Eric Sadin : "La guerre économique se joue sur la conquête du comportemental"

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(Crédits : Stephan Larroque)
ENTRETIEN. Grâce à l'intelligence artificielle, le libéralisme entre dans son stade ultime, avance le philosophe Éric Sadin dans son essai "L'intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle" (L'Échappée). D'après lui, l'industrie du numérique ambitionne de nous influencer en permanence.

LA TRIBUNE - Vous affirmez que de considérables investissements s'opèrent dans l'IA depuis quelques années, et ce, dans la plus grande précipitation.

ÉRIC SADIN - En effet, l'intelligence artificielle représente, depuis le début des années 2010, l'enjeu économique jugé le plus décisif dans lequel il convient d'investir massivement. Outre les entreprises, ce sont également les États qui mobilisent tous les moyens nécessaires en vue de se situer aux avant-postes ; chacun faisant désormais de cet objectif une grande cause nationale, aux premiers rangs desquels les États-Unis et la Chine. De son côté, Emmanuel Macron entend faire de la France un « hub mondial de l'IA » et « attirer les meilleurs chercheurs étrangers ». Comme il est entendu « qu'il ne faut pas rater le train de l'histoire », les investissements s'opèrent dans la plus grande précipitation. À telle enseigne que Mounir Mahjoubi, le secrétaire d'État au Numérique, dit comprendre que « certains préfèrent avancer sur les technologies d'abord et réfléchir ensuite » ! Vu la portée des conséquences, il est au contraire impératif que ces questions fassent l'objet de débats à la hauteur des enjeux, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.

L'intelligence artificielle permettrait, selon vous, de faire entrer le libéralisme dans un nouveau stade, pouvez-vous vous expliquer ?

Si l'intelligence artificielle représente le nouveau Graal économique de notre temps, c'est qu'en effet elle fait entrer le libéralisme dans une sorte de stade ultime de son histoire. Et cela, pour deux raisons. La première, c'est que l'IA permet de continuellement susciter des opérations marchandes. Car ce qui la caractérise, c'est sa puissance à analyser et à interpréter des masses de données et à formuler en retour des recommandations. Par exemple, la fonction d'un miroir connecté ne vise pas seulement à réfléchir une présence, mais à collecter des données relatives au visage et au corps afin de suggérer des produits ou services supposés appropriés en fonction de l'analyse évolutive des états physiologiques, voire psychologiques. Ce type d'exemple pourrait être décliné sur de longues pages.

La seconde raison, c'est que l'IA offre, pour le monde de l'entreprise, l'occasion d'optimiser comme jamais les modes de production, pas seulement en automatisant un nombre sans cesse croissant de tâches et en supprimant des emplois à haute compétence cognitive, mais également en instaurant de nouveaux modes de management au moyen de capteurs et de systèmes d'interprétation en temps réel des « mesures de performance » du personnel destinés à définir à chaque instant les « bonnes » actions à entreprendre. Par cette double prérogative, l'IA s'offre une formidable machinerie à continuellement générer des profits et à instaurer des modes d'organisation hautement optimisés.

Vous présentez l'intelligence artificielle comme une toute-puissance en devenir, capable d'énoncer « la vérité » à notre place.

Ce qui caractérise l'IA, c'est une puissance d'expertise qui ne cesse de se perfectionner. Des systèmes sont dorénavant capables d'analyser des situations d'ordres toujours plus divers et de nous révéler des états de fait dont certains étaient ignorés à notre conscience, et ils le font à des vitesses qui dépassent sans commune mesure nos capacités cognitives. Car nous vivons un changement de statut des technologies numériques, celles-ci n'étant plus seulement destinées à nous permettre de manipuler aisément de l'information, mais à nous divulguer la réalité des phénomènes au-delà des apparences. En cela, les systèmes computationnels sont aujourd'hui dotés d'une troublante vocation : énoncer la vérité. Il s'agit là du fait majeur, qui voit la technique être dotée de prérogatives d'un tout nouveau genre : celles d'éclairer de ses lumières le cours de nos existences.

Comment cette faculté à même de nous dire l'état des choses se manifeste dans notre quotidien ?

Il est marquant de relever qu'au moment où des techniques sont appelées à nous dire la vérité, elles se trouvent maintenant douées de la faculté de parole, emblématique dans les enceintes connectées avec lesquelles nous échangeons oralement. Cette disposition est également à l'oeuvre dans les chatbots, les « agents conversationnels », ou dans les assistants numériques personnels conçus pour nous guider relativement à diverses circonstances de notre quotidien. Nous allons de plus en plus être entourés de spectres chargés d'administrer nos vies. C'est cela que je nomme le « pouvoir-kairos », la volonté de l'industrie du numérique d'être continuellement présente à nos côtés afin de chercher, à chaque occasion profitable, à infléchir nos gestes. La bataille industrielle à venir verra une compétition de la présence, chaque acteur s'évertuant à imposer indéfiniment son empire spectral aux dépens de tous les autres.

