Revue

Rêver la ville

En 2050, les métropoles pourraient accueillir six milliards d’habitants, soit 70 à 80 % de la population mondiale. Les transformations profondes que nous connaissons – changement climatique, transformation numérique, mobilités réinventées – vont à coup sûr modifier l’apparence des grandes agglomérations. Plus verte, moins polluante, autosuffisante : la ville de demain a déjà été imaginée par des architectes visionnaires. (Article issu de "T" La Revue de La Tribune - N°3 Février 2021)

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Projet Paris 2050 - Ferme verticale rapatriant la campagne aux portes de la ville - Porte d'Aubervilliers Paris19e par VIncent Callebaut Architectes
Projet Paris 2050 - Ferme verticale rapatriant la campagne aux portes de la ville - Porte d'Aubervilliers Paris19e par VIncent Callebaut Architectes (Crédits : Vincent Caillebaut Architectures)

À quoi ressemblera la ville de 2050 ? Mégalopole polluée façon New Delhi ou Pékin, smart city efficiente comme Songdo en Corée du Sud, cité futuriste surgie du désert à l'image de Neom en Arabie saoudite, villes flottantes pour accueillir les réfugiés climatiques ou des communautés libertariennes : les scénarios sont nombreux et variés. Dans un monde parfait, le meilleur d'entre eux serait une ville durable, baignée de végétation, alimentée par les énergies renouvelables et autosuffisante pour son alimentation et sa gestion des déchets comme l'a conceptualisée l'architecte visionnaire Vincent Callebaut.

En réalité, la plupart des projets de métropoles futuristes insèrent de la nature dans les immeubles afin de combattre la pollution et les épisodes caniculaires. Déjà au début des années 2010, l'architecte bulgare Tsvetan Toshkov, installé à Londres, imaginait une cité au-dessus des nuages : d'immenses tours en acier surplombant les plus hauts gratte-ciel, couronnées d'un dôme en forme de fleur de lotus entouré d'espaces verts. « City in the Sky est un concept d'oasis tranquille au-dessus des mégacités polluées où l'on peut échapper au bruit, au smog et à la saleté. Il est inspiré par le lotus, connu pour sa capacité à émerger pure et propre des eaux boueuses » explique Tsvetan Toshkov. Un projet qui laisse songeur, et il n'est pas le seul... Côté mer, Koen Olthuis, fondateur du cabinet d'architecture néerlandais Waterstudio, a des ambitions tout aussi prometteuses. Pour ce spécialiste de l'urbanisme aquatique, le but premier est d'utiliser l'eau comme surface constructible et d'éviter de bâtir sur des terres fertiles. Avec Sea Tree, il propose une tour conçue comme un véritable parc naturel et amphibie. Implanté proche des mégapoles, Sea Tree, avec sa structure entièrement végétalisée, a pour but de nourrir les citadins et de capter les émissions de carbone. Pas d'habitat domestique pour autant dans ces tours végétales, mais plutôt un temple dédié à la biodiversité. Car Sea Tree est conçu pour abriter oiseaux, abeilles, chauves-souris et autres petits animaux qui peuvent « apporter beaucoup d'effets positifs à l'environnement d'une cité » selon l'architecte hollandais. Sous l'eau, Sea Tree procure un habitat pour les créatures marines et, si le climat le permet, pour des récifs de corail artificiels. Inspiré par les plateformes flottantes des compagnies pétrolières, il pourrait être financé par celles-ci qui prouveraient ainsi leur engagement dans la défense de la biodiversité. La ville chinoise de Kunming, capitale du Yunnan dans le sud du pays, qui accueillera la COP25 sur la biodiversité en mai 2021, est la première à avoir passé commande pour cet « arbre de mer ».

TN°3

Villes flottantes et « gratte-terre »

Côté mer toujours, le think tank américain Seasteading Institute veut, quant à lui, construire des villes flottantes sur les eaux marines non revendiquées par les États. Inspiré de la tradition libertarienne anglo-saxonne, qui présente la liberté individuelle comme un droit naturel, le projet Seasteading a été fondé en 2008 par l'activiste et ingénieur informatique Patri Friedman - petit-fils du prix Nobel d'économie et chantre du libéralisme Milton Friedman -, et par le milliardaire Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir. Totalement utopistes, ces cités flottantes disposeraient pour la plupart de nouveaux modèles de gouvernances et permettraient à chacun de choisir sa communauté. À la suite d'un accord avec Seasteading, la Polynésie française avait envisagé en 2017 de créer des îles artificielles. Une idée abandonnée en raison des dissensions politiques et du crash des cryptomonnaies.

