La France à l'assaut des Gafam et des BATX

La France peut-elle s'imposer sur le terrain de l'intelligence artificielle face aux géants américains et chinois ? Pour la vingtaine d'intervenants de la première Nuit de l'IA, c'est possible. À condition d'assouplir certaines barrières administratives et de convaincre le grand public.

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(Crédits : Reuters)

Une salle pleine et beaucoup de gens debout. La Nuit de l'Intelligence artificielle (IA) qui a eu lieu jeudi 8 février au Palais de Tokyo, à Paris, a réussi son pari malgré des conditions météo difficiles : réunir l'écosystème français de l'intelligence artificielle, qui sera sans conteste le sujet chaud de 2018. Les organisateurs, l'agence Artefact et l'association France is AI (soutenue par France Digitale), veulent faire de la France un hub mondial de cet ensemble de technologies qui, selon le Forum de Davos, constitue le moteur de la quatrième révolution industrielle.

Un objectif pour le moins ambitieux, vu l'avance prise par les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et IBM, et les investissements considérables programmés par le gouvernement chinois (50 milliards de dollars d'ici 2025) et les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi).

Pour Damien Gromier, président de France is AI, « l'écosystème français de l'intelligence artificielle existe, mais il faut le rendre plus visible », grâce par exemple à une cartographie qui met en valeur les 280 startups, les 100 laboratoires de recherche publics et privés et les diverses communautés qui travaillent sur des projets liés à l'IA. Et selon Jean-David Chamboredon, coprésident de France Digitale et investisseur avec le fonds ISAI, il faut jouer collectif et « lever le pied sur le RGPD (1), qui, sous couvert de protection des consommateurs, fait le jeu des Gafa ».

D'après ce zélateur de l'entrepreneuriat, si la messe est dite concernant l'exploitation des data consommateurs - les Gafa ont déjà gagné -, il reste des niches (mobilité, santé, énergie, sécurité) pour lesquelles le jeu reste ouvert pour les entreprises françaises.

LE RGPD, CADEAU AUX GAFAM ?

Cette manifestation a aussi réussi un exploit : faire prononcer un discours positif par le docteur Laurent Alexandre (fondateur de DNAVision et actionnaire minoritaire de La Tribune) sur les politiques français et les instances européennes en matière d'IA, lui qui a plutôt l'habitude de les juger sévèrement.

« Il se passe quelque chose. L'État commence à comprendre qu'il faut cesser de changer les lois sans arrêt et d'essayer de fabriquer un Monopoly industriel en subventionnant les canards boiteux. Même à Bruxelles, des gens se rendent compte de l'absurdité du RGPD et de la directive e-privacy, qui sont des cadeaux faits aux Gafam et risquent de tuer l'écosystème. » L'auteur de La Guerre des intelligences (JC Lattes) salue l'annonce par Cédric Villani, député LRM chargé par le gouvernement d'une mission sur l'IA, d'un investissement de 30 milliards d'euros dans celle-ci à l'échelle européenne, mais il estime que cette somme devrait être plutôt de 200 milliards.

« L'IA a besoin de temps : il faudra des années et des milliers de sociétés pour créer des champions européens. Tencent [géant de l'Internet chinois, ndlr], c'est 250 fois OVH [leader européen du cloud] ! », rappelle Laurent Alexandre, pour qui l'IA nécessite d'énormes masses de data, et donc une réglementation plus souple sur leur usage.

Illustration avec la startup Cardiologs. Pour créer sa base de données de 700 000 ECG (électrocardiogrammes), elle a dû aller se fournir en data aux États-Unis, en Chine et en Inde. « La France ne peut être compétitive dans le domaine de la santé en matière d'IA, car l'accès aux données est impossible. Donc le futur leader de ce secteur sera certainement américain », regrette Yann Fleureau, fondateur de Cardiologs.