À vous lire, c'est un « dessaisissement » de notre droit à décider de nos vies qui nous menace...

Nous vivons un tournant injonctif de la technique. Il s'agit là d'un phénomène unique dans l'histoire de l'humanité, qui voit des systèmes nous enjoindre d'agir de telle ou telle manière. Cela peut aller d'un niveau modéré et incitatif, à l'oeuvre dans une application de coaching sportif par exemple, à un niveau prescriptif, dans le cas de l'examen de l'octroi d'un emprunt bancaire. Même le secteur du recrutement commence à avoir recours à des robots conversationnels pour sélectionner les candidats ! On nous sert la fable d'une complémentarité homme-machine mais, en réalité, plus le niveau de l'expertise automatisée se perfectionnera, plus l'évaluation humaine sera marginalisée. Et on atteint déjà des niveaux d'injonction coercitifs dans le champ du travail, avec des systèmes dictant à des personnes les gestes à exécuter. Le libre exercice de notre faculté de jugement se trouve substitué par des protocoles destinés à orienter nos actes. Il s'agit là d'une rupture politique, juridique et anthropologique sans précédent.

Le techno-libéralisme vise à industrialiser tous les pans de nos vies

La caractéristique de ces technologies est donc selon vous de « mettre au ban l'homme ». Comment ?

Nous assistons à la marginalisation de l'évaluation humaine. Dans la médecine, un champ qui doit prétendument profiter des avancées de l'intelligence artificielle, le diagnostic du médecin, son appréhension sensible des choses, est appelé à être progressivement marginalisé par des systèmes. En réalité, ces mêmes systèmes de diagnostic automatisé sont, depuis peu, dotés de la faculté de prescription en vue de vendre des mots-clés à l'industrie pharmaceutique. Car l'industrie du numérique entend faire main basse sur le domaine de la santé. Il serait temps d'aller voir, au-delà des discours, l'étendue des conséquences collatérales induites par l'usage progressif de l'IA dans la médecine. Ce que je me suis efforcé de faire de façon précise dans mon livre.

Plus largement, nous assistons à une mise au ban de l'humain en tant qu'être agissant, capable d'évaluer les choses, au profit de systèmes qui dessinent le meilleur cadre supposé du cours de nos existences. La smart city, par exemple, marginalise tout projet concerté au profit de mécanismes qui encadrent notre quotidien dans les espaces urbains. Ce sont les signaux qui régissent les situations, d'après des logiques visant à instaurer une marchandisation intégrale de la vie autant qu'une vision hygiéniste de la société.

En cela, ce dessaisissement de l'autonomie de notre faculté de jugement, et de notre capacité de nous prononcer en conscience, entraîne une liquidation du politique. Ce qui suppose d'engager des projets dans l'incertitude, suite au conflit et à la délibération. C'est l'expression de la pluralité humaine qui se trouve évacuée, laissant place à des modes automatisés d'organisation répondant à des intérêts et visant à donner corps au fantasme d'un monde parfait.

Qui est derrière cette « main invisible automatisée » ?

C'est d'abord le monde industriel, qui a su s'inféoder les chercheurs et le monde technoscientifique. Car aujourd'hui, la technique, en tant que champ de recherche relativement autonome, fait d'une pluralité de personnes mues par des tropismes divers, n'existe plus. Le monde de la recherche se trouve dorénavant soumis à de stricts intérêts économiques et ne fait que répondre à des cahiers des charges définis par les départements de marketing. Seul demeure le « techno-économique ». C'est un drame, car ce sont des formes de pluralité qui se trouvent évacuées et une vision du monde strictement utilitariste qui s'impose.

L'industrie du numérique a néanmoins la grande force de se fonder sur des changements confortables, qui épousent les usages et une soif consumériste. Comment lutter ?

En effet, elle sait très bien jouer de la séduction. De surcroît, nous sommes démunis par la vitesse des développements, qui nous empêche de nous prononcer en conscience, développements qui sont présentés comme étant inéluctables. Il conviendrait d'abord de contredire les techno-discours, véhiculés par les experts patentés, et de faire remonter des témoignages émanant de la réalité du terrain, là où ces systèmes opèrent, sur les lieux de travail, dans les écoles, les hôpitaux... Nous devrions tout autant manifester notre refus à l'égard de certains dispositifs lorsqu'il est estimé qu'ils bafouent notre intégrité et notre dignité. Contre cet assaut antihumaniste, faisons prévaloir une équation simple mais intangible : plus on compte nous dessaisir de notre pouvoir d'agir plus il convient d'être agissant. C'est ce principe qui, plus que jamais, devrait nous inspirer et qui, à ma mesure, a déterminé l'écriture de mon livre.

