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Technos & MediasTélécoms

Internet : la bataille du très haut débit pour tous

Photo de Pierre Manière

Pierre Manière

Publié le 28 juin 2016 à 08:00 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 03:43

Cable dénudé de fibre optique / Internet, câble, optic fiber

Cable dénudé de fibre optique / Internet, câble, optic fiber

REUTERS/Daniel Munoz

Le Quotidien Numérique

04 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Face à l'appétit grandissant des internautes et des entreprises en bande passante, les opérateurs télécoms français se sont lancés dans un énorme chantier : remplacer le vieux réseau en cuivre par une nouvelle toile en fibre optique sur tout le territoire, permettant d'accéder au très haut débit. Ces déploiements, qui se chiffrent en milliards d'euros, font l'objet d'une concurrence féroce.

Après l'électricité, le rail, ou encore les autoroutes, le numérique s'apprête lui aussi à avoir son réseau national à très grande vitesse. Cette nouvelle toile se développe dans tout le pays, à travers le déploiement de milliers de kilomètres de câbles, souvent enterrés, pour apporter à tous le nec plus ultra en termes de connectivité : le « très haut débit ». D'après les critères de l'Union européenne, il s'agit d'une connexion Internet fixe dont le débit est supérieur ou égal à 30 mégabits par seconde. Or aujourd'hui, dans l'Hexagone, le débit moyen est bien en deçà. D'après les chiffres de la société de services Internet Akamai, il se situe à 8,9 mégabits.

Dans le classement mondial de l'Internet fixe, la France, où l'ADSL utilisant le réseau cuivré règne en maître, échoue à une piètre 44e position. Loin, très loin derrière la Corée du Sud, installée à la première position, avec 26,7 mégabits. À l'heure où le trafic Internet explose, où les usages et applications numériques gourmands en bande passante sont en plein boom, ce retard français en inquiète plus d'un. Sébastien Soriano, le chef de file de l'Arcep, le régulateur des télécoms, ne mâche pas ses mots. Dans nos colonnes, il s'alarme notamment du faible niveau d'appropriation des outils digitaux par les entreprises françaises.

«Nous sommes à la croisée des chemins, il faut se réveiller rapidement »,affirme-t-il, craignant notamment que cette situation ne plombe la compétitivité des entreprises françaises.

Pour autant, le tableau n'est pas si noir. De fait, la France s'est lancée dans un gigantesque chantier visant à apporter le très haut débit à tous, à l'horizon 2022. Une opération rattrapage qui, sous réserve qu'elle se déroule comme prévu, pourrait lui donner un bel avantage dans les années à venir. Cette entreprise, c'est le Plan France Très haut débit (PTHD). Lancé au printemps 2013, il repose sur le déploiement d'un tout nouveau réseau national en fibre optique.

Concrètement, il s'agit de câbles protégeant des fils en verre flexible ultra-fins (leur diamètre fait 125 microns), qui permettent d'acheminer les données à une vitesse proche de la lumière. L'épine dorsale de ce plan repose sur le déploiement de la fibre « jusque chez l'abonné », communément appelée FTTH (pour Fiber to the home). Outre le maillage du territoire en autoroutes de fibre optique, il s'agit surtout ici d'acheminer la fibre à travers les immeubles pour rallier directement les logements. Cette façon de les raccorder garantit en effet les plus hauts débits possibles pour les utilisateurs, jusqu'à 100 mégabits actuellement - et beaucoup plus à l'avenir. Au final, le Plan THD vise à couvrir 80% de la population en FTTH. Autrement dit, il vise ni plus ni moins à remplacer le vieux réseau en cuivre qui a été déployé dans les années 1960-1970, initialement pour apporter le téléphone !

Le plan THD, un millefeuille complexe

Ce grand chantier a fait l'objet de débats enflammés. Et pour cause, le secteur des télécommunications n'a plus rien à voir avec celui du milieu du siècle dernier. Autrefois chasse gardée de France Telecom (devenu Orange), celui-ci s'est ouvert à la concurrence au 1er janvier 1998. De nombreux nouveaux acteurs y ont fait leur nid. Derrière Orange, trois groupes dominent aujourd'hui le marché : SFR, Bouygues Telecom et Free.

