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Eric Sadin : "La guerre économique se joue sur la conquête du comportemental"

Propos recueillis par Robert Jules, Philippe Mabille et Anaïs Cherif

Publié le 28 décembre 2018 à 05:30 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:08

Eric Sadin

Eric Sadin

Stephan Larroque

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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ENTRETIEN. Grâce à l'intelligence artificielle, le libéralisme entre dans son stade ultime, avance le philosophe Éric Sadin dans son essai "L'intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle" (L'Échappée). D'après lui, l'industrie du numérique ambitionne de nous influencer en permanence.

LA TRIBUNE - Vous affirmez que de considérables investissements s'opèrent dans l'IA depuis quelques années, et ce, dans la plus grande précipitation.

ÉRIC SADIN - En effet, l'intelligence artificielle représente, depuis le début des années 2010, l'enjeu économique jugé le plus décisif dans lequel il convient d'investir massivement. Outre les entreprises, ce sont également les États qui mobilisent tous les moyens nécessaires en vue de se situer aux avant-postes ; chacun faisant désormais de cet objectif une grande cause nationale, aux premiers rangs desquels les États-Unis et la Chine. De son côté, Emmanuel Macron entend faire de la France un « hub mondial de l'IA » et « attirer les meilleurs chercheurs étrangers ». Comme il est entendu « qu'il ne faut pas rater le train de l'histoire », les investissements s'opèrent dans la plus grande précipitation. À telle enseigne que Mounir Mahjoubi, le secrétaire d'État au Numérique, dit comprendre que « certains préfèrent avancer sur les technologies d'abord et réfléchir ensuite » ! Vu la portée des conséquences, il est au contraire impératif que ces questions fassent l'objet de débats à la hauteur des enjeux, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.

L'intelligence artificielle permettrait, selon vous, de faire entrer le libéralisme dans un nouveau stade, pouvez-vous vous expliquer ?

Si l'intelligence artificielle représente le nouveau Graal économique de notre temps, c'est qu'en effet elle fait entrer le libéralisme dans une sorte de stade ultime de son histoire. Et cela, pour deux raisons. La première, c'est que l'IA permet de continuellement susciter des opérations marchandes. Car ce qui la caractérise, c'est sa puissance à analyser et à interpréter des masses de données et à formuler en retour des recommandations. Par exemple, la fonction d'un miroir connecté ne vise pas seulement à réfléchir une présence, mais à collecter des données relatives au visage et au corps afin de suggérer des produits ou services supposés appropriés en fonction de l'analyse évolutive des états physiologiques, voire psychologiques. Ce type d'exemple pourrait être décliné sur de longues pages.

La seconde raison, c'est que l'IA offre, pour le monde de l'entreprise, l'occasion d'optimiser comme jamais les modes de production, pas seulement en automatisant un nombre sans cesse croissant de tâches et en supprimant des emplois à haute compétence cognitive, mais également en instaurant de nouveaux modes de management au moyen de capteurs et de systèmes d'interprétation en temps réel des « mesures de performance » du personnel destinés à définir à chaque instant les « bonnes » actions à entreprendre. Par cette double prérogative, l'IA s'offre une formidable machinerie à continuellement générer des profits et à instaurer des modes d'organisation hautement optimisés.

Vous présentez l'intelligence artificielle comme une toute-puissance en devenir, capable d'énoncer « la vérité » à notre place.

Ce qui caractérise l'IA, c'est une puissance d'expertise qui ne cesse de se perfectionner. Des systèmes sont dorénavant capables d'analyser des situations d'ordres toujours plus divers et de nous révéler des états de fait dont certains étaient ignorés à notre conscience, et ils le font à des vitesses qui dépassent sans commune mesure nos capacités cognitives. Car nous vivons un changement de statut des technologies numériques, celles-ci n'étant plus seulement destinées à nous permettre de manipuler aisément de l'information, mais à nous divulguer la réalité des phénomènes au-delà des apparences. En cela, les systèmes computationnels sont aujourd'hui dotés d'une troublante vocation : énoncer la vérité. Il s'agit là du fait majeur, qui voit la technique être dotée de prérogatives d'un tout nouveau genre : celles d'éclairer de ses lumières le cours de nos existences.

Comment cette faculté à même de nous dire l'état des choses se manifeste dans notre quotidien ?

Il est marquant de relever qu'au moment où des techniques sont appelées à nous dire la vérité, elles se trouvent maintenant douées de la faculté de parole, emblématique dans les enceintes connectées avec lesquelles nous échangeons oralement. Cette disposition est également à l'oeuvre dans les chatbots, les « agents conversationnels », ou dans les assistants numériques personnels conçus pour nous guider relativement à diverses circonstances de notre quotidien. Nous allons de plus en plus être entourés de spectres chargés d'administrer nos vies. C'est cela que je nomme le « pouvoir-kairos », la volonté de l'industrie du numérique d'être continuellement présente à nos côtés afin de chercher, à chaque occasion profitable, à infléchir nos gestes. La bataille industrielle à venir verra une compétition de la présence, chaque acteur s'évertuant à imposer indéfiniment son empire spectral aux dépens de tous les autres.

