La tech américaine est-elle en train d’entrer en récession ?

Résultats du premier trimestre en berne, dégringolade à Wall Street… le secteur numérique américain connaît des jours difficiles, dans un contexte géopolitique défavorable. Une nouvelle donne qui fera des gagnants et des perdants.

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(Crédits : BRENDAN MCDERMID)

Accident de parcours ou retournement conjoncturel ? Après deux années exceptionnellement fastes, notamment dues à la pandémie et à la dépendance accrue au numérique qu'elle a entraîné, la tech américaine connaît désormais un spectaculaire coup d'arrêt.

À Wall Street, les cours boursiers de l'industrie dévissent les uns après les autres. Le 9 mai dernier, le Nasdaq clôturait à son plus bas niveau depuis novembre 2020, et près de la moitié des entreprises qui y sont cotées ont perdu 50% de leur valeur. Netflix, Meta et Amazon ont tous vu leur action se déprécier de plus de 30% par rapport au début de l'année. Le S&P 500, lui, est en recul de 13%.

La situation n'est pas plus brillante sur le marché des cryptomonnaies, où 200 milliards de dollars se sont vaporisés sur la seule journée du mercredi 11 mai.

Résultats en berne au premier trimestre

Ces contre-performances boursières font suite à l'annonce de résultats décevants par de nombreux grands acteurs technologiques au premier trimestre 2022. Netflix a vu son nombre d'utilisateurs diminuer pour la première fois en dix ans, tandis qu'Alphabet, Meta et Amazon ont tous annoncé des chiffres d'affaires inférieurs aux prédictions de Wall Street. Seul Apple se distingue, dépassant les attentes des investisseurs malgré des problèmes dans sa chaîne de valeur.

Des acteurs technologiques plus petits, mais prometteurs, connaissent également des déboires en Bourse. C'est le cas de Palantir, l'entreprise de traitement des masses de données créée par Peter Thiel, dont l'action a perdu plus de 20% de sa valeur alors que ses ventes ont moins augmenté qu'aux trimestres précédents. Ou encore de Snowflake, dont l'action s'est dépréciée de 25% en avril.

Plusieurs entreprises ont d'ores et déjà réagi en appuyant sur la pédale de frein. Uber a promis de réduire ses dépenses, notamment en ralentissant les embauches, en abaissant ses budgets marketing et en limitant les bonus versés aux chauffeurs. Facebook a, pour sa part, annoncé un gel total des embauches jusqu'à nouvel ordre, tandis que l'application de courtage RobinHood prévoit de licencier 9% de sa main-d'œuvre. Thrasio, un agrégateur Amazon, valorisé à plus de cinq milliards de dollars, va quant à lui licencier un cinquième de son personnel et changer de PDG.

Du côté des investisseurs, l'ambiance est également en berne. « Dans la Silicon Valley, le moral des investisseurs est au plus bas depuis l'éclatement de la bulle du dot-com », tweetait récemment David Sacks, investisseur en capital-risque à San Francisco et ancien cadre de PayPal.

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Retour à la normale ?

La pandémie a constitué une période exceptionnellement faste pour le secteur des nouvelles technologies, alors que des clients, privés de loisirs, se ruaient sur les services de vidéo à la demande et de livraison de repas, tandis que les entreprises en télétravail se mettaient en quête d'outils numériques pour permettre la collaboration à distance. En 2020, Meta, Amazon, Alphabet, Apple et Microsoft ont à eux cinq généré pour 1.100 milliards de dollars de chiffre d'affaires, en hausse de 20% par rapport à 2019. Leurs profits ont quant à eux grimpé de 24%. « La valeur boursière de ces entreprises a atteint jusqu'à 20 fois celle de leurs chiffres d'affaires, contre environ six fois en temps normal », note Will Price, créateur du fonds d'investissement Next Frontier Capital.

Le ralentissement actuel est donc en partie le signe d'un retour à la normale, alors que les restrictions imposées durant la pandémie s'estompent et que la dépendance aux produits numériques s'allège du même coup, redonnant à la tech la place qu'elle occupait avant la pandémie. « Toutes ces entreprises ne sont pas mal gérées, elles sont simplement surévaluées », résume Mark Stoeckle, cadre au sein du fonds d'investissement Adams Funds. « L'enthousiasme qui s'est construit autour d'elles était tellement fort durant la pandémie que le public était prêt à acheter leurs actions largement au-dessus de leur valeur réelle. Désormais, alors que la croissance ralentit suite à une combinaison de facteurs d'ordre géopolitique, les investisseurs limitent les risques et font plus attention aux valorisations. »

Un contexte géopolitique explosif

Car outre le simple retour à la normale, une combinaison de circonstances vient en effet peser sur l'économie, et en particulier sur le numérique. La pénurie de semi-conducteurs, partie pour durer, le confinement chinois strict dû à la stratégie zéro Covid que le gouvernement refuse d'abandonner, et la guerre en Ukraine, qui pose des problèmes d'approvisionnement en énergie et matières premières, entraînent ainsi des dysfonctionnements non négligeables dans la chaîne de valeur des entreprises technologiques.

Le retour de l'inflation leur pose également un double problème.

