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Gisèle Chvetzoff, responsable de l'unité soins palliatifs

Acteurs de l'économie

Publié le 06 septembre 2012 à 16:32 - Mis à jour le 25 février 2014 à 15:27

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Le sourire, d'abord prudent, devient radieux et colore une peau pâle, presque diaphane. L'œil, bienveillant, semble faussement apaisé et s'emplit peu à peu des émotions, joyeuses et crucifiantes, qui quadrillent son quotidien.

Préparer le départ.  A seulement 33 ans, Gisèle Chvetzoff dirige les unités « traitement de la douleur », « soins palliatifs », et « soins à domicile ». Dans son service sont accueillis les malades en fin de vie, qu'elle et ses collaborateurs accompagnent dans la préservation la plus rigoureuse de leur dignité. « L'absence de guérison est rude », qui fragilise un peu plus la situation des soignants, corrélée leur mission à d'autres fins, et les expose à des introspections essentielles et existentielles. Le « burn-out » menace particulièrement. Il rampe. Traque. « On le sent ». Pour l'éloigner, il y a les réunions hebdomadaires, un « exécutoire », l'invitation à parler, à expulser son malaise. « Et puis on mange beaucoup. Et il y a toujours une bouteille de vin qui traine ». Besoin de décompresser.

La confrontation quotidienne à ces vies soumises aux fluctuations les plus extrêmes - « dans une même phrase, les patients disent sentir qu'ils vont guérir et qu'ils vont mourir » - n'est pas sans enseignement. Gisèle Chvetzoff a beaucoup appris des malades - « notamment à domicile, où ils adoptent un comportement très différent, plus assuré, plus entreprenant. Un patient me dit un jour : à l'hôpital, vous décidez ; mais chez moi, je commande ! » -, aussi de la mort. Inquiétant est son constat que dans une société embastillée dans des normes - « l'individu doit être beau, jeune, fort, vivre vieux et mourir d'un infarctus dans son sommeil » - qui rendent « injuste » toute existence qui s'en écarte, « la mort n'est plus conçue comme un fait naturel ». Ainsi, à la cruauté de la maladie s'annexe l'impression de singularité et d'iniquité. « Pourquoi moi ? Et pourquoi ça ? ». L'interpellation sur l'euthanasie ou la responsabilité « d'accélérer » un départ pour l'abriter de la souffrance ou de l'étouffement, si redouté, est prégnante. Gisèle Chvetzoff ne tergiverse pas. « Nous pratiquons ici une médecine pour ne pas guérir. Qu'on ne nous demande pas en plus de tuer ! ». Elle observe ces derniers temps une recrudescence des demandes euthanasiques qu'elle dénoue « dans l'échange, d'abord dans l'écoute, puis dans la réponse ». Persuader ceux meurtris par leur dégradation physique que la dignité humaine « est ailleurs » ; les délester de la « charge » qu'ils pensent être pour leur famille… Il est « exceptionnel » qu'après ces décryptages la détermination perdure. Le « travail » auprès de l'entourage, lui-même rossé par une agonie qui peut durer et devenir insupportable, est capital. D'expliquer alors que « même dans le coma », les patients semblent souvent maîtres de leur départ, attendent que la famille soit prête, qu'un être aimé soit enfin là, que les proches, éventuellement trop présents, s'éloignent. Jean, père de Jules, corrobore. « Mon fils a perdu une bataille, mais pas la guerre, car il a choisi le moment de partir. Les médecins pronostiquaient 48 heures. Il resta en vie trois semaines. Tout le monde était venu l'embrasser. Son grand-père, lui-même hospitalisé depuis six semaines pour un très grave accident de la route, avait été rapatrié quelques instants pour être à son chevet. Dans sa tête, Jules avait tout maîtrisé. Il était enfin prêt ».

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« Nous faisons comprendre que jamais nous n'agirons auprès d'un malade calme, bien installé, qui ne souffre pas. Lorsqu'il menace d'étouffer, par contre je n'hésite pas et lui prescris un produit amnésiant qui relâche les muscles. Lorsqu'il se réveille, il n'a aucun souvenir ». Parfois, l'inoculation peut écourter la vie de quelques heures. Pleine de doutes - « ils sont indispensables » - et volontiers désarmée, même blessée par les rares témoignages dépités, éruptifs, embrasés par la souffrance et vides de lucidité qui la « culpabilisent », elle se réfugie et cautérise ses plaies dans la lecture ou l'écoute de tous les autres, qui démontrent son utilité. Et l'autorisent à dépasser la douleur de situations particulières qui la rivent à sa vie privée. Mère de deux jeunes enfants, l'accompagnement de « bambins » du même âge que les siens est gravé. Indélébile.  De plus en plus encline à imaginer suivre une psychanalyse, elle s'assure l'existence de « portes de sortie », qui un jour lui permettront de s'extraire du « tout terrain » pour s'immerger dans plus de réflexion. Déjà elle a entamé une thèse à la faculté de droit, sur le thème de « l'éthique et les soins palliatifs ». Son avenir dans le métier demeure embrumé. Elle appréhende la confrontation à la perte d'un proche. « Peut être alors perdrai-je l'envie de poursuivre ».

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