À Lille, un circuit court facilite l'emploi des jeunes

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Ville à la forte tradition sociale, Lille réinvente le contact direct entre employeurs et jeunes en quête d'emploi. Ci-dessus, une vue partielle de la Grand'Place et, en arrièreplan, du célèbre beffroi, le plus haut de la région Nord- Pas-de-Calais. / DR
Ville à la forte tradition sociale, Lille réinvente le contact direct entre employeurs et jeunes en quête d'emploi. Ci-dessus, une vue partielle de la Grand'Place et, en arrièreplan, du célèbre beffroi, le plus haut de la région Nord- Pas-de-Calais. / DR (Crédits : dr)
Grâce à des rencontres organisées dans les quartiers de la métropole lilloise entre des dirigeants d'entreprise et des jeunes, plus d'un millier d'entre eux ont trouvé un CDI. L'expérience a donné naissance à un pacte et à un réseau.

Assis en quart de cercle, des dirigeants d'IBM, de Gfi Informatique, d'Atos, d'EMC, de la SNCF et d'EuraTechnologies font face à un parterre d'une cinquantaine de jeunes. Ils sont une vingtaine de responsables à s'être déplacés pour parler de leur métier, de leur entreprise, et faire connaissance avec leur auditoire. Ils viennent de la métropole lilloise mais aussi de Paris et de Nantes.

Banal ? Pas du tout

Il ne s'agit pas ici d'un de ces traditionnels « jobs forums » de grandes écoles. Le décor est tout autre. Bien moins opulent. Nous sommes un soir du mois de mars dans une simple salle de sport de Moulins, un quartier populaire de Lille.

Et c'est la 51e réunion du genre organisée dans la métropole lilloise depuis le lancement, à la mi-2011, du « circuit court », un dispositif emploi original imaginé par Pierre de Saintignon, premier adjoint à la mairie de Lille, avec plusieurs chefs d'entreprises locaux parmi lesquels Vianney Mulliez (Auchan), Yves Claude (Oxylane), JeanFrançois Dutilleul (Rabot Dutilleul) et André Renaudin (AG2R La Mondiale).

« Le but est de rapprocher les dirigeants d'entreprise des jeunes des quartiers. Établir un pont entre ces deux mondes, créer une première relation en tête à tête et faire en sorte que le lien se maintienne jusqu'à trouver une solution pour les jeunes, même si cela prend du temps », précise Pierre de Saintignon.

Plus des deux tiers des offres d'emploi ne transitent pas par Pôle emploi. Impossible pour les jeunes des quartiers d'en avoir connaissance. Le « circuit court » les rend visibles. En trois ans à peine, ce dispositif a permis à 1.151 garçons et filles de Lille-Roubaix-Tourcoing et des environs de trouver un emploi à plein temps, en CDI, en alternance ou en CDD d'au moins six mois. Plus de 150 entreprises et 26 filières se sont mobilisées, du BTP à la grande distribution en passant par l'industrie agroalimentaire, l'énergie, la banque et la restauration. Ce soir de mars 2014, la réunion porte sur les métiers de l'informatique.

« Si ces métiers vous intéressent, que vous êtes motivés, sérieux et prêts à être assidus en cours au cas où vous auriez besoin d'une formation, vous avez toutes les chances de réussir votre vie professionnelle. Moi-même, j'ai commencé à travailler avec un bac. Aujourd'hui, je suis directeur du centre informatique de la direction des voyageurs à la SNCF. »

Samuel Hurtrel s'attache à mettre en confiance les garçons et les filles venus l'écouter, avant de passer la parole à Nicolas Dié. Le directeur région Nord de Gfi Informatique raconte à son tour son expérience professionnelle commencée par un simple BTS de gestion et de comptabilité en poche.

« Scannez-moi, je cherche un stage ! »

Puis les prises de parole s'enchaînent du côté des dirigeants d'entreprise. Ils ont des besoins en recrutement. Mais il est encore trop tôt pour entrer dans le vif du sujet. Leurs propos s'attachent à être bienveillants vis-à-vis de leur auditoire. Il s'agit d'abord d'échanger de manière informelle.

Mis en confiance, les jeunes n'hésitent pas à parler de leur parcours quand vient leur tour de prendre le micro. Tous le disent, les portes des entreprises leur sont fermées. Ils n'ont pas de réseau, ne sortent pas des grandes écoles, n'ont pas choisi la bonne filière de formation, portent un nom d'origine maghrébine ou sont noirs. Non seulement ils n'ont pas accès aux emplois qui leur correspondent, mais ils n'arrivent pas non plus à trouver de stages, malgré leurs compétences et leur bonne volonté.

Ils ne manquent pourtant pas d'atouts. Plusieurs ont créé des sites Internet pour des associations. Certains savent utiliser des programmes de développement informatique pointus. D'autres sont prêts à reprendre une formation après des années passées à travailler sur des plates-formes téléphoniques avec un bac+3 en poche. Issam, un jeune en première année de BTS informatique, s'avance poliment vers les dirigeants d'entreprise en montrant son tee-shirt sur lequel est imprimé un codebarres en deux dimensions :

« Scannez-moi et vous aurez accès à mon site Internet. Je cherche un stage. »

L'audace du jeune homme séduit

Les cartes de visite sortent des poches des managers. Les échanges se font sur un ton presque familier. Les discussions se poursuivent en deuxième partie de soirée autour d'un verre. Les coordonnées et les CV passent de main en main. Samuel Hurtrel donne son e-mail à ceux qui l'abordent.