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Si France Telecom, sous contrôle de l'État, avait jusque-là déployé seule le réseau en cuivre, il a fallu imaginer une autre façon de faire pour fibrer la France avec tous les acteurs de la filière. Et le tout, en faisant en sorte que ce chantier ne débouche pas sur une nouvelle fracture numérique. Concrètement, l'État et les élus locaux ont voulu éviter que les campagnes et zones peu peuplées, peu voire pas rentables pour les grands opérateurs, soient les grandes oubliées de ce plan.

Au final, après plusieurs années, les travaux ont accouché d'un grand et complexe millefeuille mêlant l'État, les collectivités et les industriels - des fabricants de fibre optique aux opérateurs. Schématiquement, la France a été divisée en deux zones distinctes, selon leur densité en population.

Il y a d'abord une zone dite « d'initiative privée ». Celle-ci couvre 53% de la population et est elle-même partagée en deux : la zone « très dense » et la zone AMII (Appel à manifestation d'intention d'investissement). La zone très dense concerne les grands centres urbains (Paris, Lyon, Marseille...) et les endroits où la population est très concentrée. Rentable pour les opérateurs, elle fait donc l'objet d'une concurrence par les infrastructures, sur leurs seuls et propres deniers. Ce qui signifie qu'Orange, SFR, Free et Bouygues Telecom peuvent très bien y déployer leurs réseaux en parallèle. Au total, 5,5 millions de logements sont concernés.

La zone AMII regroupe les zones « moyennement denses ». On y trouve les périphéries des grands centres urbains, mais aussi des villes moyennes, soit environ 11 millions de logements. Aux yeux des grands opérateurs, elles sont rentables pour autant qu'ils n'y dupliquent pas leurs infrastructures... Les opérateurs déploient donc de concert. Ici, Orange et SFR mènent la danse. En 2011, ils se sont partagé 9,8 millions de logements. L'opérateur historique s'est engagé à en couvrir 7,5 millions, contre 2,3 millions pour l'opérateur au carré rouge. Pour avoir accès à ces marchés, Free a signé un accord de co-investissement avec Orange. Et Bouygues Telecom a fait de même avec Orange et SFR.

Orange appuie sur le champignon

Enfin, il reste les zones les moins peuplées du territoire. Il s'agit notamment des villages et des campagnes. Ils pèsent lourd dans le Plan THD, puisqu'ils concernent 43 % de la population, soit environ 17 millions de logements et locaux professionnels. Ici, aucun opérateur ne prévoit d'investir de son propre chef, faute d'y voir un modèle économique. Résultat, ce sont les collectivités qui déploient leurs réseaux, en bénéficiant d'aides de l'État. C'est pourquoi on les appelle les Réseaux d'initiative publique (RIP). Dans certains cas, lorsque le FTTH coûte vraiment trop cher, d'autres technologies sont envisagées. Parmi elles, il y a la 4G à usage fixe, le satellite, ou encore l'ADSL amélioré. La facture du Plan THD, elle, est très salée. Le montant global des investissements est évalué à 20 milliards d'euros - dont 6 à 7 milliards pour les zones très denses et moyennement denses, et 13 à 14 milliards pour les RIP. Deux ans après le démarrage du plan, où en est-on ?

Dans la zone très dense et moyennement dense, Orange appuie très fort sur le champignon. L'opérateur historique, à ce jour, compte plus de 1 million de clients FTTH, loin devant ses concurrents. Comme nous le précise Stéphane Richard, son PDG, l'opérateur historique a investi plus de 500 millions d'euros en 2015. Il prévoit de maintenir cet effort jusqu'en 2020. Ces dernières années, dans les territoires très peuplés, il s'est fait tailler des croupières par Free, SFR et Bouygues Telecom sur l'ADSL. En y déployant la fibre avant eux, il espère regagner des parts de marché. Pour lui, il n'y a pas de temps à perdre, car il doit faire face à un rival puissant, SFR.

