Grouillant d'innovations mais déconnecté, le CES perd de sa superbe

 |   |  2021  mots
Malgré la visibilité de la bullshit tech, le CES reste une foire qui regorge de vraies innovations dans tous les domaines.
Malgré la visibilité de la "bullshit tech", le CES reste une foire qui regorge de vraies innovations dans tous les domaines. (Crédits : Sylvain Rolland)
La cuvée 2020 du plus grand salon technologique au monde a réservé son lot de petites et grandes innovations, notamment dans les mobilités, les écrans, la santé connectée et la smart city. Mais la gravité des enjeux technologiques actuels -son impact sur l'environnement, les menaces de l'intelligence artificielle sur les libertés, les défis autour de la souveraineté numérique- ont quelque peu gâché la fête.

Le CES a-t-il été rattrapé par sa futilité ? D'ordinaire, le premier et plus grand salon tech de l'année prend l'allure d'une immense fête de la technologie, où la démesure -175.000 visiteurs attendus sur 2,5 millions de mètres carrés !- côtoie l'abondance -plus de 4.000 exposants, des innovations à ne plus savoir où donner de la tête. Depuis des années, le CES est une orgie technologique hors du temps et du monde. Le salon est aussi bruyant et foutraque que la ville qui l'abrite, Las Vegas, capitale mondiale du divertissement où la musique braille en permanence y compris dans les rues, où la climatisation marche toujours à plein tube, et où les terrasses sont chauffées malgré 15 degrés. Mais si le côté « larger than life » du CES lui a toujours donné un certain charme, l'aura du salon a incontestablement faibli cette année. « C'est dingue de voir certaines des équipes R&D les plus avancées au monde déployer tant d'efforts pour créer les technologies les plus inutiles, comme l'écran 4K de Samsung qui se met automatiquement à la verticale pour lire les vidéos filmées avec un smartphone », s'étonne Kat Borlongan, la patronne de la Mission French Tech, qui découvrait le salon.

Lire aussi : CES 2020 : moins de paillettes, plus de business pour les Français

Déconnexion, bad buzz et net recul de la présence chinoise à cause de Trump

A l'heure où la planète brûle, où l'intelligence artificielle et la collecte massive de données sur les citoyens menacent les démocraties, et où le numérique et les technologies deviennent un enjeu majeur de souveraineté, déclenchant des tensions inédites notamment entre les Etats-Unis et la Chine, la déconnexion et la légèreté du CES commencent à gêner. Gary Shapiro, le président de la Consumer Technology Association (CTA), qui organise l'événement, a bien senti le vent tourner. Pour la première fois, des tables-rondes sur la protection de la vie privée -avec la présence d'Apple et de Facebook-, sur la soutenabilité du numérique, ou encore sur la place des femmes dans la tech, ont été programmées. « Il y a un effort, mais j'ai été invitée à discuter de l'empouvoirement des femmes alors qu'il y avait des serveuses à moitié nues à côté, s'étonne Kat Borlongan. Parler de sujets sociétaux comme la place des femmes ou l'environnement dans une ville comme Las Vegas est un peu surréaliste », résume-t-elle, au diapason d'un sentiment largement partagé par les visiteurs, du moins du côté français.

Pour ne rien arranger, la (géo)politique s'est invitée pour la première fois dans le salon. La présence d'Ivanka Trump, la fille du président américain, à une table-ronde sur le futur du travail avec Gary Shapiro, a déclenché la plus grosse polémique. En cause : le manque de légitimité de la conseillère du président en charge de la formation et de l'émancipation économique, alors qu'elle n'a jamais travaillé dans le milieu de la tech.

Au delà du bad buzz, le CES a directement été touché par la politique de Donald Trump. Les tensions commerciales et diplomatiques entre les Etats-Unis et la Chine ont entraîné un net recul de la présence chinoise. Parmi les géants, seul Huawei a maintenu son stand, essentiellement pour montrer ses smartphones haut de gamme. Mais il a réduit la voilure et n'a pas présenté ses modèles 5G, là où on l'attend le plus. En revanche, certains gros exposants comme Alibaba, Baidu ou encore ZTE ont carrément boycotté le salon. Si les espaces vacants ont été partiellement remplis par une présence renforcée de la Corée du Sud et de Taïwan (notamment à l'Eureka Park, l'espace des startups, pour ce dernier), le compte n'y est pas. La décrue du nombre total d'exposants (environ 4000 contre 4500 l'an dernier) et de la superficie du salon (2,5 millions de mètres carrés contre 2,9 millions en 2019) est largement due au boycott chinois, même si l'ex-Empire du Milieu est resté malgré tout la deuxième puissance exposante, derrière les Etats-Unis et devant la Corée du Sud et la France.

Samsung, la smart home et la santé connectée en force

Quid des innovations ? Là encore, le sentiment dominant est celui d'une année mineure, sans l'émergence d'une technologie « whaou ». Dans les allées du CES, difficile de rater la présence massive de Samsung. Le géant sud-coréen disposait encore du plus grand espace, cerné par des immenses cloisons noires, comme un salon dans le salon. A l'intérieur, une véritable caverne d'Ali Baba d'innovations taillées sur mesure pour faire le buzz, mais à l'utilité douteuse. La plus imposante est sans contestation les avatars photoréalistes Neon, créés par le laboratoire maison Star Labs. Présentés comme « des êtres virtuels créées sur ordinateur » avec « la capacité de montrer des émotions et de l'intelligence », leur réalisme nourrit le fantasme d'une intelligence artificielle générale dans le futur, même si les modèles présentés au CES sont très limités dans leurs interactions humaines. Samsung a également créé la sensation avec Ballie, un adorable robot en forme de balle de tennis, capable de vous suivre à la trace dans la maison et de commander les objets connectés à votre place, ou encore avec The Wall, son immense écran 8K. Dans le domaine des téléviseurs, Samsung et ses rivaux LG (qui a fait le buzz avec son écran enroulable au plafond), Sharp, Panasonic ou encore le chinois Shyworth se sont livrés à une surenchère d'innovations dans les écrans 4K et surtout 8K... de manière totalement déconnectée du marché, pas du tout prêt pour basculer sur la 8K.

Lire aussi : CES 2020 : les constructeurs lancent la guerre de la 8K et du "téléviseur papier-peint"

Et c'est peut-être le principal problème du CES 2020 : après une décennie marquée par des innovations majeures rapidement adoptées sous l'effet de l'arrivée à maturité de technologies révolutionnaires (intelligence artificielle, réseaux bas débit pour l'Internet des objets ...), le rythme ralentit. « Il ne peut pas y avoir des innovations de rupture tous les ans, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'innovations du tout », relativise le consultant spécialisé Olivier Ezratty. Dans les domaines de prédilection du CES que sont la smart home et la santé connectée, l'édition 2020 a regorgé de nouveaux services prometteurs. Parmi les plus intéressants figuraient les nombreux objets connectés permettant de mieux contrôler sa consommation d'énergie dans la maison, avec notamment le français Sunleavs (partage d'énergie solaire), le néerlandais Hydraloop (système qui récupère l'eau de la salle de bain pour alimenter les toilettes et la machine à laver), ou encore le compteur électrique connecté de Legrand. Dans le domaine de la santé, les solutions de diagnostic ou de suivi des maladies grâce à l'intelligence artificielle et l'internet des objets, y compris des maladies rares ou chroniques jusqu'à présent peu abordées dans les solutions grand public, ont envahi le salon.

Mais elles ont été éclipsées par les innovations « gadget » comme les nombreuses marques de toilettes connectées avec siège chauffant et musique d'ambiance, les lits connectés qui analysent le sommeil, et autres absurdités comme le robot qui vous apporte le papier-toilette quand vous vous retrouvez démuni sur le trône, la brosse à dent à 300 dollars qui communique avec Alexa, l'enceinte flottante intégrée au canard de la piscine, ou le miroir à 200 dollars qui analyse les pores de la peau et suggère des crèmes partenaires. Face à la stagnation du marché de l'électronique grand public -les ventes de PC, tablettes, appareils photos, TV et smartphones déclinent ou stagnent tandis que la croissance des ventes d'objets connectés ne compense pas-, les gadgets pullulent, entretenant l'impression d'un trou d'air dans l'innovation et d'une course à la technologie au détriment du sens. Un phénomène critiqué de l'intérieur par un Français, Nicolas Baldeck, qui a réussi à obtenir un stand au CES pour présenter Potato, « la première interface patate-machine ». Autrement dit, une simple pomme de terre dotée d'une puce reliée par Bluetooth à Siri et Alexa sur une application smartphone. « Potato n'est pas un canular mais une performance artistique pour interpeller la pertinence du tout-connecté », revendique l'entrepreneur.

Lire aussi : CES 2020 : Potato, la patate connectée ironique qui "trolle" l'industrie de la tech

Toujours de vraies innovations à découvrir, notamment dans l'IA et les composants

Effectivement, malgré la visibilité de la "bullshit tech", le CES reste une foire qui regorge de vraies innovations dans tous les domaines. Et particulièrement dans les solutions "BtoB", notamment les composants électroniques embarquant de l'intelligence artificielle. Les acteurs technologiques de l'industrie automobile (Faurecia, Valeo, Mobileye, Bosch...) ainsi que les grands constructeurs (Nissan, BMW, Hyundai, Honda, Ford...) ont présenté de nombreuses innovations, notamment dans le domaine de l'habitacle.

Lire aussi : CES 2020 : Devialet à l'attaque de l'industrie automobile avec Faurecia

De leur côté, les géants de l'électronique Nvidia, Kalray, STMicroelectronics, Intel ou encore Qualcomm ont présenté les nouvelles générations de puces et composants qui équipent les smartphones et les objets connectés, leur permettant d'être de plus en plus polyvalents (intégration de la commande vocale et de la reconnaissance faciale et d'objets, notamment), intelligents et moins gourmands en énergie. Même si l'intelligence artificielle suscite moins « l'effet whaou » qu'il y a quelques années, elle devient une composante presque automatique des logiciels. Désormais, l'innovation grand-public dans le domaine de l'IA, en plus des composants, se situe surtout au niveau de la reconnaissance vocale, faciale, et le traitement en temps réel des photos et vidéos. L'IA émotionnelle, c'est-à-dire les systèmes capables de détecter nos émotions et de réagir en fonction, s'est renforcée en 2020 au CES, indiquant une vraie tendance de marché.

Lire aussi : CES 2020 : Outsight invente la caméra 3D du futur

Sans faute pour la French Tech

Enfin, si l'édition 2020 du salon laissera globalement un sentiment mitigé, le paradoxe est que la France a probablement réalisé son meilleur CES. Bien organisée sous l'égide de Business France et du coq rouge de la Mission French Tech, la présence française s'est montrée sous son meilleur jour, avec des innovations globalement utiles et pertinentes. Ainsi, peu d'erreurs de casting et d'innovations « bullshit » ont été remarquées, en partie grâce à une délégation moins fournie que les deux années précédentes. L'excellente exposition en plein cœur de l'espace startups de l'Eureka Park a permis d'attirer de nombreux visiteurs et médias internationaux dans des allées toujours bondées, et ainsi déclencher de nombreuses opportunités commerciales et de distribution pour beaucoup de startups présentes.

Certains grands groupes en revanche, comme La Poste, ont réduit la voilure par rapport aux années précédentes. La raison : la montée en puissance de VivaTech, qui représente un investissement moins conséquent et qui est tout aussi efficace pour présenter les innovations destinées au marché français ou européen. Mais pas question de lâcher pour autant le salon de Las Vegas. « Le CES reste un salon d'une puissance incomparable pour les startups qui ont besoin de s'internationaliser et il est aussi crucial en terme d'image pour nous », déclare Victoria Pagnon, l'une des dirigeantes du programme French IoT de La Poste. Autrement dit : malgré les polémiques, malgré l'évidente déconnexion d'un salon bling-bling à l'heure où l'écosystème du numérique fait face à des défis inédits, le CES de Las Vegas reste un salon business de premier plan pour tous les acteurs de l'innovation.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 14/01/2020 à 23:32 :
"j'ai été invitée à discuter de l'empouvoirement des femmes"
l'empouvoirement en francais cela veut dire quoi?
a écrit le 14/01/2020 à 19:45 :
Vous disiez CES? Que zako?Bof ! Pendant ce temps, j'ai coupé mon bois, tout à la main, sans l'aide de Facebook ni aucune "appli", je l'ai empilé à l'abri, aéré.. à brûler dans 3 ans, bien sec, pour une combustion parfaite et un chauffage ad hoc. Je me demande si finalement je ne suis pas un privilégié à ne rien comprendre à ce monde connecté, à ne plus prendre l'avion, à m'être "autoviré" de Facebook, de consommer local...
Réponse de le 15/01/2020 à 14:19 :
je voulais mettre un commentaire, mais le votre a très bien résumé ma pensée ! Merci
a écrit le 14/01/2020 à 19:22 :
Très bon article !
a écrit le 14/01/2020 à 15:09 :
Merci de ce magnifique compte rendu d'un CES qui reste fidèle à lui-même, autrement dit la présentation de l'innovation pour elle-même, non filtrée par des algorithmes critiques du style "de manière totalement déconnectée du marché, pas du tout prêt pour basculer" Car justement le but de montrer l'innovation est de tester sans a priori son acceptation par les clients les plus éclairés et stimuler leur imagination. Noter un certain repli de la Chine n'est pas forcément une mauvaise nouvelle : la Chine a besoin de montrer profil bas.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :