Télécoms : pourquoi les investisseurs restent méfiants

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L’indice Stoxx Europe 600 Telecommunications, qui rassemble les principaux opérateurs européens (dont Orange, Altice, BT, Deutsche Telekom, Vodafone, Telefonica ou Telecom Italia) a chuté de 15,56% depuis un an.
L’indice Stoxx Europe 600 Telecommunications, qui rassemble les principaux opérateurs européens (dont Orange, Altice, BT, Deutsche Telekom, Vodafone, Telefonica ou Telecom Italia) a chuté de 15,56% depuis un an. (Crédits : DR)
Incertitudes liées à la régulation, forte concurrence, mur d’investissements dans le très haut débit ou interrogations sur les bénéfices de la future 5G sont autant d'éléments qui semblent freiner l’appétence de la Bourse pour les télécoms européennes.

Fin février, c'est un des sujets qui a agité, en coulisses, les dirigeants des télécoms européennes lors du dernier Mobile World Congress, le congrès mondial du mobile de Barcelone. Malgré leurs efforts, les opérateurs suscitent toujours la méfiance des investisseurs en Bourse. L'indice Stoxx Europe 600 Telecommunications, qui rassemble les principaux opérateurs européens (dont Orange, Altice, BT, Deutsche Telekom, Vodafone, Telefonica ou Telecom Italia) a ainsi chuté de 15,56% depuis un an. Sachant que cette tendance baissière dure depuis au moins trois ans.

Pourquoi un tel désamour, alors que sur le fond, l'industrie des télécoms et ses réseaux constituent les fondations indispensables et vitales à l'actuelle révolution numérique ? Les analystes financiers qui suivent le secteur, eux-mêmes, s'interrogent.

« Compte tenu de fondamentaux qui s'améliorent, doucement mais sûrement, on pourrait penser que le secteur est injustement châtié, affirme Nicolas Didio, senior analyste chez Berenberg. On assiste, en outre, à un retour progressif à la croissance de certains opérateurs historiques tels qu'Orange, Telefonica ou Deutsche Telekom. La couverture des dividendes par les 'free cash flow' est plus élevée que dans le passé et les bilans sont pour la plupart à des niveaux tout à fait acceptables. Ce n'est pas négligeable. »

A ce sujet, Orange, par exemple, a vu son chiffre d'affaires progresser en France de 0,6% à 18 milliards d'euros l'an dernier. Cela n'était plus arrivé depuis 2009.

| Lire aussi : « Orange recrute des clients chez SFR, mais pas seulement »

Qu'est ce qui explique, alors, cette sous-performance du secteur ?

« Il y a sans doute un effet lié aux taux d'intérêt qui remontent, indique Nicolas Didio. Mais le problème est plus lié à la croissance du secteur. A l'heure ou la pression réglementaire et politique pour investir dans les nouveaux réseaux est constante, force est de constater que la croissance du secteur des télécoms est structurellement inférieure a celle du PIB pour la très grande majorité des pays européens. L'arrivée de la 5G [la prochaine génération de communication mobile qui doit voir le jour à partir de 2022, Ndlr], longtemps trop éloignée dans le temps pour être prise en compte, devient petit à petit une réalité mais plus au niveau des coûts, avec de multiples enchères pointant leur nez (Italie, Espagne, Allemagne, Royaume-Uni, Portugal), qu'au niveau des opportunités de nouvelles sources de revenus... De plus, le secteur européen des télécoms est généralement perçu comme compliqué pour les investisseurs étrangers, en particulier les Américains. Les possibilités de fusions et acquisitions, par exemple, sont parfois difficiles à concrétiser (à l'instar des discussions interminables entre Vodafone et Liberty Global) et les perturbations ne sont pas terminées avec le lancement d'Iliad en Italie. »

Analyste chez Oddo, Vincent Maulay souligne aussi le « mur de capex [investissements, Ndlr] dans la fibre, le mobile, et les fréquences », auquel sont confrontés les opérateurs télécoms. En France, les investissements vont crescendo depuis plusieurs années. Les Orange, SFR, Bouygues Telecom et Free dépensent de plus en plus d'argent dans la fibre optique et dans la 4G. Selon l'Arcep, le régulateur des télécoms, les investissements se sont élevés à 8,9 milliards d'euros en 2016, en hausse de 13,4% par rapport à l'exercice précédent. Il s'agit, ni plus ni moins, du plus haut niveau d'investissements depuis que l'Arcep les contrôle, depuis 2004.

