner en productivité. Des outils anciens au service de l'innovation.

Plusieurs collaborations ont déjà été réalisées avec des artistes connus, tels que le sculpteur bisontin, Paul Gonez, pour huit horloges numérotées. Lorsque Philippe Vuillemin a racheté la manufacture en 2010, il a décidé de concevoir lui-même ses propres collections. Ce passionné d'horlogerie est à la fois créateur et fabricant de ses produits - contrairement à la structure précédente qui fabriquait des modèles pour des designers. En temps normal, il sort chaque année environ 500 horloges de l'entreprise, dont 25% part à l'export : Chine, Hong-Kong, Mexique, Canada, Suisse...

Atelier Vuillemin

Outre la fabrication des horloges, la manufacture fait aussi de la réparation, de la vente de marques tierces, et des visites guidées de l'atelier. Aujourd'hui, les comptes ne sont pas revenus à l'équilibre suite à la crise, mais Philippe Vuillemin veut croire en l'avenir : « Il faut toujours se battre et être optimiste. Cette crise nous a permis aussi de lever la tête du guidon, de créer de nouveaux produits, de belles choses... Et surtout de faire travailler des collègues, puisque nous travaillons avec plusieurs entreprises locales. » C'est peut-être aussi cela l'esprit solidaire d'un territoire horloger...

L'horlogerie mécanique monumentale : des compétences multiples rares

Ils ont une mission commune : contrôler le temps. Mais leurs métiers sont très différents. L'horlogerie de pendulerie comme Vuillemin ne demande pas les mêmes compétences que l'horlogerie monumentale comme l'entreprise artisanale Prêtre & Fils qui se positionne sur un marché de niche. « Notre domaine d'activité nécessite d'avoir des connaissances larges en mécanique, en charpente, en menuiserie, en métaux, mais aussi en musique », explique Nicolas Prêtre, gérant de l'entreprise, septième génération aux commandes. « La nécessité d'avoir des compétences rares et diverses explique nos difficultés à recruter et à préserver ce savoir-faire », poursuit-il.

Une quinzaine d'horloges passent chaque année entre les mains des artisans de l'atelier. En pénétrant dans celui-ci, on peut y voir une apprentie qui restaure une horloge qui a fonctionné durant plus siècle. « Et s'il y avait toujours quelqu'un pour la remonter, elle pourrait encore fonctionner un siècle de plus ! », assure Nicolas Prêtre.

Depuis 1780, malgré les crises, l'entreprise artisanale Prêtre & Fils, située à Mamirolles, dans le Doubs, perdure. Sept générations d'artisans campanaires, c'est-à-dire horloger d'édifices, qui se succèdent avec succès. Au XIX et XXe siècles, de nombreuses horloges mécaniques monumentales ornaient les mairies, les églises et les usines. Puis, l'électronique est arrivé... Le savoir-faire en horloge mécanique monumentale est devenu de plus en plus rare. Prêtre & Fils est l'une des seules entreprises en France à installer du matériel électronique, tout en conservant une activité dédiée à l'horlogerie mécanique. « Certains départements n'ont plus d'entreprise qui ont le savoir-faire, d'autres où il n'y a même plus d'horloge mécanique en fonctionnement », constate Nicolas Prêtre. « Sur notre secteur, on compte encore une centaine d'horloges mécaniques qui tournent car il y a encore des personnes motivées pour les remonter toutes les semaines », ajoute-il.

Prêtre & Fils a conservé un savoir-faire dans l'entretien, la transformation, la restauration des horloges monumentales, soit pour la mise en valeur du patrimoine, ou la remise en service, ou encore pour faire perdurer le fonctionnement de ces œuvres d'art. L'essentiel de son activité se concentre sur de petits dépannages et entretien de cloches d'églises sur les 1.000 communes qui naviguent autour de son rayon. Puis, en fonction des projets intéressants, l'entreprise peut intervenir au niveau national. Parmi ses plus belles réalisations, elle compte l'horloge du Grand Palais à Paris, l'horloge astronomique de Beauvais (90.000 pièces pour dix mois de travaux), le Château de Versailles et actuellement, le musée des Augustins à Toulouse qui rouvrira ses portes en 2021. « Nous travaillons sur des restaurations de petites communes tout au long de l'année afin de manipuler les horloges mécaniques, pour faire perdurer notre savoir-faire », explique Nicolas Prêtre. « Ce qui ne veut pas dire que les petits projets ne sont pas intéressants. Au contraire, nous pouvons travailler sur des horloges encore plus anciennes comme celle de l'église de Cirey-les-Bellevaux (70) qui date du XVIIIe siècle, avec un système très complexe », note-il. Cette approche permet à l'entreprise d'être prête lorsqu'un projet de grande envergure se présente. C'est toute la difficulté de réussir à entretenir un savoir-faire quand les offres de marché sont rares.

Installation d'une cloche

L'entreprise familiale réalisait en 2019 un chiffre d'affaires d'environ un million d'euros avec un effectif autour de dix personnes. Nicolas Prêtre n'est pas inquiet pour l'avenir. Prêtre & Fils étant labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant, et ayant été félicitée pour son travail à de nombreuses reprises, le chef d'entreprise accueille volontiers l'inscription du savoir-faire régional horloger au patrimoine immatériel de l'Unesco. « L'objectif est de mettre en avant cette compétence régionale. À notre échelle, si on peut le faire par des projets c'est encore mieux. Nous avons déjà initié une démarche avec un groupement d'entreprises du savoir-faire horloger en proposant un projet au niveau des départements ou de la région », confie Nicolas Prêtre.

Une apprentie restaure une horloge d'un siècle d'existence

Chaque jour, des Français vont travailler dans les usines horlogères helvètes

Ces savoir-faire de l'horlogerie franc-comtoise sont aussi perpétués par ses activités de recherche (FEMTO-ST et UTINAM) et d'enseignement initial et continu (Université de Franche-Comté, ENSMM, AFPA, Lycée horloger Edgar Faure de Morteau). L'horlogerie française fournit de la main d'œuvre frontalière à la Suisse : 11.180 Français traversent quotidiennement la frontière pour aller s'activer dans les usines horlogères helvètes. Ils sont des employés recherchés.

Le pays horloger, c'est aussi un patrimoine culturel chargés d'histoire au cœur de la capitale du temps, Besançon : au travers des riches collections du musée du Temps ou encore de l'Observatoire qui reste l'un des trois établissements dans le monde à homologuer les mouvements. Cette certification est reconnaissable depuis 1897 par la gravure du célèbre poinçon de la vipère.

« L'Unesco reconnait la singularité d'un territoire qui émane de l'humanité. Ce qui est important, c'est de montrer que de ce territoire surgit une dynamique entre des acteurs différents qui a amené à une culture commune, même dans la compétition. C'est le futur partagé qui crée une identité », souligne Anne Vignot. Si, pour l'Unesco, le patrimoine est inscrit pour sa valeur intrinsèque, cette inscription apporte une vitrine mondiale. « On sait combien les visiteurs étrangers sont friands de découvrir ce qu'un continent peut leur révéler de son histoire. Désormais, grâce à cette reconnaissance de l'Unesco, nous nous inscrivons dans cette grande dynamique mondiale », conclut-elle. Une reconnaissance internationale qui donnera peut-être un nouvel élan au mouvement français ?

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