Chambre de métiers du Rhône, son univers impitoyable
Romain Charbonnier
Romain Charbonnier
La chambre de métiers et de l'artisanat du Rhône rejoue-t-elle Dallas ? Depuis cinq ans, et les péripéties rocambolesques des dernières élections consulaires, se déroule, dans la plus grande discrétion, une lutte au plus haut de l'étage de la maison située sur l'avenue Foch du 6e arrondissement de Lyon.
En jeu : la gouvernance de la chambre. Entre « trahison », pouvoir, querelles d'hommes, petites phrases, coups bas, guerre syndicale entre l'Union professionnelle des Artisans (UPA) et Artisan de notre avenir (affilié à la CGPME), la situation au sein de l'une des plus puissantes chambres consulaires de France dédiée à l'artisanat est digne d'un scénario de la célèbre série américaine.
À l'extérieur, pourtant, rien ne transparaît. La chambre reste cette interface institutionnelle « importante » pour les 28 600 artisans du Rhône. « Heureusement ! S'ils savaient tout, ils voteraient encore moins aux élections consulaires », indique un familier de la CMA69. À l'intérieur non plus, ni mouvement ni conséquences du côté de l'équipe opérationnelle de 92 collaborateurs. Le climat social est jugé « bon » par la petite section syndicale représentant la CFDT.
Les rivalités de pouvoir se déroulent à un autre niveau (très) loin du quotidien de l'artisan, au cœur de l'assemblée des élus. Un lieu devenu, avec le temps, éminemment politique, où les 11 postes du bureau sont aussi disputés que dans d'autres lieux de pouvoir.
« Certains veulent se placer dans un intérêt personnel », critique à demi-mot Jean-Jacques Pilloux, coiffeur et trésorier adjoint (UPA) de la chambre.

Au centre, Gabriel Paillasson, secrétaire adjoint, et Andrée France-Contet, vice-présidente de la CMA 69.
Elle est composée de 35 membres, tous artisans et adhérents à un syndicat. C'est à eux que revient de piloter la stratégie de la chambre, des événements aux grands projets, de voter les budgets et de valider les comptes.
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Une petite remarque glissée, sans jamais citer de nom, à l'image de ce qui ressort de la chambre consulaire. Pourtant, à entendre une majorité d'élus, « l'ambiance est bonne. Tout le monde est là pour défendre les artisans et travailler en bonne intelligence », explique Carole Peyrefitte,directrice des écoles d'esthétisme éponymes et dont il s'agit du premier mandat au poste de 2e vice-présidente (UPA).
Néanmoins, chacun y va de sa petite phrase lorsque le micro est éteint. Les langues se délient plus naturellement surtout lorsque sont abordés des sujets sensibles : les élections polémiques de 2010, un président devenu un peu trop imposant, des personnalités plus ou moins contestées, un déménagement du siège de la CMA de l'avenue Foch à Confluence, les clans UPA vs ADNA − le premier regroupant, entre autres, de petites entreprises du bâtiment au sein de la Capeb, l'autre, de petites et très grosses, à la Fédération française du bâtiment.
Il faut dire que la chambre de la « Première entreprise de France » est devenue un lieu de pouvoir, politique et à enjeux à l'instar des puissantes chambres de commerce et d'industrie. Elle n'échappe pas aux guerres fratricides, aux « trahisons », aux jalousies au sein même des branches professionnelles et aux querelles d'égo. Certaines datent de plusieurs années, mais les rancœurs et animosités sont, bel et bien, toujours vivaces.

À un an des prochaines élections consulaires, dont le scrutin devrait probablement se dérouler à la fin de l'année 2016 (à l'origine, elles devaient être organisées fin 2015, mais ont été repoussées en raison des Régionales), dans les deux camps, la campagne s'annonce déjà féroce, les plans de bataille s'affûtent, les alliances de demain se créent, celles d'hier se défont.
Pour comprendre cette situation, il faut plonger au cœur du système de gouvernance de la chambre. Tous les cinq ans, en France, les artisans sont amenés à élire, au suffrage universel, des listes représentatives d'artisans. À l'issue de ces élections, 35 membres sont désignés pour composer l'assemblée, qui élit alors son président, les membres du bureau et ceux des commissions.
Pendant des années, dans le Rhône, l'UPA les a remportées. Force interprofessionnelle reconnue au même titre que les représentants patronaux du Medef et de la CGPME, elle regroupe trois confédérations : celle des artisans des petites entreprises du bâtiment (Capeb), celle des artisans des métiers de services (Cnams) et celle de l'alimentation de détail (CGAD).
Et un membre associé : la Chambre nationale des artisans des travaux publics et du paysage (CNATP). Impossible de connaître le nombre exact de ses adhérents en France ou sur le département, puisque les chiffres prennent en compte seulement ceux des confédérations.
Pendant près de 16 ans, c'est ainsi que l'alimentation présida la chambre rhodanienne avec « l'estimé » Jean Cabut, boulanger à Lyon. En 1992, c'est au tour de la section bâtiment avec Jean Rivière. Puis, en 2000, malgré les velléités de Bruno Cabut (UPA), boulanger à Sainte-Foy-lès-Lyon (Rhône), de lui succéder sous l'étiquette des métiers de l'alimentation à l'instar de son père, le choix portera finalement sur une personne issue de la branche des métiers de services.
L'artisan taxi accepte, est choisi et porté à la présidence.
Deux années pour se prendre au jeu de la fonction, qu'il ne quittera plus.
En parallèle, un accord est passé entre les trois branches pour que s'applique une présidence tournante, tous les cinq ans.
Premier imbroglio à la chambre. Et malgré les réserves de certains, Alain Audouard est de nouveau élu, soutenu par les membres de l'UPA, et ce, sans difficulté. En face, Bruno Cabut est contraint de renoncer. Encore.