Absence « d'élan » européen en matière de 5G

Selon Vincent Maulay, le marché a tout de même « une idée un peu biaisée » concernant l'avenir de l'industrie. A ses yeux, beaucoup d'investisseurs doutent que les opérateurs vont vraiment réussir à faire payer les consommateurs pour la fibre, et ainsi bénéficier d'un bon retour sur investissement. « Nous, au contraire, on pense que ce sera possible », affirme-t-il. L'analyste relève également des problèmes liés à la régulation du secteur. Pour Vincent Maulay, celle-ci crée de l'incertitude. « En Europe, les fréquences [indispensables pour les communications mobiles, Ndlr] ne sont pas libérées de façon unifiée », illustre-t-il. L'autre point qui provoque, dans une certaine mesure, des inquiétudes, est lié à la compétitivité des opérateurs européens en matière de 5G. « Jusqu'à présent, la Commission européenne n'a pas vraiment réussi à créer de véritable élan concernant cette technologie », explique Vincent Maulay, soulignant que les opérateurs européens, qui avaient pris par le passé du retard dans la 4G, pourraient à terme en souffrir.

« A contrario, la Chine investit beaucoup dans la 5G pour devenir, comme elle l'espère, un leader mondial de la tech à horizon 2025, note-t-il. Idem pour les Etats-Unis, où les opérateurs américains mettent les bouchées doubles dans cette technologie pour ne pas se laisser distancer. » Si ces derniers se montrent si offensifs, explique l'analyste, c'est aussi parce que la fin de la neutralité du Net au pays de l'Oncle Sam - toujours très critiquée - leur offre des perspectives d'importants retours sur investissements. Alors que dans l'Union européenne, ce principe est pour l'heure sacralisé, au grand dam des industriels des télécoms, qui souhaitent pouvoir commercialiser des accès à Internet avec des qualités de service différentes.

| Lire aussi : Fin de la neutralité du Net : le régulateur américain droit dans ses bottes

Au Mobile World Congress de Barcelone, le patron d'un opérateur européen assurait qu'il était toujours difficile de convaincre les marchés que les investissements dans la fibre, et demain dans la 5G, seraient payants. « Pourquoi ? Parce qu'en Europe, le paysage en termes de régulation et de compétition ne nous aide pas [...] », a-t-il affirmé. Selon lui, sa complexité susciterait des doutes sur la viabilité du modèle économique des opérateurs. Avant de taper, comme beaucoup d'industriels à Barcelone, sur le principe de neutralité du Net, perçu comme une « limitation » à la monétisation de la 5G.

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a écrit le 28/03/2018 à 9:21 :
L'analyste donne la réponse par un message en creux.

Pour être reconduit, Stéphane Ricchard était prêt à tout. Il a promis juré que les Capex (investissements) diminueraient à compter de 2020 mais tout le monde sait que c'est faux.

D'abord, le plan fibre ne sera pas respecté, c'est un secret de polichinel et il suffit d'écouter et lire l'Arcep (le régulateur) pour savoir que plus de 1500 communes à fibrer par Orange ne sont même pas encore commencées, ce qui les amènera au mieux à 2024 avec des montagnes de casj à sortir.

Ensuite, la promesse de couverture mobile du territoire, là encore faite par Stéphane Richard au gouvernement pour sauver sa tête va couter une véritable fortune à Orange.
Les analystes le savent et l'intègrent déjà en partie dans les comptes.

Free quant à lui est devenu un opérateur historique dont le PER est encore bien trop élevé, plus proche d'une startup avec fort potentiel de croissance que de l'entreprise "stable" qu'elle est devenue. Son PER doit donc être ramené vers la norme, c'est à dire environ 15 et il est donc normal que la valorisation de la société est déjà baissé de 30% et qu'elle continue de le faire.

SFR, ah SFR ... que dire qui n'a pas déjà été dit. Chiffre d'affaires en baisse, zizanie généralisée, manager qui n'y connait rien aux télécoms et qui n'inspire donc aucune confiance surtout quand on connait le modèle Altice.

Reste Bouygues Tél qui, certes, a sauvé sa peau en faisant des coupes claires avec assez de réussite, bien aidé en cela par la déroute de SFR, mais qui reste fragile et trop petit pour pouvoir supporter les énormes investissements qui se présentent à lui : la fibre en zone urbaine, la couverture mobile etc. ...

Voila certainement les principales raisons pour laquelle les investisseurs éclairés se méfient du modèle et de la valorisation de ces 4 opérateurs.
a écrit le 28/03/2018 à 8:32 :
Parce que les actionnaires milliardaires, une fois de plus, attendent que maman état leur torche le derrière en investissant une nouvelle fois avec de l'argent public pour leurs seuls et uniques profits.

Nos investisseurs ne sont plus que des assistés.

"Les sénateurs adoptent une proposition de loi sécurisant les investissements publics dans la fibre optique" http://www.maire-info.com/organisation-gestion-communale/telecommunications/les-senateurs-adoptent-une-proposition-de-loi-securisant-les-investissements-publics-dans-la-fibre-optique-article-21659

Individualisation des gains et socialisation des pertes.

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