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Le Web2Day veut donner du sens à sa vie

Frédéric Thual, à Nantes

Publié le 13 juin 2018 à 05:51 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:52

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Imaginé il y a dix ans pour fédérer et promouvoir l'écosystème digital nantais sur la scène nationale, le festival du numérique Web2day célèbre ses dix ans du 13 au 15 juin, à Nantes, avec l'ambition de devenir plus humain, plus social, plus féminin, plus international. Objectif : mieux coller aux enjeux de la société.

Il est comme un vieil adolescent ou un jeune adulte. Toujours un peu rebelle, mais conscient que demain ne sera plus comme avant. Si son ADN ne change pas, -être le rendez-vous business de la Tech où l'on ne se prend pas au sérieux-, dix ans après sa naissance, le Web2Day veut donner du sens à sa vie. La programmation de la dixième édition de ce festival nantais du numérique ne dit pas autre chose.

« On ne parle presque plus de numérique. Certes, il y a toujours des ateliers et conférences autour des Tech, du développement des startups, des levées de fonds, mais on élargit au maximum pour réfléchir à ce qu'on fait, à la responsabilité des nouvelles technos dans la société. Les risques ou les craintes qu'elles peuvent engendrer, à l'heure de l'intelligence artificielle (IA), du RGPD... ce que font les grosses entreprises de leur pouvoir, à l'image des histoires avec Facebook et consorts, et à l'inverse, comment les nouvelles technos peuvent être d'un grand secours lors de catastrophes naturelles, comment elles peuvent aider des réfugiés ou accompagner les gens des quartiers à trouver un emploi... »,explique Magali Olivier, co-fondatrice du Web2day, en charge de la programmation, qui propose plus de 200 rendez-vous sur trois jours.

Celle-ci sera plus riche, plus variée avec la venue de chercheurs, philosophes, sociologues, designers, écrivains, artistes... qui apporteront à leur manière des éclairages sur la cybersécurité, la blockchain, la cryptomonnaie, l'IA, les chatbots, les datas, la réalité augmentée ou les fake news...

Une programmation ouverte, sociale et responsable

Après un lancement sonore, avec Em Sheperd, une figure de la scène électro nantaise, Sandrine Roudaut, la chercheuse, auteure et co-fondatrice d'Alternité lancera la réflexion autour de « L'utopie numérique. Le transhumanisme ou l'hyperhumanisme, Mythes, illusions et diversion ». Le ton est donné. En 30 minutes, Jean-Christophe Bonis, ceo d'Oxymore, philosophera sur « ... le fait de pouvoir faire nous donne-t-il le droit de faire ? ».

Pour Arnaud Lacan, professeur de management au Kedge Business School « Le monde change. Les valeurs se déplacent...Parce que l'entreprise n'est pas un atome isolé du corps social ... il faut alors envisager de disrupter nos certitudes conceptuelles... ». Pierre Friquet, créateur d'expérience immersive, proposera lui, un voyage afin d'y révéler l'utopie digitale, l'absurdité de l'industrie naissante et le rêve de l'art immersif. Le fondateur du studio d'innovation XXII, William Eldin imaginera « comment l'IA va augmenter l'homme ».

La designer égyptienne Ghada Wali déliera les langues en montrant comment apprendre l'arabe avec un simple jeu de Lego ou comment un système linguistique visuel peut permettre de surmonter la peur de l'apprentissage d'une langue. L'Estonienne Anna Piperal expliquera les vertus du vote en ligne et de l'e-démocratie dans son pays. D'autres encore s'interrogeront pour savoir si 2018 est la meilleure ou la pire des années pour les Tech. Bref, pour peu, on aura presque envie d'aller se détendre à l'éclairante conférence d'Olivier Ezratti et Fanny Bouton sur l'informatique quantique.