Bruno Cabut, président de l'UPA Rhône-Alpes.
Alain Audouard se défend par une pirouette :
Entre les deux, l'animosité est réelle et subsiste encore aujourd'hui. Alain Audouard devient par ailleurs président de la chambre de métiers régionale (jusqu'en 2010) et président national de la Société de caution mutuelle pour les entreprises artisanales (Siagi).
« Il est donc normal que l'on me soutienne », relève-t-il, provocateur. Au sein de l'assemblée, et dans les confédérations, les premiers clans se forment, sans faire aucune éclaboussure mais des voix s'élèvent pour dénoncer les pratiques de leur ancien poulain que d'aucuns estiment peu légitime au poste « notamment lorsqu'il parle d'apprentissage », soutient Sébastien Fornès, président de la Capeb Rhône.
Toute en discrétion, à la lyonnaise, les stratèges se rassemblent, en vue notamment des élections de 2010.
Pour la première fois cette année-là, l'enjeu est plus important puisque l'UPA devait composer avec Artisans de notre avenir, le premier syndicat d'artisans rattaché à la CGPME (pas de chiffres précis non plus, mais selon la confédération du Rhône, il est « composé d'un millier d'artisans adhérents à la CGPME du Rhône et à la Fédération française du bâtiment du Rhône »).
Après les chambres de commerce et notamment celle de Lyon, la Confédération générale des petites et moyennes entreprises s'intéressait pour la première fois à la chambre de métiers et de l'artisanat.
Emmanuel Imberton, président de la CCI de Lyon et François Turcas, président de la CGPME Rhône.
« La CGPME n'avait pas de reconnaissance de l'artisanat et n'avait pas d'offre en adéquation pour lui. Avec ADNA, ils ont trouvé un appui et désormais nous constituons une force d'opposition », indique Didier Latapie, ancien chauffeur de taxi reconverti dans la communication, secrétaire adjoint à la CMA et vice-président d'ADNA. Mais entre les deux forces artisanales, c'est le mariage du marteau et de l'enclume.
Entre les deux représentations, les relations s'en tiennent à l'entente cordiale.
Sujet de profonde discorde : la mise en place par l'UPA, depuis plusieurs années, d'une taxe de 0,15 % à la charge de tous les artisans employeurs pour financer le dialogue social. Mais un membre d'Artisans de notre avenir précise discrètement : « Il y a plus de choses qui nous réunissent que d'éléments qui nous opposent. »
À l'approche du scrutin d'octobre 2010, les deux forces syndicales rassemblent leur base pour attirer et sensibiliser à leur cause le maximum d'artisans − « à peine plus de 20 % sont syndiqués » sur l'ensemble des professionnels du Rhône, rappelle un élu. Du côté de l'UPA, pas question de revivre l'épisode de 2005.
Les cadres de l'organisation professionnelle anticipent un nouveau coup d'éclat de leur président sortant, et l'écartent en sixième position sur la liste. Ils choisissent Alain Berlioz-Curlet, patron de la Capeb et chef de file de la liste UPA. Erreur. En face, la liste ADNA est conduite par sa présidente, Andrée-France Contet, par ailleurs vice-présidente de la FFB du Rhône. Après une campagne de quelques semaines, et à l'issue du scrutin, l'UPA ressort vainqueur avec 25 élus, ADNA remporte dix sièges.
Des élections que le nouveau syndicat d'artisans estime pourtant avoir remportées. La raison : au cours du dépouillement, une centaine de bulletins aurait été refusée, certains artisans ayant confondu les bulletins de vote avec les professions de foi.
Lors de l'assemblée générale constitutive durant laquelle le président et le bureau sont choisis, Alain Berlioz-Curlet aurait dû « naturellement » être élu président.

Alain Berlioz-Curlet, président de la Chambre de métiers et de l'artisanat Rhône-Alpes.
« Il était logique que je prenne la présidence de la chambre puisque j'étais tête de liste, nous en avions convenu ainsi », affirme l'artisan-peintre de Saint-Priest (Rhône) et aujourd'hui président de la chambre régionale des métiers et de l'artisanat. Mais coup de théâtre dans l'assemblée : au dernier moment, Alain Audouard fait, contre toute attente, acte de candidature. Sans reculer, le président sortant, droit dans ses bottes, sort le grand jeu.
Stupéfaction dans sa propre famille syndicale, et dans une certaine tension, les élus sont donc amenés à choisir entre l'artisan peintre ou le chauffeur de taxi. Rebondissement ultime : Alain Audouard remporte l'élection une troisième fois, mais de justesse, par 18 voix contre 16. À ce jeu-là, le président a joué et a gagné.
Coup dur pour une majorité d'élus UPA qui le qualifie de « traître » - aujourd'hui encore - et parle de « trahison » au sein de son propre camp. Il faut dire qu'Alain Audouard préparait son coup depuis plusieurs semaines.
Dans le plus grand secret, il avait rencontré, dans les locaux de la FFB du Rhône, les principaux élus d'ADNA afin d'obtenir leur soutien durant l'élection, leur promettant, en échange, deux postes, dont celui de première vice-présidente à Andrée-France Contet.
« Nous n'allions pas refuser », estime un élu ADNA. Auprès de quelques élus UPA (sept exactement) résignés à ne pas suivre la ligne de conduite édictée par la direction du syndicat patronal, la démarche a été similaire.
Après cet épisode, plusieurs élus ont rejoint la Confédération générale des petites et moyennes entreprises. Un cadre d'ADNA analyse le fait d'armes du chauffeur de taxi :
Un « coup de poignard » pour Alain Berlioz-Curlet et les cadres des confédérations de l'UPA si bien que l'événement s'est transformé en une affaire nationale remontant jusqu'à Paris dans les confédérations et à l'UPA.

Alain Audouard en compagnie de Christophe Guilloteau, président du nouveau Rhône.
L'intéressé justifie de manière cinglante son « coup » :
Du côté d'ADNA, grand gagnant, ce pacte était l'occasion d'obtenir une force importante à la chambre. « Il fallait se rapprocher de nous et il a eu raison. Il a ainsi été élu avec nos voix », se satisfait François Turcas.
Mais une question demeure : pour quelles raisons aucune suspension de séance ou démission (alors que des lettres avaient été écrites en ce sens) n'a été prononcée ce jour de décembre 2010 par les membres de l'UPA contestataires ?
« J'aurais été en faveur d'une nouvelle élection, cela aurait été plus sain », s'exprime Gabriel Paillasson. Rien de tout cela.
L'explication, Bruno Cabut la présente ainsi :
Pour d'autres, la raison était politique puisqu'il s'agissait surtout de ne pas faire de vagues au regard d'ambitions plus personnelles en vue d'autres mandats. Dont acte.
Cette histoire hante toujours les murs de la chambre cinq ans après. Et même si tous disent avoir tourné la page, les rancœurs et animosités demeurent. Quelques-uns conservent toujours « dans un coin de la tête », cet épisode, promettant de « prendre leur revanche » dès que l'occasion se présentera.
« Si l'on ressent de la rancœur, on ne peut pas avancer », souligne Jean-Jacques Pilloux qui se dit « constructif » et se veut « non-polémiste », mais reconnaît « que l'UPA n'a pas rempli son devoir à l'époque ». À l'UPA, le ménage a été fait et « finalement cela a été un mal pour un bien permettant à notre organisation de se restructurer », reconnaît Bruno Cabut, qui collectionne aussi les engagements : vice-président au Conseil économique, social et environnemental Rhône-Alpes, président de la CGAD du Rhône et depuis 2013 président de l'UPA Rhône-Alpes. Alain Berlioz-Curlet est devenu président de la chambre régionale des métiers et de l'artisanat Rhône-Alpes et est en lice pour celle de la future grande chambre de l'artisanat Auvergne-Rhône-Alpes.

Et ironie du sort, c'est à sa chambre consulaire de répartir, entre les chambres départementales (depuis la réforme consulaires de 2010), les 20 millions d'euros de taxes prélevées sur les entreprises artisanales. Côté ADNA, cette élection et son revirement de situation - commandité ? - lui auront permis de grandir plus rapidement au sein d'une chambre dominée des années durant par l'UPA. Et donnera surtout à la CGPME du Rhône un rôle majeur « au plus près des artisans », lui offrant un boulevard en vue des futures élections qu'elle compte bien remporter.
A ce jour, le syndicat compte 14 présidences de chambre de métiers en France dont une en Isère.Quant à Alain Audouard, il poursuit un chemin plus politique que jamais qui, « pragmatique, va là où le vent le mène », souligne Xavier Laroche, ancien secrétaire général de la chambre du Rhône. À un an des élections, l'homme, serein et souriant, cristallise cependant toujours les tensions, d'autant plus qu'il n'exclut pas une nouvelle candidature.
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