Si l'opérateur racheté à Vivendi par le milliardaire Patrick Drahi a pris du retard dans le FTTH (environ 250.000 clients selon nos calculs), il est numéro un sur le très haut débit fixe, avec 1,7 million de fidèles. Pourquoi ? Parce que depuis sa fusion avec Numericable en 2014, l'opérateur au carré rouge couvre environ un tiers du territoire en « câble coaxial ». Celui-ci permet d'assurer d'excellents débits, malgré des performances moins bonnes que le FTTH, notamment pour l'envoi de données. Fort de cet actif, SFR investit des centaines de millions d'euros pour moderniser son réseau existant et ferrer des abonnés.

On bataille ferme dans les campagnes

Ce qui fait, au passage, enrager certaines collectivités. À Lille Métropole et à Versailles, SFR s'était engagé à déployer du FTTH avant la fusion avec Numericable. Mais depuis, ces engagements sont parfois passés à la trappe, l'opérateur privilégiant son câble déjà installé. Cette situation n'est pas passée inaperçue chez Orange, qui, de son côté, fait donc son possible pour déployer le FTTH dans ces villes et ne pas laisser son rival prendre la main.

Dans les campagnes moins peuplées (43% de la population), Orange et SFR croisent également le fer, alors que Free et Bouygues Telecom n'y sont pas encore. Dans ces zones rurales où les déploiements sont beaucoup plus lents que dans le reste du pays, ils luttent d'abord pour décrocher des RIP auprès des collectivités. Pour mettre la main sur ces réseaux publics, ils bataillent avec des opérateurs d'infrastructures plus petits mais très agressifs, spécialisés dans le déploiement de la fibre. À ce jour, Orange a ainsi décroché des contrats pour apporter le très haut débit en Bretagne, en Auvergne ou encore en Gironde. SFR, pour sa part, est présent en Eure-et-Loir, dans le Loiret, dans le Val-deMarne et dans l'Oise.

Illustration de la pression concurrentielle actuelle : Orange et SFR sont souvent accusées de ne commercialiser leurs offres Internet sur ces territoires que sur les réseaux qu'elles ont empochés. D'après Patrick Vuitton, délégué général de l'Association des villes et des collectivités pour les communications électroniques et l'audiovisuel (Avicca), elles cherchent ainsi à faire pression auprès des collectivités qui n'ont pas encore attribué leur réseau, et les inciter à les choisir. Sachant très bien, en outre, que les petits opérateurs d'infrastructures, lorsqu'ils décrochent la timbale, ont néanmoins absolument besoin des clients des grands opérateurs pour rentabiliser les investissements...

Le retard de Bouygues Telecom

Quant à Free, il brandit depuis 2006 la fibre comme une priorité stratégique. Mais derrière cet engouement, l'opérateur a pourtant longtemps traîné dans ses déploiements. À ce jour, il ne compte qu'environ 200.000 clients FTTH. Pour beaucoup, son retard, notamment en zone moyennement dense, émane de choix technologiques plus coûteux que ceux de ses concurrents. Reste que depuis un ou deux ans, après avoir repensé sa façon de faire, Free est reparti à l'offensive. En mars dernier, il a dégainé des objectifs ambitieux en matière de FTTH, avec un objectif de 20 millions de prises raccordables à fin 2022, très proche de ceux d'Orange et de SFR.

Reste le cas Bouygues Telecom. Avec seulement 70.000 abonnés au compteur, il est, aux yeux de tous, le plus inquiétant. Si l'opérateur de Martin Bouygues dispose d'un excellent réseau mobile, il a pris un gros retard dans l'Internet fixe, où sa stratégie repose sur de l'ADSL à prix cassé. En juillet dernier, Olivier Roussat, le PDG de l'opérateur, n'en faisait pas mystère. Lors du deuxième anniversaire du Plan THD, il en a même plaisanté :

«Je ne sais pas quelle position [Bouygues Telecom] a dans le train [du très haut débit]... Peut-être la dernière ! »

Avant d'afficher un objectif de 10 millions de prises FTTH à horizon 2020, moitié moins que ses rivaux.

Aux yeux de nombreux analystes, c'est précisément ce retard sur la fibre qui explique pourquoi l'opérateur a cherché à se vendre à Orange. Pour beaucoup, c'est la survie même de Bouygues Telecom qui est à terme menacée. À ce sujet, un dirigeant concurrent raille :

«La fibre, ça coûte beaucoup d'argent, et ils n'ont pas vraiment commencé. Je pense qu'ils ont compris que l'ADSL pas cher comme ils le font aujourd'hui, cela peut encore avoir des effets pendant un an ou dix-huit mois. Mais à terme, les Français vont rechercher du débit, et pas à économiser3 euros [sur leur abonnement]. »

La fibre devient « un produit de masse »

Malgré ces sorties, Bouygues Telecom demeure optimiste. Répondant à La Tribune, un cadre du groupe balaye sèchement ces piques :

«Ces critiques, vous savez... On oublie souvent un peu vite que Bouygues Telecom est rattaché à un groupe d'envergure [Bouygues]... »

Manière de dire qu'au moment opportun, la maison mère fera le nécessaire pour ne pas se laisser distancer.

Même si les grands opérateurs apparaissent en ordre dispersé, « le train du très haut débit est parti », assure Antoine Darodes, à la tête de l'Agence du numérique, qui pilote le programme THD. Même s'il concède que pour l'heure, c'est davantage un TER qu'un TGV.

«Il met du temps à prendre de la vitesse,indique-t-il.Les deux premières années ont permis de lancer les travaux, de s'assurer que toutes les collectivités avaient un projet, et donc de préparer l'accélération à laquelle on assiste. »

De fait, d'après les chiffres de l'Arcep, le nombre d'abonnements Internet à très haut débit (dont le FTTH), a progressé de 265.000 au premier trimestre, s'élevant à 4,5 millions de clients. Or, dans le même temps, celui des abonnés au haut débit a reculé de 55.000, pour atteindre à 22,6 millions de clients. Spécialiste des télécoms chez BearingPoint, Sylvain Chevallier n'est guère surpris.

«Il y a cinq ans, la fibre optique était un produit surtout destiné aux technophiles ultra-connectés,indique-t-il.Mais petit à petit, cette technologie se mue en produit de masse. »

À n'en point douter, la bataille de la fibre n'en est qu'à ses débuts.

________

Comprendre les réseaux de communication éléctronique

LE RÉSEAU HISTORIQUE

Le réseau en cuivre permet d'apporter un accès haut débit correct aux usagers proches des centraux téléphoniques, voire un très haut débit pour les habitations très proches (avec la technologie VDSL2), mais il est insuffisant pour généraliser le très haut débit à l'ensemble des habitations et entreprises.

LA MONTÉE EN DÉBIT

La montée en débit consiste à remplacer partiellement les réseaux historiques (cuivre ou câble coaxial) par des réseaux de fibre optique, afin d'améliorer les débits et apporter le très haut débit à une partie des usagers. Plus rapides et moins coûteuses à déployer, ces opérations peuvent constituer des solutions transitoires avant le déploiement à terme de la fibre jusqu'à l'abonné.

LA FIBRE JUSQU'À L'ABONNÉ

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Les réseaux de fibre jusqu'à l'abonné (FTTH pour Fibre To The Home) permettent de bénéficier des avantages de la fibre optique sur l'ensemble de la ligne (très haut débit, stabilité du signal, symétrie) pour tous les usagers. Là où de tels déploiements seraient trop onéreux ou trop difficiles (habitats isolés notamment), des solutions alternatives mobilisant des technologies hertziennes (satellite, mobile) pourront également être mises en oeuvre.

Source : Observatoire France très haut débit

Pierre Manière

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