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Commentaires
a écrit le 04/01/2019 à 16:38 :
Si la liberté se réduit aux choix de marchandises, il n'y a pas lieu de s'inquiéter du libéralisme tant honni. Rien n'empêchera jamais un homme de vivre dans la fraternité qu'il a choisie, tant que la propriété privée est respectée égalitairement.
a écrit le 03/01/2019 à 19:32 :
l intelligence artificiel n exite pas seul l homme a une intelligence ,pour evite que le pire n adviennent car l arme est derriere toute les nouvelles inventions a laffut de trouve de nouvelles armes afin de pouvoir domine le monde ,on c est déjà qu ils y a des drones tueur des cameras et satellistes pour vous surveille, si en plus il arrivent a faire des robots tueur cela fais peur ,?, en tous pour moi on ne vas pas dans le sens du progres mais vers une autre forme de domination des personnes qui pourrons se payer ce genre de progres,???
a écrit le 03/01/2019 à 13:17 :
Eric Sadin ne connait manifestement pas le monde de la recherche publique française : si ces chercheurs produisaient en masse des éléments techniques créant une valeur économique , cela se saurait.
a écrit le 03/01/2019 à 9:22 :
Pour vivre heureux vivons caché : sagesse élémentaire qui est et restera toujours d'actualité.
a écrit le 01/01/2019 à 18:06 :
L'État doit redonner envie aux ingénieurs des grands corps techniques de servir les citoyens.
a écrit le 31/12/2018 à 10:46 :
La plus grande escroquerie est la construction d'un monde hygiéniste, dont la finalité est de nous faire croire que si on respecte bien les toutes les règles, nous pourrons accéder à l'immortalité.
Je n'ai pas envie d'être immortel...quel ennui.
Réponse de le 01/01/2019 à 17:46 :
Qui dit vie éternelle dit aussi capacité de faire souffrir éternellement... l'enfer devient réel... brrrrr
a écrit le 31/12/2018 à 6:56 :
Franchement , depuis "l'homme nu " , on sait tout cela . Monsieur Sadin enfonce des portes ouvertes . Et , en plus , il ne sait pas les progrès fulgurants de la techno appliquée aux neuro-sciences ( tout aussi anxiogènes). Maintenant , je conseille à Monsieur Sadin de lire the Guardian ( dans la presse française , pas un journal à la hauteur ) pour se rendre compte que des résistances commencent à apparaitre ; si cela touche le consommateur lambda et le fait réfléchir , cela va changer la donne , sinon , c'est mort .(mais la crise des "jaunes" me fait craindre le pire sur cette capacité à réfléchir....)
Réponse de le 31/12/2018 à 20:30 :
Vu que vous avez tout vu et compris à la place des autres.
Vous démontrez parfaitement une incapacité a réfléchir.
Réponse de le 01/01/2019 à 14:27 :
Le "on" du "on sait tout cela" est un con et la prédominance du con sur le Monsieur n'est pas faite pour rassurer outre mesure le "lamda" (consommateur ou citoyen, aux choix des convenances de certains discours)
a écrit le 31/12/2018 à 4:16 :
La Tribune est l'endroit ideal pour acheter un livre. Promotion du mois, un truc que personne ne lira.
a écrit le 30/12/2018 à 12:35 :
Dieu créa l'Homme à son image et l'Homme, depuis son émancipation, crée la machine à son image. Soit pour ne plus se fatiguer, soit pour calculer plus vite, soit enfin pour assurer sa sécurité. L'IA ce n'est finalement que du code pour entrainer une machine à faire comme l'Homme. Pour savoir ce que la Machine fera de l'Homme une fois qu'elle aussi s'émancipera (donc lorsqu'elle programmera elle-même le code de son propre avenir, et nous y sommes déjà), il suffit de regarder ce que l'Homme a fait de son environnement depuis qu'il en contrôle le destin. Bref, pour tenter un point de vue œcuménique, ce que l'Homme a fait de son Créateur nous donne une idée claire du sort que la Machine émancipée réservera à son créateur. Ce n'est finalement qu'une conséquence très logique et inscrite dans le Code.
a écrit le 30/12/2018 à 11:13 :
déconnectez vous du connecté !
ne pas faire pénétrer cet œil dans notre vie
boycott de tous ces produits....
JE SUIS ENCHAINE , JE SUIS CONNECTE
a écrit le 29/12/2018 à 23:31 :
Une machine n'a que les données introduites par l'humain, et vu qu’il arrive des bugs de plus en plus nombreux...Les machines se bloqueront avant nous...
a écrit le 28/12/2018 à 18:06 :
On peut présumer, avec le numérique, l'analyse des données et l'IA, qu'à la fin tout devienne virtuel, y compris et logiquement les produits et services proposés. La réalité virtuelle devrait aussi profiter de l'IA, jusqu'à surplanter le physique et le monde réel, pourquoi pas ? Le risque c'est que ce soit l'humain qui soit virtualité ou réformate pour rentrer plus facilement dans les cases des algorithmes. Pas très réjouissant.
a écrit le 28/12/2018 à 17:59 :
le pb c'est pas d'avoir des masses de donnees et de faire en permanence des recommandations
le pb c'est de voir ce qui est interessant dans les donnees, d'essayer d'avoir quelque chose de fiable, et de l'integrer a des communications un peu intelligentes ( sachant que la france ne sait pas ce qu'est le marketing homris ' achetez mon produit c'est le meilleur et le moins cher')
le reste des pbs ( supplychain finance, distrubution, production ca suivra)
ceux qui croit qu'un reseau convolutifs sait tout communique tout et crachera dans tous les domaines se foutent le doigt dans l'oeil, ca va juste dire qu'ils n'ont aucune experience
concernant la france, ca pourra etre un hub de recherche, grace au CIR
pour lr reste, personne n'esp plus assez imbecile pour y creer des centres decisonnels que les amis de haollande vont vendanger a la dailymotion loi florange
faut recolter ce qu'on a seme
a écrit le 28/12/2018 à 12:09 :
L’IA ne percera pas les mystères de la vie et de la mort humaine ( malgré l’avance actuelle hors ce que les médias publient...)