« Revenez vers moi si les personnes avec lesquelles vous avez pris contact ce soir ne vous trouvent pas de solution. »

En tant que chef de file « circuit court » de la filière informatique, il est très impliqué dans le dispositif.

« J'appelle cela l'économie équitable. Nous faisons du social, mais nous restons dans la logique de l'économie. Donner une chance à ces jeunes sert l'entreprise », explique-t-il.

Et de prendre en exemple les SSII qui ont tendance à n'embaucher que des bac+5 parce qu'ils sont davantage susceptibles de s'adapter aux évolutions des besoins. Résultat : ces sociétés se retrouvent avec des coûts de main-d'oeuvre très élevés qui les poussent à externaliser une partie de leur développement informatique en offshore.

« Faire travailler ici des diplômés bac+2 ne leur coûterait pas plus cher », soutient Samuel Hurtrel.

Le lendemain soir, c'était au tour des dirigeants d'Auchan, de Kiabi, d'Ikea et des Galeries Lafayette de s'entretenir dans le quartier de Wazemmes avec les moins de 26 ans intéressés par les métiers du commerce. Là aussi dans le cadre d'une réunion publique. Mais depuis que ce dispositif a été étendu à toute la région (lire encadré ci-dessous), d'autres manières d'animer le circuit court ont été mises en place.

« Nous allons au contact des entreprises du secteur marchand pour les convaincre d'engager des jeunes. Nous organisons des "chats emploi" d'une demi-journée animés par les dirigeants de ces entreprises qui expliquent concrètement leur métier. Les jeunes les plus motivés assistent ensuite à des "job datings" pour des entretiens en tête à tête sur des postes à pourvoir », explique Henri Lepoutre, responsable de la plate-forme territoriale pour l'avenir et l'emploi des jeunes sur Lille Métropole et le pays pévèlois.

Cet ancien PDG de l'équipementier automobile Westaflex, aujourd'hui président de son conseil de surveillance, connaît bien le monde de l'entreprise pour avoir occupé en outre des fonctions à la CCI Grand Lille et à Entreprises & Cités, le fief régional des organisations patronales.

« La plate-forme ne se substitue ni à Pôle emploi ni aux missions locales. Il ne s'agit pas d'ajouter une couche au mille-feuille déjà existant, mais de convaincre et d'aider les entreprises à donner leur chance aux jeunes », explique Henri Lepoutre.

Soutenues par une quarantaine de chefs de file métier, plus de 170 entreprises s'y seraient déjà engagées, rien que sur la métropole lilloise.

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>>> FOCUS Un pacte régional pour l'avenir

« Depuis son lancement en septembre 2012, le pacte a donné accès à 419 CDI, 1.305 CDD de plus de six mois, 531 emplois d'avenir et 1.811 contrats en alternance à des jeunes de Nord - Pas-de-Calais », indique Ellen Van den Broek, chef de projet du pacte.

Le dispositif s'appuie sur un réseau de 14 plates-formes territoriales dont 13 sont déjà opérationnelles. Ces plates-formes associent les entreprises, les collectivités et les services de l'emploi, sous le pilotage d'un responsable issu du monde l'entreprise.

Plus de 300 chefs de file, des dirigeants d'entreprise intégrés dans les réseaux professionnels, interviennent en relais sur un des 26 secteurs d'activité identifiés comme porteurs pour l'avenir des jeunes.  

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Commentaires
a écrit le 24/04/2014 à 18:06 :
La derniere fois j ai vu Bac+5 travaillé cela a couté cher ,aucune notion de cout et de rendement!
Réponse de le 25/04/2014 à 15:54 :
En tout cas eux savent en général écrire correctement et ainsi se faire comprendre, ce qui est fort utile dans tous les corps de métier...
a écrit le 24/04/2014 à 1:39 :
"« Faire travailler ici des diplômés bac+2 ne leur coûterait pas plus cher », soutient Samuel Hurtrel." : Le hic, c'est de faire travailler que des bac+2 ou +5 inexpérimentés seuls sur des projets en les propulsant expert d'une technologie quand ils n'en connaissent que les bases...
Je suis développeur depuis 5 ans, avec un bac+5 en poche et vient trop en aide à des apprentis sorciers qui découvrent la sécurité quand leurs systèmes sont attaqués via des failles béantes pour me taire.
On va faire simple :
"Tu t'y connais en moteur?
- Heu, j'ai démonter celui de ma mob...
- Parfait! Tu seras notre expert en moteur, tu vas bosser sur celui du rafale!"
"Chef, je n'ai pas eu le temps de serrer les boulons des roues de cette voiture!
- T'inquiètes, elle roule, livre la qu'on encaisse le chèque!"

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