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Pôles de compétitivité : "prière de faire du business !"

Jean-Pierre Gonguet

Publié le 01 mai 2013 à 08:09

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Consigne gouvernementale : les pôles de compétitivité vont devoir passer d'une stratégie centrée sur la recherche et le développement à une autre axée sur l'innovation et, surtout, sur la commercialisation des projets. Ils doivent devenir des moteurs de croissance et se frotter aux marchés. Exemple de cette révolution culturelle avec Cap Digital, le pôle numérique d'Île-de-France, pourtant l'un des bons élèves de la classe.

«Une usine à projets » peut-elle se transformer en « usine à croissance »? Dit autrement : les 71 pôles de compétitivité français spécialisés principalement dans la recherche et le développement sont-ils prêts à s'intéresser sérieusement au marché? L'idée de transformer les pôles de compétitivité en « usine à croissance » émane d'une évaluation aussi pointue que critique menée par trois cabinets de conseils (Erdyn, Technopolis et BearingPoints), en juin 2012. Elle a considérablement influencé le gouvernement, en particulier le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, car les auteurs y montrent qu'il est « temps que les pôles de compétitivité se concentrent sur les résultats » et transforment leurs innovations en emplois. Comme le suggère Patrick Cocquet, délégué général de Cap Digital, le pôle compétitivité numérique de l'Île-de-France, « la recherche et développement c'est bien, mais maintenant, il faut faire du business ».

« On ne sait où l'on va, mais il faut y aller ! »

Cap Digital, l'un des bons élèves de la classe, a un avantage sur beaucoup de ses confrères (et sur quelques cancres répertoriés), car il a réussi à faire porter sa croissance par le privé. Les crédits publics sont restés stables depuis 2006 et, alors qu'ils représentaient 80% du financement au début de son activité, ils n'en représentent plus que 50% aujourd'hui. L'objectif est que ce mouvement s'accélère. Cap Digital réfléchit par exemple à la création d'une fondation pour défiscaliser l'investissement des entreprises. Mais surtout, le pôle, qui est en train de mettre la dernière main à son plan stratégique, va développer des axes de travail sur des marchés essentiels, de l'« e-tourisme » à l'« e-éducation », pour attirer les grandes entreprises qui lui font défaut. « De 2006 à 2008, on a structuré la R&D. De 2008 à 2012, on est allé chercher des investisseurs. Maintenant, nous devons monter des partenariats pour attaquer sérieusement les marchés que l'on a identifiés », explique Patrick Cocquet.
« L'Europe de l'Ouest est dans une situation très inconfortable, avec de réels problèmes de compétitivité, et l'innovation est le relais de la croissance », renchérit Bruno Ménard, le vice-président de Sanofi. Membre de Cap Digital, il est par ailleurs vice-président du Cigref Réseau de Grandes Entreprises, association peu connue du grand public qui développe l'innovation numérique dans l'entreprise et fédère la quasi-totalité des entreprises du CAC 40 et celles qui comptent dans l'Hexagone. « S'il existe un sujet pour les grandes entreprises, c'est celui de l'innovation numérique. On est à l'aube de l'ère numérique, en train de vivre la révolution des objets connectés et tout le monde cherche à prendre place. Mais c'est un marché d'expérimentation, du "test and learn" permanent. On ne sait pas où l'on va, mais il faut y aller. » L'apport d'un pôle de compétitivité comme Cap Digital lui paraît essentiel : « Je passe mon temps à expliquer à tous les adhérents du Cigref qu'ils doivent considérer le numérique dans tous les postes de l'activité de leur entreprise. Problème : l'innovation numérique ne se fait pas en général dans l'entreprise, mais à l'extérieur. La grande entreprise a donc besoin de l'écosystème de l'innovation numérique, elle a besoin de la capillarité qu'organise Cap Digital. » Bruno Ménard a d'ailleurs été bluffé il y a quelques jours à Paris par Toomas Hendrik Ilves, le président de la république d'Estonie : dans ce pays, tous les enfants des collèges apprennent à développer (les fondateurs de Skype et de Kazaa sont estoniens) et le gouvernement donne à tous les citoyens une carte à puce avec 350 services publics connectés.
Le « test and learn » va être la nouvelle stratégie de Cap Digital pour les cinq ans à venir. Et ça ne va pas être facile. Les pôles de compétitivité sont en effet une création publique, avec des systèmes de décision et de validation qui varient entre la complexité et l'opacité, des méthodes de suivi souvent dignes du Paléolithique et une absence trop fréquente de suivi des projets ou de mise sur le marché des innovations. Pas facile de faire évoluer de telles structures pour qu'elles adoptent des pratiques plus fluides, plus ouvertes, plus horizontales. Pour-tant, c'est ce que demandent les PME, les ETI comme les chercheurs et les innovateurs. Dans le numérique encore plus qu'ailleurs. « Nous sommes confrontés à une demande extrêmement forte de "Living Labs", explique Françoise Colaïtis, déléguée générale adjointe du Cap Digital, pôle 3.0. Dans le numérique, les gens veulent voir, toucher, expérimenter. Nous allons donc ouvrir des lieux dans Paris. »

E-éducation et e-santé, des secteurs délaissés

Reste à savoir quel marché attaquer et comment. Cap Digital mûrit depuis des mois son plan stratégique : 165 scénarios passés au crible dans des « Strat Camps » réunissant chaque fois l'écosystème de l'un des huit secteurs retenus. Des trous béants sont appa-rus : l'éducation (une dépense globale de près de 138 milliards d'euros et une part numérique infinitésimale, même pas mesurable) ou la formation profession-nelle (le numérique est quasi absent d'un marché français de 13 milliards d'euros). Situation d'autant plus incompréhensible que de grands éditeurs (Hachette, Editis ou Belin) sont chez Cap Digital ainsi que les acteurs publics de l'enseignement et de la recherche en Île-de-France. Les deux secteurs ont un savoir-faire qui pourrait, si Cap Digital s'y prend bien, leur permettre de trouver une place dans un marché mondial de l'« e-learning » évalué à 220 milliards de dollars en 2017. « L'éducation, c'est près de 7% des dépenses de l'État, mais zéro dans le commerce extérieur de la France », soupire un responsable d'administration centrale en évoquant ces plates-formes d'éducation en ligne que les Anglo-Saxons créent tous les trois mois (lire page 15). L'une des dernières, Coursera, fondée par deux professeurs de Stanford, connaît depuis 2012 une croissance plus rapide que Facebook, a levé 16 millions de dollars et compte plus de 2 millions d'étudiants début 2013. Il semblerait que certaines de ces plates-formes liées aux grandes universités américaines soient en train de chercher des salles à Paris pour faire passer les examens : les cours en ligne sont gratuits, l'examen, lui, est payant. Les amphis de la Sorbonne remplis d'étudiants français passant les examens de Stanford ou du MIT... vexant!
Le potentiel du marché de l'« e-santé » est aussi énorme, avec le secteur de la dépendance. Christophe Lorieux, qui vient de fonder Santech, une start-up spécialisée dans les logiciels B-to-C (business to consumer, du médecin au patient) alors que la quasi-totalité des logiciels français sont B-to-B (business to business, du médecin à la Sécurité sociale, par exemple), estime que le marché de l'« e-santé » B-to-C peut être évalué à près de 4 milliards d'euros, en France, d'ici à 2018. Et il peut surtout générer de considérables économies : moins on hospitalise, plus on surveille à distance, mieux la Sécurité sociale se porte. Or, c'est le vide. Quelques grandes entreprises un peu inattendues tentent pourtant d'y prendre pied, la Banque postale ou Sodexho, mais la démarche est timide. Il va falloir faire bouger les institutions dans un milieu très traditionnaliste, car « le numérique va faire passer la médecine du curatif au préventif et il faut être présent très vite sur ce marché », selon Christophe Lorieux. Le numérique a toutefois un inconvénient : si l'on peut éventuellement transformer une « usine à projets » en « usine à croissance », c'est beaucoup plus difficile de la convertir en « usine à emplois ». Françoise Soulié Fogelman, vice-présidente en charge de l'innovation de KXEN (un éditeur français spécialisé dans les solutions statistiques et les modèles prédictifs), explique qu'en 2011, 1,8 zettaoctet d'informations numériques ont été créées (un zettaoctet vaut 1000 milliards de gigaoctets). « Dans les dix prochaines années, ce chiffre aura été multiplié par 75, mais le nombre d'emplois ne sera, lui, multiplié que par 1,5 », explique-t-elle. Et cela pourrait être encore plus faible en France : parmi les entreprises aujourd'hui spécialisées dans le big data, les françaises sont totalement absentes des technologies, une seule est présente dans les infrastructures (Talend), et sept ou huit seulement (de Criteo à Allociné en passant par Temis ou Skyrock) sont implantées dans le secteur des applications. Personne ne peut dire précisément où sont les marchés de demain, mais clairement la France n'est pas en avance : « Nous sommes à Suresnes, mais 93% de nos clients sont à l'étranger. En France, le marché est balbutiant. 70% des entreprises n'ont aucune idée de ce qu'est le big data et de ce à quoi cela peut leur servir. »

Le long chemin du projet à la mise sur le marché

Il s'agit pourtant d'un marché mondial qui est en train de passer de 3 à 17 milliards d'euros, de 2010 à 2015. Cap Digital a donc, en plus de l'innovation, un énorme travail d'évangélisation à effectuer. Surtout, le pôle souhaite soutenir l'émergence de grands projets structurants, comme la collecte multisource, l'exploitation des métadonnées, des mécanismes pour rendre intelligente la recherche de contenus ou l'assemblage de services à valeur ajoutée multi-plates-formes (Web et mobiles). Pas facile. D'autant que, toutes les études confirment que, dans les pôles de compétitivité, les écarts sont énormes entre les phases de démonstration des projets, leur développement, les préparations à la mise sur le marché et la commercialisation. Comme le dit Patrick Haouat du cabinet Erdyn, les pôles de compétitivité « sont en tout cas assez caractéristiques des difficultés françaises à poursuivre sur la chaîne de l'innovation jusqu'à la commercialisation ».

Jean-Pierre Gonguet

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