"Le Grand-Est est devenu un territoire de relocalisations"

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Lilla Merabet, vice-présidente (MoDem) du Conseil régional du Grand-Est en charge de la compétitivité, de l'innovation et du numérique.
Lilla Merabet, vice-présidente (MoDem) du Conseil régional du Grand-Est en charge de la compétitivité, de l'innovation et du numérique. (Crédits : Olivier Mirguet)
ENTRETIEN. Lilla Merabet, vice-présidente (MoDem) du Conseil régional du Grand-Est en charge de la compétitivité, de l'innovation et du numérique, détaille pour La Tribune la stratégie de développement industriel de la collectivité. Les réinvestissements annoncés (Ineos, Hager) côtoient des projets de créations d'activités ex nihilo : Huawei est attendu avec son usine d'équipements pour la 5G dans le Bas-Rhin.

LA TRIBUNE - Quel est l'impact actuel de la crise sur l'activité économique dans la région Grand-Est ?

Lilla Merabet - La situation est paradoxale et inconfortable. On ne sait pas encore mesurer l'incidence de la crise sur l'emploi, qui est une préoccupation majeure. Le commerce de détail et le tourisme vont subir un choc important. Dans le même temps, les grands projets d'investissements sont nombreux.

Comment allez-vous orienter votre action de soutien à l'économie ?

La difficulté n'est pas d'avoir des outils de pilotage, mais d'avoir un propos politique qui puisse correspondre à la situation. Les investisseurs prennent des risques actuellement. Le propos anxiogène ne leur convient pas, mais un discours trop encourageant et optimiste serait totalement à l'opposé des intérimaires qui perdent leur travail, des petits commerçants qui ne vont pas pouvoir tenir. La réalité des différents secteurs économiques est diverse et complexe. Des suppressions d'emplois ont été annoncées  chez des sous-traitants de l'automobile et dans l'agro-alimentaire. Le groupe Mars Wrigley France a annoncé son PSE, une quarantaine de postes sont concernés en Alsace. Mais ce que nous craignons le plus, ce sont les pertes d'emplois diffuses, avec des commerçants et des petits hôtels qui ferment. Ces pertes d'emplois silencieuses vont être majeures.

Le Grand-Est est un région agricole et viticole. Ces marchés sont devenus incertains. Quels sont les dangers qui pèsent sur ces filières ?

Les brasseurs présents dans le Grand-Est bénéficient de marchés internationaux et ils ont fait un travail sur leurs stocks. La situation de la viticulture m'inquiète davantage. La viticulture alsacienne sait produire des bons vins. Elle pourrait améliorer ses circuits de distribution. La route des vins d'Alsace représente un atout œnotouristique, mais les circuits de commercialisation n'ont pas été définis comme prioritaires. A l'inverse, le champagne se vend magnifiquement bien en France et à l'international mais n'a jamais capitalisé sur son tourisme oenologique. Ces deux vignobles ont beaucoup à apprendre l'un de l'autre. La difficulté tient aussi à la fragilité des trésoreries. Les niveaux d'endettement en lien avec le PGE font que les investissements à venir vont être difficiles à financer.

Cinq projets à 100 millions et au-delà

Quels sont les principaux projets industriels en cours dans le Grand-Est ?

Nous avons recensé cinq projets autour de 100 millions d'euros et au-delà. La société norvégienne REC Group prévoit de construire une unité de production de panneaux photovoltaïques à Hambach, en Moselle. Norske Skog va réinvestir dan son site existant à Golbey, dans les Vosges, pour se convertir au carton recyclé. A Fegersheim dans la périphérie de Strasbourg, le laboratoire pharmaceutique américain Lilly installe une nouvelle ligne sur une nouvelle thérapie. Hager construit un centre logistique et une nouvelle ligne de fabrication à Obernai.

Mais ces projets sont essentiellement portés par des groupes à capitaux étrangers.

La reprise de Smart à Hambach par le britannique Ineos prouve que nous savons tirer parti de la situation post-Brexit. Les dirigeants d'Ineos ont un projet d'investissement dans un nouveau véhicule tout-terrain. Ils ont identifié un vrai marché, avec une analyse d'industriel. Les débouchés pour ce véhicule ne se situent ni en France, ni en Grande-Bretagne, ni en Europe. C'est un marché de niche sur une partie des continents africain et indien et au Moyen-Orient. Daimler, étonnamment, avait déjà réalisé les investissements avant de céder ce site, prêt à l'emploi. Ineos devra simplement injecter quelques dizaines de millions d'euros, pour l'adapter à son véhicule. D'autres projets dans le Grand-Est, de taille moindre, prouvent que le Grand-Est est devenue une terre de relocalisations. Tryba, une entreprise de menuiserie d'origine allemande, poursuit sa croissance en Alsace et prépare deux nouveaux investissements pour un total de 30 millions d'euros. Tryba va notamment délocaliser dans le Bas-Rhin une activité opérée en Suisse. Dans l'agro-alimentaire, la Maison du Chocolat a délocalisé depuis deux ans des activités qui se trouvaient en Suisse. Nous les avons aidés à aménager un nouveau centre logistique près de Strasbourg.

Le Grand-Est est-il assez concurrentiel pour s'engager dans des compétitions à l'international ?