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Si les « Tech for good », solutions au service du bien-être et du bien commun occuperont une belle place avec notamment Techfugees France, une entreprise sociale internationale qui tente d'autonomiser les réfugiés par le biais de la technologie que les geeks se rassurent, le Web2Day n'a pas totalement perdu son âme. On se demandera aussi « pourquoi choisir entre RPC, SOAP, REST et GraphQL... alors que le problème est peut-être bien plus profond... »

Deux ou trois questions à se poser quand même

« Il est temps de faire rentrer les sciences sociales dans le Web2day, qu'il s'ouvre davantage sur les usages. La plupart des conférences, je n'y pipe rien. Il faudrait arrêter d'être béa sur l'IA, il y a quand même deux ou trois questions à se poser... », tacle François Badenes, sociologue de formation, et co-fondateur, avec François Michel Estival et Ludovic Simon, de la Cantique numérique et du Web2day, qu'il a depuis quitté pour fonder la Fabrique du changement, structure positionnée sur l'accompagnement des entreprises vers plus de collaboratif et d'innovation managériale.« Il y a dix ans, on était très en avance. Aujourd'hui, tous les territoires racontent la même histoire. J'aimerais que le Web2day sache garder sa fraicheur et son envie de refaire le monde. Qu'il ne devienne pas un cercle d'initiés avec son jargon », dit-il.

Il y a dix ans, c'est lui qui mettait le pied à l'étrier d'Adrien Poggetti, aujourd'hui directeur de la Cantine numérique, du festival du Web2day et délégué général de la Nantes Tech.

« À l'époque, le Web2day, c'était une demi-journée de rendez-vous d'affaires pour 200 personnes et un budget de 4000 € », se souvient Adrien Poggetti.« On voulait monter un évènement atypique pour aider les acteurs du digital, loin des tables rondes qui réunissaient des sachants... Fédérer l'écosystème », rappelle François Badenes.

Naissance du mouvement Naoned IA

Dix ans plus tard, le budget a grimpé à 500.000 euros. Plus de cent fois plus qu'à ses débuts. Le festival s'étale désormais sur trois jours. Associe quarante-cinq partenaires (Enedis, Orange, La Poste, INPI, SNCF, Google...).

« Et des partenaires qui se permettent des choses qu'ils ne feraient pas ailleurs », se félicite Adrien Poggetti.

Cinq mille personnes arpentent ainsi les nefs de l'Ile de Nantes au pied d'un éléphant géant... dans une ambiance décalée que l'on tient à préserver. Au total, ce sont près de trois cents 300 speakers dont un tiers d'étrangers invités sur la dizaine de scènes (Stéréolux, Trempolino...) désormais bien ancrées dans le Quartier de la création sur l'île de Nantes, où deux nouvelles scènes ont fait leur apparition. Le Mediacampus a ouvert son amphi de 300 places et le « Chapitalk » implanté sur l'esplanade de l'ancien chantier naval offrira un nouvel espace de parole. Pour la première fois, ce parterre d'experts sera composé de 25% de femmes. « Ça bouge ! », se félicite Sandrine Charpentier, dirigeante de l'agence nantaise Digitaly, qui promeut la culture digitale, la mixité et la diversité dans l'entreprise. « On n'atteint pas encore le taux de 40% comme à VivaTech, mais jusqu'à présent le Web2day était à la traine par rapport aux autres évènements. À l'inverse, ce festival reste à taille humaine et permet d'avoir facilement accès à tout l'écosystème », dit-elle profitant de ce rendez-vous pour annoncer le lancement de la troisième Édition du prix des femmes du digital. Place de village, le Web2day sera l'occasion de lancer le mouvement Naoned IA.

« Un manifeste pour une Intelligence Artificielle (IA) responsable, éthique... et populaire », indique Francky Trichet, adjoint au numérique de la ville et enseignant-chercheur à l'université, spécialisé dans l'IA.

Ce collectif, réunissant une trentaine d'acteurs du privé et du public œuvrant autour de l'IA sur le territoire, voudrait devenir un cluster national.

« On tient à ce que le développement de l'IA n'aille pas au à l'encontre du bien-être des gens. Or, les bouleversements de l'IA seront bien plus importants que ceux produits par le web », prévient-il.

Un ovni ouvert au management et aux politiques

Evènement attendu par l'écosystème, le Web2day est aussi devenu, un terrain de jeu pour les managers « Certaines entreprises bâtissent leur programme d'incentive au regard des conférences et travaillent dessus les mois suivants », note Adrien Poggetti. Partenaire historique depuis cinq ans, la Banque Populaire Grand Ouest y sera présente avec 40 collaborateurs ; des conseillers commerciaux, des coach référents, les équipes du marketing, de la communication, du développement, de l'innovation, la filiale Proximéa créée il y deux ans autour du crowdfunding.

« Pour nous, c'est l'occasion de fédérer les équipes autour des enjeux de la transition digitale, de rencontrer différentes typologies de prospects, de mettre en avant nos clients et de faire un peu de veille. La première fois, je suis venu avec ma table et mes tréteaux », se rappelle Christophe Cadenat, directeur de la modernisation de BPGO.« Le Web2day a beaucoup grandi, mais il a réussi à maintenir l'ambiance. C'est une zone d'échanges incomparable pour les startups, les geeks, les grands groupes, les PME, le monde académique, les politiques... »,constate-t-il. La fréquentation pourrait, cette année, flirter avec les 6.000 personnes.

L'an dernier, les réseaux sociaux ont produit plus de 30.000 mentions sur Twitter, 22,4 millions d'impressions, 19.000 vues en livestream...

« L'impact en ligne du Web2day est sans cesse plus marqué. On monte d'une marche chaque année. On est un ovni, mais on tient à le rester», confie Magali Olivier,qui associe quelque deux cents bénévoles pour faire tourner la machine.

S'il a pris du galon dans l'écosystème, le Web2day a, aussi, su orchestrer de subtils moments de gloire avec les venues des ministres Fleur Pellerin et Axelle Le Maire, qui revient cette année animer une conférence sur les enjeux du numérique en Europe. L'édition 2018, qui comptera trois députés en activité parmi les speakers, n'échappera pas à sa tradition « politique » avec une prise de parole de Mounir Mahjoubi, secrétaire d'État, en charge du numérique.

Éviter les fractures

Cette dixième édition sera aussi l'occasion de voir revenir des talents comme les fondateurs de BlablaCar Frédéric Mazzella, ou Eric Léandri, PDG du moteur de recherche Qwant qui s'étaient fait les dents au Web2day. L'un des moments phares reste le Global Challenge, un concours de startups où se pressent, chaque année, deux cents candidats dont cinquante sont sélectionnés pour venir pitcher et convaincre public et jury, avec parfois des moments cultes... « Ou de profondes solitudes », se souvient Adrien Poggetti, qui à l'occasion d'une liaison Skype organisée sur scène, avait dû meubler dix minutes avant l'arrivée de la ministre Axelle Lemaire qui, cette année, en chair et en os, remettra les trophées du concours. Sueurs froides ou délire lorsque Olivier Ezratti déboule sur scène dans une scintillante combinaison de cosmonaute en aluminium au côté d'un étonnant dinosaure pour une conférence sur l'astronomie et l'entrepreneuriat.

« Le virage date de 2012, lors du transfert sous les nefs, avec l'arrivée de Google comme partenaire », se souvient Magali Olivier.

C'est presque devenu un show... mais un show à la nantaise, activement soutenu par la French Tech, qui soumet des noms de speakers.

S'il a contribué à fédérer l'écosystème régional et le faire rayonner dans l'Hexagone avec 50% de festivaliers venant hors des Pays de la Loire, le Web2Day a, en revanche, plus de mal à passer le cap de l'internationalisation. (voir encadré ci-dessous).

« Mais pour la métropole, c'est un maillon fort du développement économique du numérique où les levées de fonds sont passées de 6 à 97 millions d'euros par an en quatre ans. Et côté emploi, 4.200 postes ont été créés au 1er janvier 2017 alors que nous nous sommes fixés l'objectif de 5.000 emplois à 2020 », ne manque pas de rappeler Francky Trichet.