L’humanité aura le choix entre «  liberté «  ( à conquérir, rien n’est acquis) ou se laisser «  influencer, tromper et contrôler « par «  ce programme »
Que le «  meilleur «  gagne c’est un défi...
Pour information : l’humanité sera au- dessus, donc donnez l’argent pour ce programme «  casse - gueule » pour l’IA pour aider les pauvres dans le monde entier.
a écrit le 28/12/2018 à 10:50 :
La science a été privatisée, du coup nos actionnaires milliardaires se cachent, comme d'habitude, derrière leurs scientifiques afin de nous imposer un monde totalement déshumanisé seulement lié à leur avidité sans fin.

Ces gens là menacent la planète et son humanité et toujours aucune institution, aucune puissance publique, car bien trop corrompues, pour les arrêter.
Réponse de le 28/12/2018 à 11:13 :
Gardons l'espoir car les arbres ne montent pas jusqu'au ciel , le pire n'est pas certain et jusqu'à présent tous ceux qui se sont risqués à prédire l'avenir se sont trompés ....les êtres humains que nous sommes resteront maître de leur destin et contrairement aux algorithmes des gafa nous ne finirons pas comme des vulgaires individus codes barres !!!
Réponse de le 28/12/2018 à 12:15 :
"Gardons l'espoir" sans rire ?

C'est tout ce que vous avez à dire ? Avec des analyses de ce genre nous allons aller loin hein c'est sûr...

Grotesque, vous pouviez vous en passer.
Réponse de le 03/01/2019 à 19:20 :
exat,,??? LE MONDE QU NOUS PREPARE LES MILLIARDDAIRES FAIS PEUR ? EN CHINE ILS ONT MIS EN PRATIQUE UN SYSTEME DE SURVEILLANCE DES INDIVIDUES NE LAISSANT AUCUNE CHANCE AUX LIBERTE INDIVIDUEL ? SOUS DES DICTATEURS CE MONDE LA ME FAIS PEUR POUR L AVENIR DE NOS ENFANTS ET PETIT ENFANTS???
Réponse de le 04/01/2019 à 16:00 :
"EN CHINE ILS ONT MIS EN PRATIQUE UN SYSTEME DE SURVEILLANCE DES INDIVIDUES NE LAISSANT AUCUNE CHANCE AUX LIBERTE INDIVIDUEL"

Vous écrivez trop fort c'est à peine lisible.

LA Chine est une dictature qui se comporte comme telle, seuls les dirigeants politiques et économiques des autres pays afin de faire prospérer leurs seuls intérêts n'y ont vu aucune objection et du coup les riches du monde n'ont fait que conforter la dictature chinoise.

ET nous voilà avec d'énormes ronces que seuls les américains ont le courage de regarder et mieux de s'y opposer.

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