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Frontaliers franco-suisses : le prix du franc fort

Didier Bert

Publié le 06 juillet 2015 à 05:07 - Mis à jour le 23 septembre 2015 à 11:22

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Depuis cinq mois, le franc suisse et l'euro ont sensiblement la même valeur. Plusieurs observateurs prédisent le pire pour l'économie suisse et, indirectement pour la zone frontalière française. Certains frontaliers s'inquiètent de la perte de compétitivité que pourraient subir leurs employeurs suisses, en raison de l'appréciation du franc. Pourtant, celle-ci n'a pas remis en cause la dynamique immobilière à l'œuvre dans le Genevois. Et la manne financière dont elle est synonyme pour les collectivités...

Le 15 janvier, la décision de la Banque nationale suisse (BNS) de laisser le franc suisse flotter librement a eu un effet immédiat : l'appréciation de 15 % de la devise helvétique comparativement à l'euro et au dollar. Depuis le 6 septembre 2011, l'institution bancaire avait fixé le cours plancher de 1,20 franc suisse pour un euro.

Cette mesure visait à limiter l'appréciation ininterrompue de la monnaie nationale depuis la crise financière de 2008, menaçant la compétitivité des entreprises helvètes. En ce début 2015, les exportateurs suisses ont été les premiers surpris par le retournement de la banque centrale.

Tsunami pour les exportateurs

Nick Hayek, directeur général de Swatch et fils du fondateur Nicolas Hayek, qualifiait ainsi cette mesure de « tsunami pour nos exportateurs, pour le tourisme et pour notre économie ». Les chiffres ont confirmé cette crainte.

Au premier trimestre 2015, les exportations suisses se sont repliées de 6,1 %, notamment dans les secteurs de la chimie et de la pharmacie.

« Et la Suisse n'a pas pu profiter du léger rebond de croissance observé dans l'Union européenne », constate Christian Lefaix, directeur général de la Banque du Léman, une filiale de la Caisse d'Épargne Rhône-Alpes créée en 2014 à Genève.

Comment expliquer la décision de la BNS ? Son annonce a précédé d'une semaine celle de la Banque centrale européenne (BCE) d'un important programme de rachat de dette publique, le fameux « quantitative easing », destiné à injecter massivement des liquidités dans l'économie de la zone euro afin de l'aider à se relancer. Or, cette injection de liquidités annonçait un affaiblissement important de l'euro, un mouvement que la BNS n'avait pas les moyens de contrecarrer.

La Banque du Léman.

Le pouvoir d'achat en hausse, pas les salaires

En France, la décision de la BNS a d'abord suscité la satisfaction de voir le pouvoir d'achat s'élever en même temps que la devise suisse. Mais un sentiment paradoxal a rapidement gagné les travailleurs frontaliers qui, chaque jour, se rendent en Suisse. La hausse du franc suisse a mécaniquement relevé leur pouvoir d'achat de 15 % dans la zone euro.

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Mais ce serait oublier que l'arrivée de la monnaie européenne en 2001 avait fait baisser le pouvoir d'achat des frontaliers de 12 %, rappelle Jean-François Besson, secrétaire général du Groupement transfrontalier européen, une association regroupant 60 000 travailleurs frontaliers.

« Le pouvoir d'achat a augmenté, mais pas les salaires », constate-t-il. D'ailleurs, « dans l'esprit de nombreux employeurs et frontaliers, il est difficile d'augmenter les salaires quand le pouvoir d'achat croît aussi subitement », précise-t-il.

Cela a même conduit des entreprises à tenter de baisser les salaires des frontaliers pour réduire l'impact du nouveau taux de change. Or, le jour où le franc suisse se portera moins bien, personne ne songera à redonner des augmentations aux frontaliers, qui seront alors défavorisés dans leur pouvoir d'achat, comme en 2001.

Pour demeurer compétitives à l'export, d'autres entreprises préfèrent augmenter le temps de travail de tous les employés, sans modification du salaire, souligne Jean-François Besson.

« Cela peut créer des tensions entre les résidents suisses, qui travaillent une heure de plus sans gagner davantage, et les frontaliers, perçus comme gagnants de la nouvelle situation. »

Inquiétude pour l'emploi

Aujourd'hui, ces frontaliers se montrent surtout inquiets de la perte de compétitivité que pourraient subir leurs employeurs suisses, en raison de l'appréciation du franc.

« Cela ne va-t-il pas trop pénaliser l'économie, ce qui pourrait provoquer des licenciements et des délocalisations d'entreprises ? », s'inquiète Jean-François Besson.

Jean-François Besson.

À quoi servirait alors un meilleur pouvoir d'achat si les emplois disparaissent ? Cette inquiétude est aussi alimentée par le contexte déjà incertain que connaissent les entreprises sur le territoire suisse.

L'Union européenne exerce une forte pression sur la Confédération helvétique pour que celle-ci rende plus difficile l'optimisation fiscale des entreprises étrangères. Et c'est sans compter le rejet de l'immigration, qui menace les entreprises de trouver plus difficilement la main-d'œuvre nécessaire à leur développement.

Le référendum du 9 février 2014 a ainsi ajouté un article à la Constitution suisse pour fixer des quotas annuels d'immigration en fonction de critères liés aux besoins de l'économie et à la préférence nationale. Tout cela fait qu'aujourd'hui, « les entreprises s'entendent dire que leur fiscalité est moins intéressante, que l'avenir du franc suisse est incertain et qu'elles ne peuvent pas embaucher qui elles veulent », résume Jean-François Besson.

« Il s'agit d'un nouveau coup de canif à la compétitivité de la place suisse, commente Romain Duriez, le directeur général de la Chambre de commerce et d'industrie France-Suisse. Cependant la Suisse est et restera une destination privilégiée pour les investissements étrangers, et français en particulier, parce que même si elle se trouve contrainte sur un certain nombre de sujets, les indicateurs macro-économiques y restent très bons, avec un taux d'endettement public inférieur à 35 %, et un taux de chômage très faible (3,1 % attendu cette année malgré l'effet de change). »

Salaire médian de 6 500 francs suisses

La Confédération Helvétique devra tout de même prendre le temps de digérer cette parité entre sa monnaie et l'euro.

« Je ne crois pas que la Suisse puisse retrouver un taux de croissance de 2 % avant 2017, affirme Christian Lefaix. Il lui faut d'abord absorber l'abandon du taux plancher. Mais ce pays possède une économie solide ! »

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À court terme, le boum du franc suisse injecte des ressources supplémentaires dans l'économie de la zone frontalière française, à l'ouest et au nord de la Haute-Savoie, ainsi que dans l'est de l'Ain.

« Plus de 100 000 travailleurs frontaliers passent la frontière chaque jour pour aller travailler à Genève », rappelle Jean-François Besson.

Avec un salaire médian de 6 500 francs suisses - soit désormais l'équivalent en euros -, le cumul des revenus mensuels des résidents français est estimé entre 350 et 500 millions d'euros.

« La parité est une vraie opportunité pour les territoires français, croit Vincent Cezard, chargé d'études pour le cabinet de conseil en urbanisme Teractem. C'est autant de revenus supplémentaires pour les frontaliers, français et suisses, qui résident en France. Cela est synonyme de davantage de consommation sur un territoire déjà très riche », souligne-t-il, avant d'ajouter que la Haute-Savoie se place en deuxième position en termes de niveau de vie en France, juste après l'Île-de-France.

Lire mardi 7 juillet, le second volet de ce reportage : Les collectivités frontalières françaises, les grandes gagnantes de l'appréciation du franc suisse.

Didier Bert

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