« Le Web2day a eu le mérite de positionner Nantes sur la carte du numérique français. Il est devenu une référence et une caisse de résonnance ». C'est là que se croise tout l'écosystème. En famille. « Il doit maintenant être aussi une vitrine pour présenter une autre forme du numérique. Il y a un vrai risque de fracture entre la Tech et ceux qui s'en sentent exclus », souligne Adrien Poggetti. Au-delà de ses introspections, le Web2day ne devrait pas faillir à sa réputation de rendez-vous festif et décalé avec de nombreuses surprises et, pour cette édition, des fêtes tous les soirs...

_____

LE CAP DES 10 PROCHAINES ANNÉES : L'INTERNATIONAL

Comme pour l'ensemble de l'activité économique de la région, l'international est la faiblesse que ce festival doit rapidement dépasser pour continuer de satisfaire des startups qui ont grandi, à l'instar des fleurons nantais IAdvise, Akeneo, Lengow... dont les marchés sont européens et mondiaux.

«Il passe de l'adolescence à la maturité. Le point noir, c'est la vision internationale », reconnait, Francky Trichet, l'adjoint au numérique de la ville.« C'est comme pour les festivals de musique, sans programmation internationale, tu ne passes pas le coup. Et ça, c'est un élément d'attractivité.»

Pour lui, l'arrivée, l'an dernier, de l'américain Rob Spiro, acteur de la Silicon Valley et fondateur de l'accélérateur Imagine Machine, peut être un facteur de basculement. Tout comme les liens renforcés avec la municipalité de Montréal, capitale de l'IA, dont la venue de l'adjoint au numérique Pierre-Luc Lachance, contribuera à donner une coloration internationale au festival nantais, qui a, pour la première fois, noué un partenariat avec le Parcours Numérique Francophone.

Tout en se félicitant ses premières avancées dans ce domaine, la BPGO   (Banque Populaire du Grand Ouest) ne cache pas ses attentes.

« La prochaine marche à monter, c'est l'international. Nous sommes certes une banque coopérative régionale, mais les clients que nous accompagnons, qu'ils soient startups, PME ou ETI... ont tous des ambitions internationales. Leurs marchés sont en partie hors de nos frontières», ajoute Christophe Cadenat, directeur de la modernisation à la BPGO.

À la décharge du Web2day, la culture « export » demeure le parent pauvre des Pays de la Loire, classée au 11e rang des régions françaises. Pour Francky Trichet, cette timidité s'explique par trois raisons. D'abord, le numérique français ne compte aucun festival de cette dimension. « Même VivaTech, ce n'est pas le CES de Las Vegas. Il a du mal à transpirer hors des frontières. Ensuite, ici, à Nantes, la majorité des conférences est en français et donc incompréhensible par la plupart des étrangers, qui donc ne viennent pas. » L'an dernier, il accueillait quelques délégations du Québec, de la Côte d'Ivoire, du Sénégal, de Belgique... Une population essentiellement issue de la communauté francophone. Cette année, ils devraient être cent-cinquante. « L'international, c'est l'objectif des dix prochaines années. C'est difficile. Il faut beaucoup d'énergie, des relais au long cours et des ressources financières plus conséquentes », admet Adrien Poggetti.

Or, aujourd'hui avec un forfait trois jours à 300 euros, le Web2day demeure un des évènements du numérique le moins cher quand le Slush d'Helsinki propose des forfaits à 900 euros les deux jours, le Web Submit de Lisbonne à plus d'un millier d'euros ou le C2 (commerce et créativité) de Montréal à 2.995 dollars canadiens, boisson et repas en sus... Et ici, la tradition veut que l'on ne rémunère pas les speakers. D'où aussi une certaine désinvolture qui conduit à des annulations de dernière minute qui font s'arracher les cheveux aux organisateurs. « On ne pourra de toute façon pas doubler le prix. Ce n'est pas dans notre ADN. On ne tient pas à accueillir que des gens qui touchent 4.000 euros par mois », estime le patron du Web2day, conscient qu'il y a une vraie stratégie à développer...

Frédéric Thual, à Nantes

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