L'écosystème numérique angevin opère en mode startup
Frédéric Thual
Frédéric Thual
« Alors plutôt que l'Asie, préférez l'Anjou... », tentent de convaincre les acteurs politiques et économiques de la cité angevine, qui durant deux jours reçoivent les plus grands acteurs de l'électronique mondiale, à l'occasion du 22e World Electronics Forum (24-28 octobre). « Car, un produit qui marche à Angers, marchera partout », se plait-on à répéter dans cette ville moyenne de 147.000 habitants, représentative de la population française où depuis deux décennies, Kellog's, Coca cola, Danone, Eram ou Lactalis ont testé leurs produits.
Ville panel et d'expérimentation, Angers veut montrer qu'elle a, aujourd'hui, les capacités à tester, accélérer et industrialiser la fabrication d'objets connectés. Car, dans ses veines coule aussi un vrai savoir-faire dans l'électronique. Si la mondialisation a singulièrement saigné ce qui fût dans les années 70-80, l'un des fleurons de l'industrie française, l'ADN restant a permis de rebondir. À l'instar de Selco, une PME sous-traitante d'une quarantaine de personnes, devenue Eolane, N°1 en France et N°3 en Europe sur le marché des fournisseurs de solutions en électronique professionnelle, avec un effectif de plus de 3.300 personnes pour un chiffre d'affaires dépassant les 360 millions d'euros. C'est aujourd'hui, un des acteurs clé du développement de l'écosystème angevin, qui revendique 900 entreprises et 7.000 emplois dans l'électronique et le numérique. Malgré les disparitions de Thomson, Nec, Packard Bell, ACT... le territoire régional concentre encore 25.000 emplois de ce secteur. Soit le tiers des effectifs nationaux ! Signe des temps, Bull, qui autrefois employait 3000 personnes, repris par ATOS, développe, ici, le plus grand supercalculateur du monde, avec deux cent quarante personnes.
Il fut l'un, de la dizaine de chefs d'entreprises réunis au sein du club Add-On, à vouloir construire une vision globale autour de l'objet connecté, associant à la fois les mondes académiques, industriel et numérique.
« On voulait sortir de l'entre-soi de spécialistes et amener une approche collective et collaborative », dit-il. La candidature à la labellisation French Tech, obtenue en 2016, va mobiliser tous les acteurs du territoire (Chambre de commerce et d'industrie, agence de développement Aldev, Angers Loire Métropole, cluster We Network, université, grandes écoles...). En 2015, la création de la Cité de l'objet connecté, une initiative privée créée par Thierry Sachot, l'un des dirigeants d'Eolane et Eric Carreel, co-fondateur de Withings et président de Sculpteo et d'Invoxia est inaugurée par François Hollande. Elle est alors labellisée comme un des projets gouvernementaux de la Nouvelle France Industrielle. Installée au nord d'Angers, elle inaugure la Wise Factory et fait figure de lieu Totem pour l'écosystème angevin. Aménagé sur 8.000 m2, ce hub de l'IoT, espace d'hébergement et d'évènements, concentre huit startups, des entreprises spécialisées dans les solutions connectées et le manufacturing, le cluster WeNetwork.... Dans ce lieu de convergence, la COB se veut une boite à outils pour accélérer des startups, réduire le temps de mise sur le marché, apporter une expertise et relever le challenge des coûts. En deux mots, passer du POC (Proof of Concept) aux premières fabrications en série.
Rien à voir avec un fablab.
« Ici, on a accès à des équipements capables de produire des séries de plusieurs milliers unités. Des machines en mesure d'intégrer 80.000 composants électroniques à l'heure », témoigne Yannick Dessertenne, co-fondateur, il y a trois ans de la SNOC (Société Nationale des Objets Connectés), spécialisée dans la fabrication de solutions et de systèmes électroniques connectés, avec une gamme de capteurs à bas coûts, dédiés au réseau bas débit, utilisé par les objets connectés. Du hardware capable de gérer les données de température, de niveau, de luminosité, de détection...
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Des startups aux grands groupes
Pour dégager du chiffre d'affaires rapidement, les dirigeants de la SNOC ont d'emblée investi dans un site de e-commerce pour commercialiser ses propres produits et des marques partenaires. « Dès le premier mois, on a fait du chiffre », explique le co-fondateur du site de vente en ligne Yadom.fr, qui compte 2.000 clients dans 40 pays. « Notre présence à la COB nous a permis d'être à la croisée des réseaux, d'évènements et des grands groupes », reconnait Yannick Dessertenne, engagé dans des projets confidentiels auprès de grands groupes.
Initialement pensée pour mettre le pied à l'étrier de startups, la Cité de l'objet connecté a dû rapidement se diversifier pour trouver un équilibre économique.
D'où la création de services à destination des PME et des grands groupes comme Eram, Enedis... pour acculturer leurs effectifs, travailler sur des cas d'usages et développer des applications pour le monde industriel. Si la majorité des entreprises provient du Grand Ouest, l'expertise de la COB commence à attirer des entreprises parisiennes et du Sud de la France.
