Manuelle Gautrand : « Il faut stopper l'étalement urbain »

 |   |  1197  mots
(Crédits : DR)
Crise du vivre ensemble, mobilité de plus en plus tendue, perte des repères... Des transformations qui affectent les espaces urbains. Dans cette nouvelle donne, comment imaginer la ville de demain ? Rencontre avec l'architecte Manuelle Gautrand.

LA TRIBUNE - Quels sont les points fondamentaux pour qu'une ville appréhende les contraintes de demain ?

MANUELLE GAUTRAND - Les villes doivent tout d'abord appréhender leur pouvoir : se rendre compte qu'elles attirent, de plus en plus, et qu'elles ne vont cesser de grandir. Certaines métropoles sont souvent, déjà aujourd'hui, plus fortes et plus puissantes que des États.

En France, les projections statistiques expriment que le territoire de la France métropolitaine doit se préparer à accueillir 11,5 millions d'habitants nouveaux d'ici à 2050, dans ses grandes villes et ses métropoles, dont environ 3 millions supplémentaires en région parisienne. Les villes doivent en premier lieu apprendre à accueillir, et à le faire bien, en apportant la dignité et le confort nécessaires aux personnes qui arrivent.

Ce flux vers les grandes villes est-il à l'origine de nouvelles contraintes pour la ville ?

Cette « nouvelle donne » est génératrice de nouvelles contraintes, certes, mais également de grandes opportunités, pour penser et construire un cadre de vie plus humain, adapté à nos nouveaux besoins.

Pour cela, les villes doivent apprendre à être réactives et agiles. Elles doivent être plus inclusives, plus généreuses. Elles doivent mettre l'humain, l'usager, son confort et son bien-être, au coeur de leur développement, et les architectes peuvent, à travers leurs projets, favoriser cette évolution.

Une « ville plus humaine » signifie une ville aménagée et construite de manière à ce que ses habitants soient proches des services essentiels, le plus proche possible des lieux de travail, dans un cadre de vie agréable et accueillant. Cela signifie également une ville qui intègre les initiatives individuelles et collectives, qui rende le dialogue entre gouvernance territoriale, opérateurs privés et suggestions citoyennes plus facile et constructif, car je sais qu'il peut être très constructif.

Comment imaginez-vous les villes de demain ? Horizontales et tentaculaires ou comme les représente le film Blade Runner, verticales et massives ?

Une métropole doit forcément être « polycentrique » : un seul coeur ne peut satisfaire, avec le même degré de qualité, tous les habitants. Mettre en valeur et développer plusieurs polarités est une nécessité presque vitale. Ces polarités doivent s'articuler et se répondre entre elles. Chacune doit cultiver sa spécificité et sa différence, ses symboles et ses monuments, et en même temps son lien unique avec les autres. Une ville est un fantastique espace de flux qu'il faut ordonnancer.

Il est essentiel de stopper l'étalement urbain et de revenir en quelque sorte sur l'existant, le magnifier, le retravailler, le déconstruire si besoin ou le faire évoluer. Une ville plus compacte est ainsi une ville qui rationalise son utilisation de l'espace et qui organise différemment les programmes qu'elle abrite : non seulement à l'horizontale, mais également à la verticale. Il s'agit d'un grand avantage pour les habitants, car elle favorise la proximité et la mixité, programmatiques comme humaines. Elle permet ainsi de penser davantage par « polarités » qui cumulent plusieurs espaces et fonctions.

Avez-vous quelques exemples qui proposent des schémas à suivre ?

Le projet que nous menons actuellement à Stockholm illustre parfaitement cette idée de renouvellement et presque de « construction de la ville sur la ville ». Nous travaillons pour les investisseurs Areim/SEB sur la restructuration d'un très beau bâtiment historique et classé situé en plein centre de la ville, projet dont la livraison est prévue en 2021. Nous le faisons « la main dans la main » avec la ville de Stockholm et les élus, qui participent à nos travaux et nous encouragent à redonner vie à ce « navire urbain » magnifique mais devenu partiellement obsolète.