Néanmoins, la mer et les océans restent avant tout un espace possible pour accueillir les populations menacées par la montée des eaux et les inondations dues au réchauffement climatique. ONU-Habitat (Programme des Nations Unies pour les établissements humains) accompagnée de l'entreprise danoise BIG a commencé un projet de ville flottante baptisé Oceanix City. Cette cité sur la mer pourrait accueillir 100 000 réfugiés climatiques : autonomes et écologiques, ses structures d'habitation sont conçues non polluantes et résistantes au vent. Un prototype serait prévu au large de New York, mais comme beaucoup de ces programmes futuristes et innovants, la mise en œuvre prend du temps. À l'instar du Mexique où un projet un peu fou fait parler de lui depuis une dizaine d'années : la construction d'une pyramide inversée qui s'enfoncerait dans le sol afin de remédier au manque d'espace constructible dans les centres historiques. Pensé par les frères Suarez du cabinet Bunker Arquitectura, The Earthscraper (le « gratte-terre ») est un gratte-ciel à l'envers de 65 niveaux, doté d'un espace vide au centre, source de lumière et de ventilation. À la fois invisible et gigantesque, le projet The Earthscraper pourrait être la solution pour les centres-villes où l'on ne peut ni démolir ni construire en hauteur. Encore faut-il ne pas être effrayé par l'idée d'habiter sous terre... Même si des prémices d'habitat sont déjà en œuvre de par la planète : un jardin souterrain devrait voir le jour à New York en 2022 (à la place d'un terminal de tramway désaffecté) ; Hong Kong, quant à elle, a déjà creusé dans son sous-sol pour y intégrer des centres de loisirs... Mais de là à dire que le monde est prêt pour la ville souterraine...

T N°3

« Mégalo City » et « Labo City » dès 2021

Et puis, il y a les cités à venir qui oscillent entre démesure et utopie futuriste, comme le gigantesque projet du rappeur et producteur américano-sénégalais Akon qui, en septembre 2020, a posé la première pierre d'Akon City à une centaine de kilomètres au sud de Dakar. Les travaux, estimés à 6 milliards de dollars, devraient démarrer au premier trimestre 2021. À terme, la ville devrait accueillir 300 000 habitants sur 500 hectares, le tout conçu par l'architecte libanais Hussein Bakri sur des modèles structurels écologiques et durables. Les formes architecturales, censées s'inspirer des sculptures africaines, semblent néanmoins tout droit sorties d'une BD de science-fiction. Décriée par certains, qui y voient une ville pour l'élite, pur produit d'un cerveau mégalo, et adulée par d'autres qui la considèrent comme une avancée technologique pour l'Afrique, Akon City est loin de faire l'unanimité. Tout comme Neom en Arabie saoudite, qui devrait sortir du désert en 2025. La ville conçue avec robots, taxis volants et même lune artificielle, rêvée par le prince héritier Mohammed ben Salmane fonctionnera uniquement avec les énergies éolienne et solaire. Mais ce projet monumental, à 500 milliards de dollars et imaginé sur une superficie de 26 500 km² (250 fois la superficie de Paris), est fragilisé par la crise sanitaire ainsi que la chute des prix du pétrole et est également fortement décrié par une partie de la population et du monde à la suite de la mort d'un membre de la tribu Howeitat, tué par les forces de sécurité pour avoir refusé de céder ses terres. Plus de 20 000 personnes doivent en effet être déplacées pour faire place à ce complexe sur les bords de la mer Rouge. Quand le rêve des uns devient le cauchemar des autres...

Parfois même, c'est la réalité qui rattrape le rêve, comme c'est le cas pour les habitants de Songdo en Corée du Sud. Implantée à 56 km de Séoul, cette ville avait l'ambition d'être le summum de la smart city. Trois ans après son inauguration, elle est remise en question malgré des infrastructures prometteuses à la base, comme son système central de récupération des ordures qui traite à la fois le tri et le recyclage, et ses capteurs qui mesurent en direct la circulation automobile. Un trafic qui s'avère beaucoup plus faible que prévu puisque seuls 100 000 habitants sur les 300 000 prévus sont venus s'installer dans la ville nouvelle en dépit des 35 milliards de dollars investis. Et ses résidants ne semblent pas vraiment apprécier le manque de convivialité dans une cité où l'on ne communique avec ses voisins que par écran interposé... Entre caricature et utopie futuriste, Songdo alimente toutes les contradictions que la ville intelligente peut engendrer lorsqu'elle n'est pas pensée collectivement.

Penser et inventer la ville... C'est le grand projet inédit de Toyota qui devrait bâtir dès 2021 une cité prototype au pied du Mont Fuji ; un programme urbain dont l'écosystème sera entièrement connecté et alimenté par des piles à combustible d'hydrogène. Cette ville laboratoire, baptisée Woven City, accueillera 2 000 habitants pour la plupart collaborateurs de Toyota ; une ville à petite échelle donc et dont le but est d'expérimenter en conditions réelles les nouvelles technologies mises au point par la firme japonaise : mobilité autonome, robotique, maison intelligente et intelligence artificielle connectée. Véritable laboratoire à ciel ouvert, la ville imaginée par Toyota entend bien se démarquer par son modèle totalement durable ou presque : toutes les maisons, conçues là aussi par le Danois Bjarke Ingels Group (BIG), seront fabriquées en bois et alimentées par énergie photovoltaïque. La vie rêvée des villes ? Connectée et écolo à n'en pas douter.

T la revue n°3

Architecture biomimétique et matériaux biosourcés

Finalement, la subtilité de la cité du futur réside en une symbiose réussie entre low-tech (constructions basse énergie) et high-tech (smart city). Une symbiose sur laquelle l'architecte belge Vincent Callebaut (dont nous présentons plusieurs projets, ndlr) planche depuis ses débuts, lui qui multiplie les innovations pour rendre les métropoles plus agréables à vivre et plus résilientes : immeubles baignés de verdure, écologiques et autosuffisants, architecture biomimétique (qui s'inspire du vivant), matériaux biosourcés, économie circulaire et transformation des villes en écosystèmes... Des préceptes que l'architecte, aujourd'hui installé à Paris, entend bien appliquer aux métropoles du futur. Ce diplômé de l'université Libre de Bruxelles a commencé sa carrière dans les agences parisiennes d'Odile Decq, Massimiliano Fuksas et Claude Vasconi. Pendant dix ans, il forge ses armes de concepteur de bâtiments dans ces agences créatives. En 2010, le quadragénaire gagne un concours international pour construire une tour d'habitation à Taipei, capitale de Taïwan, et fonde sa propre agence. Il fait partie d'une nouvelle génération d'architectes sensibilisés dès leur adolescence au dérèglement climatique par les discours de Yann Arthus-Bertrand, Nicolas Hulot ou Al Gore aux États-Unis. « Nous voulions que les bâtiments que nous allions créer soient des outils pour réparer les dégâts du changement climatique » explique Vincent Callebaut. Entre deux travaux plus classiques, il commence à dessiner sur un coin de table des projets capables de relever les grands défis environnementaux du xxie siècle. En 2007, il imagine le Lilypad, ville flottante et autosuffisante en énergie inspirée des nervures de la feuille d'un nénuphar géant d'Amazonie conçue pour accueillir les réfugiés climatiques. Il collabore ensuite avec le MIT sur un concept de serre verticale, le Dragonfly, imitant les ailes d'une libellule, qui peuvent supporter 80 fois leur poids. « Il s'agissait de ramener la production alimentaire au cœur des lieux de consommation, dans la logique des locavores ou des AMAP » évoque Vincent Callebaut. Un système qui économise jusqu'à 95 % des ressources en eau utilisées par le modèle traditionnel de l'agriculture intensive. Visionnaire - 12 ans plus tard, de telles serres verticales s'élèvent un peu partout - il se fait à l'époque traiter d'illuminé. « Nous voulions dresser des ponts entre la recherche fondamentale des laboratoires et la recherche appliquée de l'industrie » précise l'architecte belge. Ces « projets manifestes » qui répondaient à « des questions environnementales que personne ne nous posait » trouvent une écoute plus attentive hors d'Europe à Taïwan, Haïti et au Caire.

T la revue n°3

Habiter une forêt verticale

En 2016, Anne Hidalgo prend connaissance de ces travaux et propose à Vincent Callebaut de se pencher sur le Plan Climat Air Énergie, un pavé de mille pages pour arriver à une société zéro carbone à Paris en 2050. En 2010, l'architecte travaille avec le cabinet d'ingénierie Setec bâtiment, spécialisé dans la transition énergétique, sur le projet Paris Smart City 2050. Objectif : penser la ville comme un écosystème. Une métropole capable de produire sa propre énergie (électrique, calorifique, frigorifique) et de transformer tous ses déchets en ressources. Soit l'incarnation urbaine de l'économie circulaire en utilisant les énergies renouvelables en boucle vertueuse. « Nous avons proposé huit prototypes de villages verticaux. Et une végétalisation, car Paris est une des villes qui a le moins d'espaces verts au monde avec 5 m2 de verdure par habitant contre 35 m2 à Londres et 250 m2 à Rome » explique Vincent Callebaut. Une façon de réduire les effets des épisodes caniculaires de plus en plus fréquents en créant des îlots de fraîcheur. Mais introduire de la végétation dans les immeubles n'est pas un geste anodin. À Chengdu, dans le sud de la Chine, les appartements du « Jardin forestier de Qiyi » construits en 2018 par un constructeur local sont abandonnés par les habitants à cause de la prolifération des végétaux et les nuées de moustiques qu'ils attirent. Pour Vincent Callebaut, c'est un faux débat : « Si vous créez un étang dans votre jardin sans pompe pour l'oxygéner, vous serez aussi envahi de moustiques. Ces tours ont été mal conçues, sans système d'irrigation efficace ni maintenance de la végétation. » Pour éviter ce genre de désagrément, le cabinet parisien s'est entouré d'écologues, de biologistes, de paysagistes et d'ingénieurs agronomes. Un travail multidisciplinaire qui a accouché du concept d'Archibiotic : architecture, biomimétisme et TIC (technologies de l'information et la communication). Un néologisme inventé par Time Magazine il y a douze ans, média qui qualifiait d'ailleurs le jeune homme de « meilleur éco-architecte au monde ». Depuis, Vincent Callebaut a livré quelques réalisations dont la célèbre tour végétalisée (Tao Zhu Yin Yuan) à Taïwan, une structure en forme de spirale qui rappelle un morceau d'ADN et qui, grâce aux roulements à billes placés sous ses fondations, ne bouge pas en cas de tremblements de terre, fréquents dans cette région. La tour a été construite sans un gramme de béton mais avec des planchers en acier alvéolaires, dits en nids d'abeilles, comme ceux qui sont utilisés dans les Airbus pour alléger le poids de l'avion. « Il s'agissait de trouver le juste équilibre entre le substrat pour faire pousser les plantes, qui pèse lourd, et l'allègement de la structure sans la fragiliser » précise l'architecte belge.

Des techniques inventées avec des ingénieurs de Los Angeles et qui font l'objet de dépôts de brevets. Cette « forêt verticale » possède plus de 23 000 plantes, arbustes et arbres qui absorbent 135 tonnes de CO2 par an tout en produisant de l'oxygène. « Cela permet de diminuer de 3 à 5 degrés la température ressentie à l'intérieur des appartements » précise Vincent Callebaut. Un atout certain dans une région au climat tropical humide comme celui de Taïwan. Bâtis autour d'un noyau central, les plateaux de 1 250 m2 par étage n'ont ni mur porteur, ni colonne porteuse et aucune gaine de fluide. Une prouesse réalisée grâce à un double plancher avec un vide de 40 cm de hauteur pour faire passer les réseaux d'eaux (propres, grises, pluviales) et les câbles télécoms. « Vous pouvez plugger votre salle de bains ou votre cuisine sur roulettes n'importe où sur le plateau » illustre le concepteur de la tour Tao Zhu Yin Yuan. Un espace configurable à la carte qui est une des tendances fortes du marché de l'immobilier. Ce projet écoresponsable, qui « propose une nouvelle façon d'habiter en hauteur complètement inédite » selon son concepteur, aura duré une décennie, de la conception à la réalisation.

Prochaine « forêt verticale » en cours : celle de Cebu aux Philippines, sous la forme d'une tour de bois massif de 130 mètres de haut avec 600 appartements enrobés de 30 000 plantes endémiques très colorées, le Rainbow Tree (Arbre Arc-en-ciel), un immeuble végétalisé inspiré par les bahay kubo, les maisons traditionnelles sur pilotis. Un type d'habitat voué à faire respirer les grandes métropoles. Pour que le rêve ultime d'une ville verte et durable devienne enfin réalité.

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°3 - Rêvons nos villes - Février 2021 - Découvrez la version papier

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