« D'une part, l'économie ralentit, les revenus attendus décroissent. D'autre part, il y a un manque de talents qui fait qu'il est très difficile de recruter, ce qui oblige les entreprises numériques à proposer des salaires toujours plus élevés pour recruter les meilleurs éléments, tandis que les employés existants doivent être augmentés de 8% ou 9% simplement pour coller à l'inflation... Ces sociétés sont prises entre deux feux », analyse Will Price.

Et d'ajouter:

« Dans ce contexte, les investisseurs prennent un pas de recul et s'efforcent d'évaluer combien de temps le retournement économique actuel peut durer. »

Le cloud fait de la résistance

Cette question est en effet sur toutes les lèvres. Assiste-t-on au début d'une période de vaches maigres pour l'industrie technologique américaine, où celle-ci a-t-elle momentanément freiné pour mieux repartir dans les mois à venir ? « Nul doute que les résultats du second trimestre seront très attendus, ils permettront dans une large mesure de déterminer si le premier était une anomalie ou non », affirme Will Price.

Quelques indicateurs demeurent toutefois dans le vert et permettent de parier sur la résilience du secteur. Le marché du travail demeure dynamique, puisque l'économie américaine a créé 428.000 nouveaux emplois en avril, un chiffre situé au-dessus de la barre des 400.000 pour le douzième mois consécutif. Le taux de chômage est, quant à lui, de 3,6% seulement : l'économie américaine connaît donc le plein emploi.

Certaines franges de l'économie numérique ont en outre connu un excellent premier trimestre. C'est notamment le cas du cloud, marché dont la croissance ne marque pour l'heure aucun signe de fléchissement. AWS, le leader du marché, affiche des ventes nettes de 18,44 milliards de dollars et un chiffre d'affaires opérationnel de 6,5 milliards ce trimestre, contre respectivement 17,8 milliards et 5,3 milliards au trimestre précédent. Microsoft Azure, numéro deux du cloud mondial, a pour sa part vu son chiffre d'affaires s'accroître de 32% en un an, et le nombre de contrats à plus de 100 millions de dollars signés par l'entreprise a plus que doublé. Google Cloud s'en tire également de manière fort honorable, avec un chiffre d'affaires de 5,54 milliards, contre 4 milliards l'an passé à la même période.

« Tout comme les investisseurs ont misé durant la pandémie sur les entreprises susceptibles de tirer leur épingle du jeu (Zoom, Peloton, etc.), ils vont désormais se concentrer sur les entreprises susceptibles de bénéficier d'un ralentissement de l'économie. Or, à l'heure où les entreprises cherchent à réduire leurs coûts, les acteurs du cloud ont toutes les chances de tirer leur épingle du jeu. C'est également le cas des sociétés qui proposent de l'automatisation sur des marchés en manque de main-d'œuvre : robotiques, camions autonomes... », analyse Will Price.

La fin de la stratégie de croissance à tout prix ?

Parce qu'elles investissent tous azimuts, dépendent des fonds versés par les investisseurs et misent sur une stratégie de croissance forte pour compenser les pertes à moyen terme, les licornes sont plus vulnérables à ce type de retournement économique que les Gafam. Outre-Atlantique, certains commentateurs commencent à parler de « licornes zombies » et affirment que les investisseurs risquent de devoir voler au secours de ces jeunes pousses pour leur éviter la banqueroute.

Pour Mark Stoeckle, « les géants technologiques continuent de bénéficier de hauts chiffres d'affaires et bénéfices, ainsi que de flux de trésorerie disponibles, et font donc face à moins de risques. La baisse récente du cours de leurs actions les rend même plus attractives pour les investisseurs : au prix actuel, elles constituent une excellente affaire. Startups et licornes seront, elles, plus fortement affectées par la remontée des taux d'intérêt et la prudence des investisseurs. C'est particulièrement vrai pour des entreprises comme Lyft et Uber qui doivent encore proposer un modèle d'affaires durable ».

La stratégie de croissance à tout prix, permettant aux jeunes pousses technologiques de s'attirer les faveurs des investisseurs sans se soucier de générer du profit tant qu'elles continuent de croître, pourrait être remisée au placard pour quelque temps, selon Will Price. « Pour les 18 à 24 mois à venir, il est probable que les investisseurs valorisent davantage la capacité à générer de la trésorerie et moins la croissance rapide. »

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Commentaires 4
à écrit le 14/05/2022 à 11:02
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L'industrie du fake américain semble à court de matière grise malgré l'import massif de cerveaux low cost asiatiques...

à écrit le 14/05/2022 à 8:44
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Notons quand même qu'Apple a entamé une économie circulaire depuis la création de ses smartphones les vendant comme on vend des bijoux faisant que même un iphone 8 se vend toujours un bon prix et donc se répare permettant une forme de respect de l'ob...

à écrit le 13/05/2022 à 14:54
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C'est Wall Street qui fait tout le boulot ! heureusement qu'ils sont là ces croquemorts de l'industrie du commerce et de l’artisanat . . .

à écrit le 13/05/2022 à 14:53
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C'est Wall Street qui fait tout le boulot ! heureusement qu'ils sont là ces croquemorts de l'industrie du commerce et de l’artisanat . . .

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