Redonner vie à cet ensemble monofonctionnel de bureaux implique de travailler sur le fond : modifier les usages, intégrer de nouveaux programmes, rendre son rapport à la ville plus ouvert et moins monumental, fluidifier les relations de ce patrimoine avec le quartier. C'est un travail urbain, programmatique et très sensible.

Outre cette restructuration, le projet prévoit une surélévation de plusieurs niveaux qui vient se poser délicatement sur les toitures, et qui s'articule pour se glisser, comme une pièce de puzzle manquante, dans la magnifique silhouette de la vieille ville. Car, à l'inverse de la plupart des bâtiments du centre-ville, le bâtiment existant des années 1970, un fleuron de l'architecture brutaliste suédoise, ne possède qu'une toiture plate : en réalité, cette longue volumétrie plissée que nous créons vient finalement compléter le bâtiment existant et lui ajoute la toiture qui lui manquait.

Comment votre démarche créative a-t-elle fait germer ce projet ?

J'ai été impressionnée par la silhouette de Stockholm, faite d'une sculpture de toitures souvent ornementées dans une magnifique palette de couleurs. Ce grand paysage m'a inspirée et j'ai souhaité créer une surélévation qui réinterprète en quelque sorte cette silhouette suédoise si exceptionnelle. Le pliage de toiture est aussi l'opportunité de glisser entre existant et surélévation un magnifique espace de respiration, constitué d'un jardin en belvédère donnant sur le paysage alentour. En partie dédié aux bureaux, il est également destiné à un restaurant et à des programmes publics : ce jardin donne un accès aux Suédois qui peuvent désormais admirer leur ville. Il devient un lieu destination et un point de repère dans la ville.

Ainsi de la même manière que le projet s'accapare le haut du bâtiment pour le réveiller et lui adjoindre cette extension remarquable, le projet s'attèle à restaurer des liaisons généreuses en partie basse avec les espaces publics et le quartier : le jardin est ouvert, le pavillon investi d'un restaurant, le sous-sol transformé en espace commercial relié par un patio vers le jardin en surplomb.

Est-ce difficile de faire converger les intérêts des investisseurs et ceux de la ville ?

Dans ce travail « donnant-donnant » entre la ville et les investisseurs, si ces derniers gagnent en quelque sorte le droit de construire de nombreux mètres carrés supplémentaires, la ville gagne en retour la restructuration des relations que ce bâtiment entretient avec son quartier, et plus loin encore, celles qu'il entretient avec le grand pont de liaison vers la gare : le projet intègre la revalorisation de ce pont pour en faire un lieu de promenade plus qu'un lieu de passage, revalorisation que la ville ne pourrait pas entamer seule, à commencer par financièrement.

Finalement, tout le monde y gagne : chacun sait autour de la table qu'il travaille pour sa ville, que la revalorisation de ce bâtiment profitera à tous, et qu'elle est nécessaire pour lancer dans son sillage tout ce travail connexe, mais vital sur les espaces publics alentour.

 ___

BIO :

  • née le 14 juillet 1961 à Marseille
  • 1985 diplôme d'Architecte DPLG à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Montpellier.
  • 2014 Prix « Femme Architecte » de l'année
  • 2017 Prix international « The European Prize for Architecture »
  • Projets en cours : immeuble mixte hôtel et logements à Montpellier, l'extension en surélévation d'un immeuble de bureaux à Stockholm, un ensemble de logements collectifs à Toulouse, un centre commercial à Annecy, les logements Edison Lite (Réinventer Paris), un « learning & civic center » à Parramatta en Australie,...

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 27/11/2017 à 18:29 :
Ll'haussmanien parisien et ses 5 à 6 étages a la meilleure densité, nettement supérieure aux barres et aux tours des bétonneurs modernes. Refaisons de l'haussmanien et tout le monde sera content...sauf peut-etre les architectes qui se veulent tous créatifs!
a écrit le 27/11/2017 à 17:28 :
Stopper l'étalement .... Discours bien français !
Musk et sa "Boring Company" font le maximum pour développer des tunneliers rapides avec de rendre moins chers les liens express entre les villes ( auto / hyperloop / etc).