RASSURER LES FRANÇAIS

Malgré ses réserves, Laurent Alexandre voit apparaître « une fenêtre d'opportunité pour l'IA française, grâce à un écosystème dynamique et un gouvernement qui veut avancer ». Le secrétaire d'État chargé du Numérique, Mounir Mahjoubi était présent pour présenter la vision de l'État sur l'intelligence artificielle (lire ci-dessous). Pour lui, il faut trouver un équilibre entre performance et humanité : « Beaucoup de Français ont encore peur de l'IA. Ils ne sont qu'un tiers à la voir positivement, contre 80 % en Chine. Et 20 % de nos concitoyens ne savent pas utiliser une interface numérique. Ceux-là doivent être notre priorité. » Ce même 8 février, l'Assemblée Nationale a débattu du futur RGPD, et selon le secrétaire d'État, les députés sont inquiets et prêts à interdire tout usage des données personnelles de santé, énergétiques, etc. « J'ai entendu de la peur. La condition absolue est donc de susciter un engagement autour de l'IA, qui présente de nombreuses opportunités, et ce, dès le plus jeune âge », a conclu Mounir Mahjoubi. Une des manières de rassurer le grand public est d'augmenter la sécurisation des données utilisées par les algorithmes des IA. C'est l'objectif de Dathena, fondée par Christopher Muffat, venu spécialement de Singapour pour présenter sa société. Embauché en 2015 par HSBC Suisse en pleine affaire des Swiss Leaks [procédure juridique toujours en cours pour blanchiment de fraude fiscale], il décide de trouver une méthode simple pour mieux organiser les données.

LA TROISIÈME VAGUE DE L'IA

Après cinq ans de R & D, Dathena propose une solution à base de traitement naturel du langage et de machine learning [apprentissage automatique] pour retrouver, auditer et organiser ses data, et ainsi aider les sociétés à se mettre en conformité avec le RGPD. Pour que l'IA française compte au plan mondial, il faudra également produire des talents. Or, selon Bernard Ourghanlian, CTO [directeur de la technologie] de Microsoft France, seuls 1 087 data scientists ont été diplômés en 2016, très loin des besoins évalués par Lionel Touati, cloud platform sales engineer chez Google, à un million de data scientist et 21 millions de développeurs à l'échelle mondiale.

La France est pourtant capable d'engendrer des champions mondiaux, comme elle l'a prouvé avec Aldebaran et ses robots Pepper et Nao, rachetés par le japonais Softbank. Bruno Maisonnier, fondateur d'Aldebaran, a présenté son nouveau projet, Another Brain, qui veut dépasser les réseaux de neurones et le deep learning pour surfer sur la troisième vague de l'IA avec des « circuits intégrés d'IA bio inspirés pour un apprentissage autonome et non supervisé ».

« Certains expliquent qu'il faudra des années pour atteindre cette troisième vague. Nous disons que nous le ferons d'ici à vingt mois », affirme Bruno Maisonnier, qui a levé 10 millions d'euros et vise les marchés de l'IoT [Internet des objets], de la robotique, de la défense et des voitures autonomes. Finalement, l'IA du futur pourrait bien être made in France.

(1) Le Règlement général pour la protection des données entrera en vigueur le 25 mai prochain. Il instaure de nouvelles obligations pour toute entité qui gère des volumes massifs de données personnelles. La directive e-privacy, toujours en discussion, traite du consentement des internautes à recevoir des cookies.

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Commentaires 3
à écrit le 20/02/2018 à 8:41
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la france est schizophrene.......... le lundi vous faites un article sur la loi montebourg, grace a laquelle les gens devront developper les boites en se sacrifiant, pour que, si ca a marche, l'etat puisse les nationaliser gratuitement, vu que c'es...

le 20/02/2018 à 11:49
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Mais non cher Monsieur, Grâce au latin au collège nous allons être super-compétitif pour attirer des entreprises et avoir des gens compétents. Et en plus, en mettant la semaine en primaire à 4 jours, alors que c'était 5 jours il y a 30 ans et que ...

le 20/02/2018 à 11:49
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Mais non cher Monsieur, Grâce au latin au collège nous allons être super-compétitif pour attirer des entreprises et avoir des gens compétents. Et en plus, en mettant la semaine en primaire à 4 jours, alors que c'était 5 jours il y a 30 ans et que ...

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