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À vous lire, c'est un « dessaisissement » de notre droit à décider de nos vies qui nous menace...

Nous vivons un tournant injonctif de la technique. Il s'agit là d'un phénomène unique dans l'histoire de l'humanité, qui voit des systèmes nous enjoindre d'agir de telle ou telle manière. Cela peut aller d'un niveau modéré et incitatif, à l'oeuvre dans une application de coaching sportif par exemple, à un niveau prescriptif, dans le cas de l'examen de l'octroi d'un emprunt bancaire. Même le secteur du recrutement commence à avoir recours à des robots conversationnels pour sélectionner les candidats ! On nous sert la fable d'une complémentarité homme-machine mais, en réalité, plus le niveau de l'expertise automatisée se perfectionnera, plus l'évaluation humaine sera marginalisée. Et on atteint déjà des niveaux d'injonction coercitifs dans le champ du travail, avec des systèmes dictant à des personnes les gestes à exécuter. Le libre exercice de notre faculté de jugement se trouve substitué par des protocoles destinés à orienter nos actes. Il s'agit là d'une rupture politique, juridique et anthropologique sans précédent.

Le techno-libéralisme vise à industrialiser tous les pans de nos vies

La caractéristique de ces technologies est donc selon vous de « mettre au ban l'homme ». Comment ?

Nous assistons à la marginalisation de l'évaluation humaine. Dans la médecine, un champ qui doit prétendument profiter des avancées de l'intelligence artificielle, le diagnostic du médecin, son appréhension sensible des choses, est appelé à être progressivement marginalisé par des systèmes. En réalité, ces mêmes systèmes de diagnostic automatisé sont, depuis peu, dotés de la faculté de prescription en vue de vendre des mots-clés à l'industrie pharmaceutique. Car l'industrie du numérique entend faire main basse sur le domaine de la santé. Il serait temps d'aller voir, au-delà des discours, l'étendue des conséquences collatérales induites par l'usage progressif de l'IA dans la médecine. Ce que je me suis efforcé de faire de façon précise dans mon livre.

Plus largement, nous assistons à une mise au ban de l'humain en tant qu'être agissant, capable d'évaluer les choses, au profit de systèmes qui dessinent le meilleur cadre supposé du cours de nos existences. La smart city, par exemple, marginalise tout projet concerté au profit de mécanismes qui encadrent notre quotidien dans les espaces urbains. Ce sont les signaux qui régissent les situations, d'après des logiques visant à instaurer une marchandisation intégrale de la vie autant qu'une vision hygiéniste de la société.

En cela, ce dessaisissement de l'autonomie de notre faculté de jugement, et de notre capacité de nous prononcer en conscience, entraîne une liquidation du politique. Ce qui suppose d'engager des projets dans l'incertitude, suite au conflit et à la délibération. C'est l'expression de la pluralité humaine qui se trouve évacuée, laissant place à des modes automatisés d'organisation répondant à des intérêts et visant à donner corps au fantasme d'un monde parfait.

Qui est derrière cette « main invisible automatisée » ?

C'est d'abord le monde industriel, qui a su s'inféoder les chercheurs et le monde technoscientifique. Car aujourd'hui, la technique, en tant que champ de recherche relativement autonome, fait d'une pluralité de personnes mues par des tropismes divers, n'existe plus. Le monde de la recherche se trouve dorénavant soumis à de stricts intérêts économiques et ne fait que répondre à des cahiers des charges définis par les départements de marketing. Seul demeure le « techno-économique ». C'est un drame, car ce sont des formes de pluralité qui se trouvent évacuées et une vision du monde strictement utilitariste qui s'impose.

L'industrie du numérique a néanmoins la grande force de se fonder sur des changements confortables, qui épousent les usages et une soif consumériste. Comment lutter ?

En effet, elle sait très bien jouer de la séduction. De surcroît, nous sommes démunis par la vitesse des développements, qui nous empêche de nous prononcer en conscience, développements qui sont présentés comme étant inéluctables. Il conviendrait d'abord de contredire les techno-discours, véhiculés par les experts patentés, et de faire remonter des témoignages émanant de la réalité du terrain, là où ces systèmes opèrent, sur les lieux de travail, dans les écoles, les hôpitaux... Nous devrions tout autant manifester notre refus à l'égard de certains dispositifs lorsqu'il est estimé qu'ils bafouent notre intégrité et notre dignité. Contre cet assaut antihumaniste, faisons prévaloir une équation simple mais intangible : plus on compte nous dessaisir de notre pouvoir d'agir plus il convient d'être agissant. C'est ce principe qui, plus que jamais, devrait nous inspirer et qui, à ma mesure, a déterminé l'écriture de mon livre.

Propos recueillis par Robert Jules, Philippe Mabille et Anaïs Cherif

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