Le RER a été une réponse super efficace à l'époque. Cela met la banlieue à portée du centre où tout est censé se passer suivant cette urbaniste.

La méthode parisienne est de packer tout le monde. Dire à une population vieillissante qu'il faut aller à vélo à 80 ans sous la pluie faire ses courses. (de toute façon la retraite peut pas payer la dernière génération d'auto non polluante autorisée en ville).

Selon un sondage de "Cadre Emploi", 80% des cadres parisiens sont saturés par Paris. Ca va finit comme à La Poste : quand le taux de suicide sera suffisant, on se dira qu'il faut penser aux humains et non à la couleur des jolis toits comme Stockholm.

Densifier encore plus : Personne n'y croit !! (à part ceux qui sont payés pour densifier les centres villes).
Bravo au journaliste pour la question "Blade Runner", car c'est grâce à ce type d'image que l'on peut faire prendre conscience aux urbanistes que leurs rèves ont déjà été projettés par un monde de média largement plus compétent à sentir la vie.
a écrit le 27/11/2017 à 16:52 :
N'en déplaise à cette "experte" il existe bien d'autres solutions.

- Arrêter de mettre les entreprise en ville et les travailleurs en banlieue. La mixité commence par la déconcentration des zones de bureau vers les communes de banlieue des métropoles. Cela éviterai de nombreux déplacements.

- Redynamiser les préfectures et sous préfectures de provinces qui se dépeuplent.

- Permettre la réinstallation d’artisans en ville avec des locaux dans tout les nouveaux quartiers. Pourquoi les artisans qui travaillent en villes ont tous leurs entreprises à plusieurs de KM de celle-ci? Juste parce qu'ils en ont été chassé lors de rénovation et des prix prohibitifs. Pourquoi ne pas créer un système proche des HLM mais pour des locaux artisanaux de moins de 10 employés?

Il faut juste penser autrement. Ce qui est le plus dur!!!!
a écrit le 27/11/2017 à 16:26 :
Et on peut légitimement penser que cette dame vit dans une maison avec jardin, mais pas dans un centre urbain, top pollué, populeux et insécure, comme tous les décideurs qui font ce qu'ils pensent bons pour nous, mais pas pour eux...
a écrit le 27/11/2017 à 14:17 :
L'est une position tout à fait idéologique.
Les grands ensembles et les cités furent le résultats des mêmes argumentaires. Avec le succès que l'on sait.
Pourquoi l'homme serait -il plus en harmonie dans un univers concentré (et donc très artificialisé) que dans un cadre ouvert et large ?
Bien à vous
a écrit le 27/11/2017 à 14:13 :
Donc, il faut construire les villes à la campagne. Vous voyez les élus et les hauts fonctionnaires des grandes cités abandonner leurs prérogatives ? Ils préféreront que le système devienne totalement ingérable. Les deux mamelles de ces gens sont la cupidité et le crétinisme.
a écrit le 27/11/2017 à 13:17 :
"Il est essentiel de stopper l'étalement urbain et de revenir en quelque sorte sur l'existant, le magnifier, le retravailler, le déconstruire si besoin ou le faire évoluer." : très belle phrase dans un joli article ... dans le monde des Bisounours !! Parce qu'actuellement, on pourrait remplacer par : "on rase toutes les maisons et les jardins possibles, pour y mettre des bâtiments les plus denses possibles sans se soucier des problèmes que ça va engendrer (circulation, stationnement, sécurité etc ...) " !!
a écrit le 27/11/2017 à 10:56 :
La difference entre dieu et un architecte ?
Dieu ne se prend pas pour un architecte.
a écrit le 27/11/2017 à 10:21 :
> le projet prévoit une surélévation de plusieurs niveaux qui vient se poser délicatement sur les toitures

L'ensemble de l'interview est assez déjantée et surréaliste mais je crois que c'est ma phrase favorite.
a écrit le 27/11/2017 à 4:47 :
Quelle difference entre dieu et un architecte ? L'architecte a reponse a tout.
a écrit le 26/11/2017 à 21:04 :
Les tours, les barres pour les prolos avec 8m2 assignes par personnes, et toujours les mêmes qui pourront justifier de vivre dans un habitat privilégié....Blade Runner à coup sûr....doublé de 1984 pour bien contrôler la pensée de chacun....bienvenue en enfer! Et toutes ces bonnes âmes qui nous expliquent que c'est pour notre bien....Et si on commençait par contrôler les naissances sur l'ensemble de la planète pour éviter d'en arriver là ? En plus ce serait bon pour la planète non?
a écrit le 26/11/2017 à 20:33 :
Comment voulez-vous stopper l'étalement urbain si vous n'avez pas une politique de la natalité réaliste, c'est à dire le contrôle des naissances...Sujet tabou.....
a écrit le 26/11/2017 à 19:43 :
Il faudrait d'urgence avoir une politique de décentralisation. Les campagnes sont dépeuplées, il y a des villes vides , celles du bord de mer pourraient accueillir des milliers de personnes. Avec les nouvelles technologies, pourquoi entasser 12 millions d'habitants en île de France?
Réponse de le 27/11/2017 à 12:32 :
D'accord avec vous sauf sur le fait de trop développer le bord de mer.
Le bord de mer ne doit pas être trop développé car il est déjà fragile et le sera encore plus avec les déréglements climatiques qui s’accélèrent.
a écrit le 26/11/2017 à 16:29 :
"« Il faut stopper l'étalement urbain »"...Réflexion sensée, sauf que pour cette architecte, ce n'est pas faire maigrir les villes, mais les "repenser"! Elle admet qu'il y aura de plus en plus de monde dans les villes et sa seule solution, c'est "repenser la ville". L'idée qu'on pourrait peut-être occuper l'espace autrement, différemment, ailleurs sur le territoire, elle n'en n'évoque même pas l'hypothèse, alors que ça devrait être la première solution à envisager. Il est certainement plus prestigieux pour un architecte de s'identifier à un grand bâtisseur, à un grand nom de l'architecture, de Le Corbusier à Jean Nouvelle, que d'être un obscur qui oeuvrerait pour la collectivité.
Réponse de le 26/11/2017 à 19:31 :
Surtout que les moteurs de l etalement urbains ne sont pas du tout pris en compte par cette dame. Contruire en hauteur histoire d avoir encore plus de gens les uns sur les autres, rien au sujet de la délinquance qui est pourtant l une des premiere motivation pour ne pas aller habiter le 93 ....
Réponse de le 26/11/2017 à 20:36 :
@cd : ben justement, il y a gros à parier que le 93, très proche de Paris, va se gentrifier et que ses populations pauvres seront repoussées en périphérie de l'Ile de France...
Réponse de le 27/11/2017 à 12:29 :
Il faut stopper l'étalement urbain qui est un des cancers de la France mais il ne faut pas pour cela concentrer la croissance sur une dizaine de ville car là justement c'est le meilleur moyen de favoriser l'étalement urbain.
Un bon aménagement du territoire consiste au contraire à redynamiser toutes les villes moyennes et petites villes qui ont un centre déjà construit avec tous les équipements qu'il faut.
Mais c'est sur, c'est moins prestigieux pour un architecture...mais n'est ce pas plus valorisant de participer à un développement humainement responsable ?
a écrit le 26/11/2017 à 15:21 :
Quand on voit les mégalopoles à la densité effrayante, avec tous les problèmes connexes de sécurité, déplacements, bruit, pollution, ... que nous ont pondu architectes et urbanistes depuis 50 ans, il y a de quoi être inquiet face à cette idée de densifier encore les villes, et de les faire croître sans fin

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :