« Sans une société plus inclusive, nous ne pourrons pas sauver la planète », Alexandra Palt (L'Oréal)

Premier groupe de cosmétiques au monde, L’Oréal est le seul à avoir reçu la meilleure note pendant cinq années consécutives par le CDC (anciennement Carbon Disclosure Project) dans son classement annuel des entreprises mondiales en matière de performance environnementale. La multinationale entend bien garder le cap. Explications avec Alexandra Palt, directrice générale Responsabilité sociétale et environnementale. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°6 Octobre 2021)

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Alexandra Palt, Directrice générale Responsabilité sociétale et environnementale du Groupe L’Oréal et directrice générale de la Fondation L’Oréal
Alexandra Palt, Directrice générale Responsabilité sociétale et environnementale du Groupe L’Oréal et directrice générale de la Fondation L’Oréal (Crédits : Philippe Calandre)

L'Oréal a été parmi les premières multinationales à se doter d'objectifs de réduction de ses émissions de CO2. Où en est le groupe aujourd'hui ?

Alexandra Palt En effet, cela fait plus de 20 ans que L'Oréal a pris des mesures pour réduire les émissions liées à son activité industrielle. Pour y parvenir, nous avons amélioré l'efficacité énergétique de toutes nos installations (bâtiments, équipements...) et nous avons augmenté le recours aux énergies renouvelables. Nous avons d'ailleurs atteint nos objectifs et ce, sans recours à la compensation. Ainsi, entre 2005 et 2020, nous avons réduit les émissions de CO2 de nos usines et de nos centrales de distribution de 81 % en valeur absolue par rapport à 2005, tout en augmentant notre production de 29 % sur la même période. Ce qui prouve qu'il est tout à fait possible de croître tout en réduisant les émissions ! Par ailleurs, à la fin 2020, L'Oréal avait 72 sites neutres en carbone (utilisant 100 % d'énergies renouvelables), dont 19 usines. Nos premiers engagements courraient jusqu'en 2020. À cette date, nous nous sommes fixé des objectifs plus ambitieux, à échéance 2025-2030. Cela consiste, à l'horizon 2030, à aligner nos émissions de gaz à effet de serre sur le scénario de + 1,5 °C de réchauffement, ce qui signifie que nous réduirons de 50 % par produit fini toutes nos émissions de gaz à effet de serre - pour le scope 1, qui regroupe les émissions directement liées à la fabrication du produit, le scope 2, qui rassemble celles qui sont liées aux consommations d'énergie nécessaires à la fabrication du produit et le scope 3, concernant toutes les autres émissions qui ne sont pas liées directement à la fabrication du produit, mais à d'autres étapes du cycle de vie du produit (approvisionnement, transport, utilisation, fin de vie...), selon la définition du bilan carbone. Pour atteindre ce but, nous avons établi des objectifs chiffrés à chaque étape de notre chaîne de valeur, afin de couvrir non seulement nos sites de production et de distribution, mais aussi nos chaînes d'approvisionnements ainsi que les impacts associés à l'utilisation de nos produits par les consommateurs. D'ici à 2025, l'ensemble de nos sites seront neutres en carbone via l'amélioration de l'efficacité énergétique et l'utilisation de 100 % d'énergies renouvelables. Et d'ici à 2030, nous innoverons pour permettre à nos consommateurs de réduire les émissions de gaz à effet de serre liées à l'utilisation de nos produits de 25 % en moyenne par produit par rapport à 2016. En outre, à ce même horizon, nous réduirons de 50 % en moyenne et par produit fini les émissions liées au transport de nos produits par rapport à 2016. Et enfin, nos fournisseurs stratégiques réduiront de 50 % en valeur absolue leurs émissions directes de gaz à effet de serre (scope 1 et 2) par rapport à 2016. Cela dit, la transformation de notre business model n'est pas encore aboutie, d'autant que certaines solutions techniques ne sont pas encore disponibles. Et transformer la façon dont le monde est actuellement construit prend du temps...

Êtes-vous favorable à la mise en place d'indicateurs extra-financiers ou d'une comptabilité en triple capital, afin d'évaluer les impacts environnementaux, sociaux et sociétaux ?

A.P. Oui, même si les critères doivent encore être affinés, nous sommes très favorables à un système d'indicateurs qui permet la comparaison. Dans le cadre du reporting concernant notre programme de développement durable, nous faisons d'ailleurs auditer nos indicateurs par des commissaires aux comptes. Chez L'Oréal, le développement durable s'exprime aussi dans la finance. Et nous sommes la seule entreprise à s'être vu décerner cinq ans de suite un A pour chacune des trois thématiques - lutte contre le changement climatique, préservation des forêts et gestion durable de l'eau - évaluées par le CDP, l'organisation à but non lucratif qui encourage les entreprises à publier leurs données environnementales et évalue leur performance en matière de développement durable ainsi que leurs efforts de transparence. Ces données, multiscores, établies en concertation avec des scientifiques, nous permettent de vérifier notre impact en matière de climat, mais aussi de biodiversité, et nous donnent des pistes d'amélioration. Elles sont en outre accessibles aux consommateurs, ce qui leur apporte une assurance. Car les entreprises, de plus en plus conscientes que le réchauffement climatique n'est pas bon pour les affaires, ne peuvent pas agir seules, les consommateurs doivent, par leurs choix, être eux aussi acteurs de la transition écologique.

Justement, quelles sont les innovations récentes que vous avez mises en place en aval, en direction des consommateurs ?

A.P. Nous devons faire coïncider le durable et le désirable, sinon, d'ailleurs, nous ne pourrons pas atteindre nos objectifs ! Nous avons donc innové dans plusieurs domaines : sur le packaging de nos produits, avec, par exemple, un tube commercialisé par La Roche Posay et Garnier qui comprend 45 % de papier et limite de ce fait le plastique vierge. En 2030, nous serons d'ailleurs à 100 % de plastique recyclé. Quant aux produits eux-mêmes, grâce à nos efforts en R&D, nous proposons, par exemple, des shampoings qui se rincent plus vite et permettent ainsi d'économiser l'eau.

Et en amont ?

A.P. Dès les années 2000, nous avons encouragé nos fournisseurs à aller dans le même sens que nous afin de réduire notre impact scope 3. Nous les incitons à faire du reporting et nous avons mis en place des critères pour les évaluer et les sélectionner en fonction de leur performance en matière de développement durable. Nous faisons aussi des formations, nous organisons des learning expeditions et le partage de bonnes pratiques. En outre, nous proposons chaque année une journée fournisseurs et transporteurs, dans le même but. Nous faisons donc beaucoup de pédagogie en direction de l'amont.

Que reste-t-il encore à faire dans ces conditions ?

A.P. Il reste encore beaucoup à faire, individuellement et collectivement ! Aujourd'hui, plus personne ne se demande s'il faut agir contre le réchauffement climatique. Le grand défi est l'accélération de toutes les mesures mises en place - pour préserver la planète, l'eau et la biodiversité - puisque si le changement se poursuit au rythme actuel, les entreprises comme les citoyens ne pourront pas survivre. Se pose aussi la question de l'inclusion sociale, car sans une société plus inclusive, nous ne pourrons pas sauver la planète.

En effet, il est difficile de demander à des citoyens au revenu modeste de dépenser plus pour préserver la planète, n'est-ce pas ?

A.P. Effectivement, et c'est d'ailleurs pourquoi nos efforts en la matière ne sont pas répercutés sur les prix de nos produits. De plus, nous travaillons également sur la réduction de la pauvreté et la mise en œuvre de salaires décents. Nous nous sommes engagés, dans le cadre de notre politique de développement durable, à promouvoir le living wage (salaire pour vivre décemment, ndlr), selon l'expression britannique, parmi nos collaborateurs mais aussi chez nos fournisseurs, afin de transformer là aussi la chaîne de valeur. De plus, via la Fondation L'Oréal, nous travaillons sur l'empowerment des femmes, très impactées par le changement climatique, comme elles l'ont été par la crise de la Covid-19. Il s'agit notamment d'adapter les pratiques agricoles - des travaux souvent effectués par les femmes, en particulier dans les pays en développement - en prenant en compte la dimension climat. Les sondages le prouvent, les citoyens estiment désormais dans leur majorité que le système capitaliste traditionnel ne fonctionne pas. Il conduit à une société qui n'est pas « apaisée ». Or, sans société « apaisée », une entreprise ne peut pas travailler. Nous l'avons vu de façon flagrante lors de la crise sanitaire et des confinements.

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°6 - PLANETE MON AMOUR - Réparons les dégâts ! Octobre  2021 - Découvrez la version papier

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Commentaire 1
à écrit le 17/12/2021 à 16:32
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Dans le genre niaiseries, elle fait fort

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