Streaming musical : pourquoi les artistes touchent encore quelques centimes

En 2024, les montants des droits d’auteur collectés dans le monde par la Sacem sont en hausse de 8 % sur un an.
Christian Hartmann

En 2024, les montants des droits d’auteur collectés dans le monde par la Sacem sont en hausse de 8 % sur un an.
Christian Hartmann
Chaque année, ce document permet de prendre le pouls de la santé économique des artistes musicaux en France. Publié ce mardi, le rapport annuel de la Sacem, principal organisme français de gestion des droits d'auteur, fait état des principaux chiffres de la collecte des ayants droit en 2024, et dessine les défis auxquels l'industrie musicale est confrontée. A commencer par celui-ci : bien qu'en pleine expansion, le streaming musical ne permet pas, encore aujourd'hui, de faire vivre les artistes correctement. Tour d'horizon.
Un chiffre notable. En 2024, les montants des droits d'auteur collectés au total par la Sacem sont en hausse de 8 % sur un an. 1,6 milliard d'euros ont été collectés, avec comme premier moteur de cette hausse, les revenus tirés des écoutes numériques (réseaux sociaux ou plateformes de streaming comme Deezer, Spotify, Apple music). Ces écoutes captent 40 % des droits d'auteur perçus par la Sacem, soit son premier poste de collecte. L'organisation indique aussi avoir accueilli 13 400 nouveaux membres dans le monde entier, dont 27 % ont moins de 25 ans. En sachant que 510 000 auteurs, compositeurs et éditeurs, sont aujourd'hui rémunérés grâce à la Sacem.
Dans son rapport, la Sacem se félicite d'avoir réussi à « conquérir d'autres territoires, d'autres répertoires », hors de France donc. De sorte que l'année dernière, 749 millions d'euros ont été collectés à l'international, une part en augmentation de 15 % par rapport à 2023. Une enveloppe qui s'approche des droits d'auteur récupérés en France, qui totalisent 852 millions d'euros. La collecte de la Sacem atteint aujourd'hui plus de 180 territoires. Effet bénéfique de cette stratégie : ses adhérents ont vu « leurs revenus dans leur ensemble croître de 12 % », selon la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique.
Malgré la dynamique du numérique, lors de la conférence de présentation du rapport ce matin, Cécile Rap-Veber, directrice générale de la Sacem, a rappelé que l'écoute numérique de la musique par les Français reste « très en retard » par rapport l'Allemagne, l'Angleterre où les États-Unis (même si, il faut le noter, le marché américain est plus grand). Selon la dirigeante, « le gratuit est encore très fort » en France, ce qui pénalise le développement de ce mode de consommation des œuvres audio.
Autre problème est pointé par le rapport : bien qu'en plein essor, l'écoute en streaming ne rémunère pas assez les artistes. « Malheureusement, la valeur du streaming n'est pas encore celle que nous attendons pour pouvoir faire vivre correctement nos membres », a déploré ce lundi la directrice générale de la Sacem. Pour rappel, les services de streaming reversent environ 70 % de la valeur générée par une musique à l'industrie musicale. Avec une majorité de cette somme qui tombe dans l'escarcelle de la production (« recording ») et de l'édition (« publishing »). L'artiste récupère donc la plus petite partie du revenu, selon un pourcentage qui diffère en fonction de la maison de disques.
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Ce problème ne date pas d'aujourd'hui et a des raisons bien identifiées. La première s'explique par le modèle de rémunération des plateformes de flux musical, au prorata des écoutes totales, dit « market centric » (« centré sur le marché », NDLR). Concrètement, un abonné qui paie environ 12 euros mensuels, mais n'écoute pas les artistes dominants, voit malgré tout la majeure partie du revenu de son abonnement aller vers des artistes plus « streamés ». Conséquence : ce système pénalise les musiciens à l'audience moindre, qui composent dans des styles moins plébiscités.
Et ce « même si les plateformes font des efforts pour mettre en avant des artistes moins célèbres et des styles différents », constate auprès de La Tribune un fin connaisseur de l'industrie musicale. Et d'ajouter : « Aujourd'hui, c'est le style rap qui capte en France la majeure partie des écoutes en streaming. D'autant que les titres de rap sont souvent écoutés en boucle par les fans, ce qui augmente le taux de stream. On observe moins cette habitude d'écoute dans la variété française par exemple ».
Un autre phénomène est aussi à l'origine du problème de rémunération : l'augmentation des musiques générées par l'IA, des podcasts, ou des playlists de musiques d'ambiance et de « bruits blancs » (pluie, vent, etc) adaptés à la méditation et la concentration au travail. De plus en plus streamés par les abonnés aux plateformes, ces contenus audios ne rapportent pas d'argent aux artistes authentiques.
Pour remédier au problème de la rémunération, plusieurs solutions existent. La première est de faire le ménage parmi les contenus. En février dernier, Deezer a indiqué avoir retiré environ 11 millions de titres « bruits blanc » pendant un an, jugeant qu'ils faussaient le calcul de la rémunération des artistes professionnels. Le leader du streaming français réfléchit aujourd'hui à trier les musiques générées par IA, sans les bannir pour le moment.
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Par ailleurs, la Sacem a signé en janvier, un accord avec la plateforme française pour mieux rétribuer les créateurs d'une œuvre musicale. Concrètement, une part plus importante de ce que les abonnés de Deezer paient revient désormais aux artistes authentiques, et la lutte contre le « streaming artificiel » a été renforcée. Dans la même veine, début mai, Spotify a indiqué avoir versé la somme record d'environ « 300 millions d'euros de redevances aux artistes français », un chiffre en augmentation de 18 % par rapport à 2023. « Mais une question fondamentale doit être posée : est-ce que les plateformes de streaming vont rester axées sur la musique, ou davantage aller vers du serviciel, proposant toujours plus de types de contenus audios », s'interroge l'expert de l'industrie musicale.