CES Las Vegas : « Les entreprises françaises devraient se regrouper autour de thématiques précises » Olivier Ezratty

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Olivier Ezratty est intervenu mardi 30 janvier à la 4e Matinale de la disruption, organisée par La Tribune, avec la CCI Paris- Île-de-France.
Olivier Ezratty est intervenu mardi 30 janvier à la 4e Matinale de la disruption, organisée par La Tribune, avec la CCI Paris- Île-de-France. (Crédits : DR)
Le CES (Consumer Electronic Show) s'est tenu à Las Vegas en janvier dernier avec une présence record de startups françaises. Olivier Ezratty, consultant et auteur depuis 2006 d'un rapport annuel sur le plus grand salon technologique du monde, décrypte les tendances de l'année, les espoirs et les illusions des objets connectés. Propos recueillis par Philippe Mabille et Sylvain Rolland

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LA TRIBUNE - Quel bilan tirez-vous de cette édition 2018 du salon CES Las Vegas ?

OLIVIER EZRATTY - Ce salon est une photographie du secteur des nouvelles technologies à un moment donné, qui permet d'analyser d'où viennent les innovations. Celui qui visite le salon pour la première fois est forcément surpris de la quantité de véhicules autonomes qu'on y voit. Y compris des véhicules proposés par des marques inconnues. Mais on trouve aussi tout un tas d'objets connectés présentés par 1 500 sociétés, des produits de sport, de santé, pour les bébés ou pour mieux dormir.

Ce que j'aime regarder de près, ce sont les composants électroniques qui sont proposés. Cela permet de voir ceux qui vont émerger pour entrer dans les nouveaux produits dans un an. Cette année, j'ai vu à quel point l'intelligence artificielle est devenue un sujet important, notamment pour les commandes vocales, et à quel point cela mobilise l'industrie hardware. C'est un phénomène impressionnant.

Ce qui me frappe, c'est que les transformations liées au numérique ont un impact sur toutes les industries, que ce soit les banques, le BTP, l'assurance, l'agriculture. On trouve des sociétés chinoises qui fabriquent des drones capables de faire de l'épandage de lisier pour les agriculteurs. Le CES est aussi un salon où on peut faire de la géopolitique. Chaque année j'essaie de comprendre qui sont les acteurs qui émergent, quels sont les jeux entre Chinois, Taïwanais, Coréens et Japonais, j'observe comment ces pays évoluent. Les Japonais, par exemple, sont désormais moins axés sur le grand public, ils ont tendance à se recentrer sur les professionnels. Les acteurs chinois, comme Alibaba, se mettent à copier les stratégies de Google ou d'Amazon pour élargir leur marché, mais aussi pour s'intégrer aux marchés américain ou européen.

Est-ce parce que le grand public n'a pas adopté ces produits connectés que la tendance est à la professionnalisation ?

La professionnalisation s'explique de différentes façons. Le go-to-market passe de plus en plus souvent par un intermédiaire professionnel qui fait du « B to B ». Les caméras de surveillance, on ne les vend pas aux citoyens. Il y a aussi une explication prosaïque : sur ce salon qui reçoit 180 000 visiteurs, un tiers sont des exposants qui font leurs propres courses. Il y a des constructeurs de produits finis qui achètent des composants. Et puis il y a un salon caché en marge du CES : 1 000 sociétés, en plus des 4 500 exposants officiels, qui vont dans des hôtels pour faire venir des clients. Comme beaucoup de décideurs sont là, on vient pour rencontrer des partenaires. La part que représentent ces sociétés est difficile à inventorier, mais elle est significative.

L'intelligence artificielle était présente partout sur le salon, avec notamment des produits qui cherchent à créer de l'empathie...

L'IA est une technologie transversale qui travaille sur la commande vocale. Il y avait, sur ce salon, une bataille entre Amazon et Google, qui cherchent à avoir le monopole sur la maison connectée. Et donc une bataille autour des technologies de la détection des émotions, avec la présence de sociétés qui cherchent à analyser le visage, à étudier le timbre de la voix afin de déterminer l'humeur des personnes et de faire réagir le système de façon appropriée. Par exemple, en proposant un choix de musique adapté, ou en faisant en sorte que la conduite du véhicule autonome ou le robot en tienne compte.

Quelles sont les innovations les plus géniales que vous ayez découvertes ?

Ce qui était le plus impressionnant, c'est de voir à quel point les véhicules autonomes progressent et deviennent capables de comprendre ce qui se passe autour d'eux. À Las Vegas l'entreprise française, Navya faisait rouler des minibus et des taxis autonomes. D'année en année, cela évolue. Ce qui m'a le plus impressionné, c'est Nvidia qui devient un Intel de l'intelligence artificielle. Leurs processeurs équipent des voitures, comme celles de Tesla. Ils sont partout. Cette entreprise a failli mourir parce que les processeurs graphiques étaient en déclin, ils ont essayé de se diversifier sur le smartphone sans succès, pour finalement se reconvertir dans l'IA, c'est une histoire de reconversion extraordinaire.