Les industries français investissent aussi ! Hermès crée deux sites de production dans les Ardennes. L'équipementier automobile Hanon Systems investit plus de 30 millions d'euros à Charleville. Petit Bateau investit dans l'Aube. Sovab prévoit 90 millions d'euros à Batilly pour organiser la transition de son usine vers un prochain véhicule utilitaire, sans doute électrique ou à hydrogène. Les patrons de sites à capitaux étrangers sont extrêmement attachés à leur outil de travail local, mais ils savent aussi qu'un conseil d'administration siège au-dessus d'eux. Ils veulent être prêts le jour où un projet interne est annoncé. L'objectif majeur, c'est d'être réactif. Quand je les rencontre, je leur demande souvent de quel montant ils auraient besoin pour gagner un projet d'investissement. C'est une forme de provocation parce que les règles européennes nous interdisent de dépasser 10 % des dépenses d'investissement. Mais il y a différentes façons de maximiser notre intervention. La collectivité peut les accompagner sur l'innovation. On peut ajouter des éléments de financement sur la formation, l'approche énergétique et environnementale. En agissant de cette façon, nous avons gagné un projet d'investissement de 20 millions d'euros avec le groupe allemand Merck à Molsheim.

Huawei, banni ou bienvenu

Huawei envisage l'Alsace pour implanter sa première usine d'équipements télécoms hors de Chine. Apparemment, il n'a pas été bienvenu à Strasbourg où la municipalité écologiste a signé un moratoire sur la 5G. Ailleurs en Europe, l'acquisition des équipements chinois pour la 5G est d'ores et déjà bannie. Où en est ce projet à 200 millions d'euros, qui créerait jusqu'à 500 emplois ?

Huawei est sur le point d'annoncer son projet d'investissement dans la 5G. L'annonce formelle est très proche et l'implantation se jouera effectivement près de Strasbourg, mais à l'extérieur de l'Eurométropole. Si Huawei décide de produire ici, cela montre que notre territoire présente une grande attractivité pour les investissements directs étrangers. Nous sommes perçus comme une région dotée de compétences. Vous remarquez que certains pays commencent à interdire l'achat de matériel chinois pour la 5G. Mais la production et l'usage sont deux choses différentes ! Je ne comprends pas cette capacité à faire du souverainisme ou de la sélection d'industriels qui seraient dignes de notre intérêt. Je ne regarde pas les fanions. Soit la Commission européenne réglemente ses relations avec le reste du monde, soit j'accueille à bras ouverts cet industriel qui va créer 500 ou 600 emplois et je le remercie. Nous serons extrêmement exigeants sur les aspects environnementaux et énergétiques de cet investissement.

Comment avez-vous accompagné ce projet, qui pourrait être votre plus grosse implantation internationale ex nihilo depuis la création de la région Grand-Est ?

La Région a accompagné Huawei en facilitant le repérage des terrains. Les Chinois nous ont posé des questions juridiques, nous leur avons répondu. Ils ont cherché des interlocuteurs, nous les avons aidés à rencontré les maires dans les communes susceptibles de les accueillir. Nous avons monté des modules de démonstration de ce que pourrait être la formation et présenté des études sur le personnel disponible. Des partenariats vont être mis en place avec nos écoles d'ingénieurs pour accueillir des alternants. Huawei a pour objectif de démarrer la production en 2022.

 Propos recueillis par Olivier Mirguet

France Relance : 110 millions d'euros d'investissements

Investissements Grand-Est

Le conseil régional du Grand-Est a présenté le 5 décembre ses 29 premiers lauréats du Fonds d'accélération des investissements industriels dans les territoires, soutenu par l'Etat dans le cadre de France Relance. Les entreprises retenues se partageront 12 millions d'euros d'aides financières, pour un volume d'investissement prévisionnel de 110 millions d'euros. Selon les projections de la région, ces investissements devraient entraîner la création de 254 emplois directs et en conforter 500.

"Le Grand-Est concentre des projets qui semblent plus gros que dans d'autres régions. Il y a beaucoup de projets de relocalisations, notamment sur des secteurs qui ont été marquants dans l'histoire. On a notamment des projets autour du jouet et du textile. Les savoir-faire historiques sont un capital immatériel extrêmement précieux sur lequel on peut créer de la compétitivité", a observé Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée en charge de l'Industrie, lors de la présentation des lauréats du Grand-Est. "Nous sommes un peu les marins de la terre pour la France dans le continent européen. La proximité avec les pays voisins permet à notre industrie de résister en proximité allemande, suisse, belge et luxembourgeoise. La connectivité routière et fluviale peut intéresser les industriels. Elle n'est pas négligeable dans leurs bilans carbone", a ajouté Jean Rottner.

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Commentaires
a écrit le 09/12/2020 à 21:55 :
Gros problème : l interviewée est une adepte de LREM/Modem. Quand on voit le niveau des autres ...
a écrit le 09/12/2020 à 19:06 :
le grand est fait partie de la france, et doit appliquer ses lois a la con
donc hormis quelsques allemands qui reviennent car hollande et ses nuisibles ne sont plus la, y a pas grand chose
et surtout y aura plus jamais de centre de decision
faut etre ingle pour venir en france , sauf pour une usine alsacienne ( quand il s'agit de locaux germains a prix francais - oui, actuellement c'est la meme chose-)

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