« C'est un écosystème à taille humaine, qui permet d'aller vite dans les contacts, et qui offre un vrai potentiel de clients. Angers est vraiment en mode startup », note Morgan Lavaux, co-fondateur de Captiv, une startup nantaise, incubée par la Cité de l'objet connectée, spécialisée dans la fabrication de capteurs de température, d'humidité, et de pression atmosphérique connectés à un smartphone (Hector, TH20...) et de Gaspard, un tapis connecté destiné aux personnes en fauteuil roulant pouvant prévenir les inflammations. L'électronique est fabriquée par Eolane, la plasturgie par une PME vendéenne, et l'assemblage réalisé par un CAT de la région nantaise.
Depuis, Inter Mutuelles Assistance a choisi le système TH20, distribué à 1.600 prestataires pour équiper des habitations en vue d'anticiper les sinistres dus à l'humidité ou aux dégâts des eaux. Conçu en partenariat avec le centre de rééducation de Kerpape (56), le tapis « Gaspard » devrait être commercialisé en fin d'année. De 250.000 euros en 2016, le chiffre d'affaires de Captiv devrait grimper à 400.000 euros cette année, et flirter avec les 600.000 euros en 2018 et 1 million d'euros en 2019. Grâce à la mise en œuvre d'un système d'abonnement permettant de générer de la trésorerie.
« Le véritable déclencheur a été labellisation Angers French Tech au sein du réseau IoT et manufacturing. Depuis deux ans, la feuille de route est claire. Il s'agit de fédérer, accélérer et faire rayonner l'ensemble au niveau national et international », relève Michel Perrinet. Entre 2015 et 2016, plus de 50 millions d'euros ont été levés par une quinzaine de startups, dont 15 millions d'euros pour la seule Physidia, une jeune entreprise créée au sein du groupe angevin OEM Development, pour lancer un équipement compact d'hémodialyse innovant à l'international.
En deux ans, le programme d'accélération, baptisé opération Renard, monté en partenariat avec le Startup Palace de Nantes, a permis de densifier le tissu numérique local. « Nous avons accueilli 25 porteurs de projets dont dix-sept ont donné lieu à des créations d'entreprise ». À l'occasion du WEF, l'accélérateur parisien NUMA a annoncé l'implantation d'une filiale à Angers pour accélérer 56 startups européennes dans le domaine des objets connectés pour leur donner un coup de pouce industriels et financiers. « L'un des objectifs est que ces startups industrialisent leur activité à Angers », observe Jean-Pierre Bernheim, vice-président de l'agglomération angevine, qui à l'inverse a noué une convention avec la ville américaine d'Austin pour favoriser le rayonnement des entreprises à l'international. L'angevin Qowisio, spécialiste du déploiement du réseau bas débit a été le premier à bénéficier de ce partenariat.
Pionnière dans le déploiement d'un wifi gratuit linéaire en 2013, grâce à l'implantation de 160 bornes par l'opérateur de télécommunication angevin Aphone, Angers s'illustre aussi par la mise en œuvre de la plateforme PAVIC, liée par une convention signée avec Angers Loire Métropole, pour tester et accélérer en situation réel des solutions dédiées à l'univers des smart cities.
« C'est une porte d'entrée pour tous les acteurs qu'ils soient grands groupe, PME, startups, associations... ou institutions. La structure est pilotée par une gouvernance mêlant l'académique, les institutions et les entreprises », explique Constante Nebulla, adjointe au numérique de la ville d'Angers, qui voit en cette expérimentation une simplification et un assouplissement des procédures, souvent lourdes et complexes dans les collectivités quand, à l'inverse, les usages vont vite.
Une quinzaine de projets serait déployée avec La Poste, Engie, Malakoff Médéric, Veolia, Lacroix City ou Evolis, dont la gestion des données a permis, par exemple, la création de la carte A'tout pour bénéficier de nombreux services (transport, sport, loisirs, déplacements...) sur la ville.
En près de trois ans, la Plateforme a financé 200.000 euros d'équipements ou des démonstrateurs à l'échelle 1 pour la gestion des déchets, le stationnement, la sécurisation d'écoles ou l'éclairage public.
Sur le jardin du Mail, le groupe a aussi travaillé sur la gestion d'un éclairage intelligent, dont l'intensité augmente selon la présence et l'éloignement d'un piéton ou d'un vélo. Un moyen d'optimiser la sécurité et les économies d'énergie.
« Pour nous, c'est une vitrine, un moyen de dialoguer avec des startups, des PME... sur des cas d'usages et de réfléchir à l'urbanisation de territoires du futur. C'est vraiment un jeu à trois entre startups, l'agglo et nous-mêmes. La difficulté ensuite, c'est que le retour sur investissement est assez long sur ce type d'opérations. Or, les business models des grands groupes et des startups suivent rarement les mêmes logiques », dit-il, à l'instar du développement d'un projet de véhicule connecté aux infrastructures, ou d'une signalétique contextuelle qui permettra d'optimiser les parcours des transports en commun, afin qu'un véhicule puisse traverser une ville sans s'arrêter.
Frédéric Thual