Pouvez-vous vous avancer sur une date de généralisation de la voiture autonome ?

Il n'y a pas de date, parce que la technologie va se déployer progressivement. D'abord, là où c'est facile de la mettre en œuvre, comme dans les villes nouvelles où il n'y aura que des voitures autonomes. Ensuite, sur les autoroutes, où il n'est pas difficile de mettre en place des véhicules de niveau 3, avec un conducteur qui peut reprendre la direction au cas où ; puis, petit à petit, dans les centres-villes. Transdev vont expérimenter des véhicules autonomes à Rouen pour des trajets déterminés, sous contrôle, entre gare et écoles. Au fur et à mesure de l'arrivée de ces véhicules, il faudra gérer l'hétérogénéité sur la route.

Il y avait aussi au CES un espace dédié à la smart city et beaucoup de solutions pour la ville de demain.

La smart city, ce n'est pas un produit. Ce sont des systèmes à mettre en place. Cela concerne beaucoup d'acteurs. Sur le stand de Ford, un constructeur qui se pose des questions sur son avenir parce qu'il sent que le véhicule autonome sera partagé et qui se demande ce qu'il vendra dans le futur, on ne parlait pas de voitures, mais de la volonté du groupe de devenir un opérateur de flottes de véhicules, un partenaire de services de livraison travaillant avec les villes.

J'ai aussi été intéressé par Byton, un constructeur chinois qui veut concurrencer Tesla en proposant un véhicule dont le design a été fait par un Français. Cette entreprise a levé 250 millions de dollars et prévoit de créer une usine d'un milliard de dollars pour faire une berline moderne, partagée. Un véhicule révolutionnaire, sans poignée sur les portes parce qu'équipé de capteurs qui vous reconnaissent et vous ouvrent. De même, lorsqu'on entre, le véhicule est personnalisé selon vos goûts via votre smartphone. Cette entreprise voit loin et parie sur la fin de la propriété individuelle des véhicules. Il est probable que le véhicule autonome signera partiellement la fin du véhicule possédé. Si le véhicule autonome est plus rapide d'usage, parce qu'on ne perd plus de temps à le garer, il s'imposera comme la solution pour les cadres qui recherchent la praticité.

Le CES 2018 regroupait 400 exposants français, dont de nombreuses startups. La France était le pays le plus représenté. Est-ce un salon miracle ? A-t-on raison d'y aller ?

Oui et non. Si on a quelque chose à vendre il faut y aller, parce que les décideurs sont là, les acheteurs aussi. La croissance de la représentation de la France a démarré en 2014 avec la French Tech, mais aussi en raison de l'attrait des entreprises françaises pour les objets connectés. Il existe dans ce domaine un écosystème français et des entreprises qui ont intérêt à se rendre au CES pour vendre.

Mais on trouve aussi de plus en plus de grandes entreprises françaises qui ont tardé à comprendre l'intérêt de ce salon et qui se sont réveillées. C'est le cas de Valeo, qui y va depuis quatre ans, ou de Faurecia, qui y était pour la première fois. C'est fondamental d'avoir ce genre d'acteurs et qu'ils viennent avec des startups. Dassault système était au CES pour la troisième fois, accompagné d'une dizaine de startups.

Il y a une mise en musique intéressante, mais aussi des erreurs de casting. C'est le cas de petites startups françaises qui sont présentes pour vendre des logiciels d'entreprise. Or ce n'est pas le bon salon pour vendre des logiciels. Et il y a aussi des erreurs de timing. Des entreprises qui vont trop tôt au CES, pour présenter leurs idées, et qui se les font copier. J'ai ainsi remarqué que 190 exposants de 2017 ne sont pas revenus en 2018. Essentiellement des startups.

Mais il ne faut pas y aller trop tard non plus. Idéalement, il faut y aller si on a quelque chose à vendre dans les douze mois, pour assurer une présence vis-à-vis des distributeurs.

On constate aussi une représentation exacerbée des régions françaises, par volonté de présenter une façade attrayante de leurs startups. Pour plus d'efficacité, on pourrait améliorer la représentativité des entreprises françaises en faisant en sorte qu'elles viennent groupées autour de thématiques sur lesquelles elles sont bonnes, comme la maison connectée, la santé ou le transport. C'est une bonne démarche de se mettre au même endroit pour présenter les mêmes choses dans un domaine donné, d'adopter une démarche de plateforme.

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>> LIRE AUSSI Rapport retour du CES 2018 d'Olivier Ezratty

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Commentaires
a écrit le 01/02/2018 à 11:12 :
Il est payé combine Nicolas Canteloup pour "prêter"son image?
a écrit le 01/02/2018 à 9:40 :
Je croyais qu'elles étaient déjà regroupées sur la thématique POGNON. On m'aurait menti ?
a écrit le 01/02/2018 à 9:12 :
Qui décide tes thématiques précises? Sûrement pas les populations concernées!

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