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L'or n'a plus la fièvre mais le feu couve toujours

Robert Jules

Publié le 25 juin 2012 à 13:07 - Mis à jour le 25 juin 2012 à 13:29

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L'or fascine à nouveau. À la faveur de la crise financière de 2008, il a retrouvé son rôle de valeur refuge, comme en témoigne son prix sextuplé en douze ans. Même si les cours sont retombés ces derniers mois, il apparaît, dans un monde plein d'incertitudes, comme la seule vraie boussole pour certains investisseurs.

L?engouement pour l?or s?est traduit dans les cours. Qu?on en juge : le prix de l?once d?or (31,1 g) est passé de 270 dollars en 2000, à 400 dollars en 2004, 600 dollars en 2006, 870 dollars en 2008, pour s?envoler au-dessus des 1 900 dollars en septembre 2011 à New York. Ces derniers temps, la fièvre s?est un peu calmée pour revenir autour des 1?600 dollars. Il a donc presque sextuplé en un peu plus de dix ans.
C?est en effet la crise financière et économique qui a provoqué cette envolée selon la combinaison de plusieurs causes. Dans un premier temps, la demande de métal ali-mentée par son statut de « valeur refuge » et la montée en puissance de nouveaux clients dans les éco-nomies émergentes ont alimenté une demande sous toutes ses formes ? joaillerie et investisse-ment à travers l?achat direct, physique ou via des certificats de type ETF ? conjuguée à l?arrêt des ventes des banques centrales européennes. Ces dernières avaient limité leurs cessions à la fin des années 1990 pour ne pas déprimer davantage le marché aurifère. Mais cette appréciation des cours n?a pas pour autant calmer le débat sur le réel statut du métal jaune. Pour certains de ses défenseurs, l?or est le seul véritable actif qui compte. Ce métal, indestructible et aisément fongible, est rare. Sa production cumulée depuis son exploitation de l?Antiquité jusqu?à nos jours s?élève à peine à quelque 170 000 tonnes, selon le Conseil mondial de l?or (WGC). En résumé, pour ses défenseurs, son statut de métal précieux le destine à jouer un rôle de stabilisateur, comme à l?époque du Gold Standard, lorsque les monnaies reposaient sur leur valeur en or. Il éviterait les bulles financières, telle celle des subprimes ou la dérive des dettes souveraines et serait une garantie contre l?inflation.



Toutefois, comme l?explique le chercheur en finance Philippe Herlin dans un lumineux petit livre, L?or, un placement d?avenir (éditions Eyrolles), à la différence de la précédente envolée des années 1970, qui était directement liée à la hausse des prix qui dépréciait les monnaies, « il n?y a pas eu d?inflation », au cours de la dernière décennie, du moins au sens strict, mais de « l?inflation d?actif » (actions, immobilier, matières premières). En fait, « l?excès de création monétaire se déversait sur l?immobilier et la Bourse mais pas sur les biens de consommation ». Un mouvement qui est à mettre sur le compte du phénomène de la mondialisation de l?économie « qui empêche désormais quasiment toute hausse des prix des biens de consommation puisqu?ils sont produits pour une grande partie dans des pays à faible coût de main-d??uvre ».Mais l?or n?a pas que des amis. L?un de ses plus célèbres détracteurs, John Maynard Keynes, le considérait comme une « relique barbare », pointant le rôle irrationnel qu?il joue dans une économie industrielle développée. Le célèbre Prix Nobel d?économie y voyait un frein à la croissance de l?économie et fustigeait le comportement quasi religieux des adorateurs de l?or. Un autre Prix Nobel a repris le flambeau de cette critique : Paul Krugman n?a de cesse de critiquer cette attitude quasi religieuse. Il est vrai que l?or est un actif à part. Il ne rapporte rien, à la différence d?une action, d?une obligation ou de l?immobilier. Il n?a qu?un débouché industriel très limité (453 tonnes en 2011, soit 10,1 % de la demande totale) et son principal marché est celui de la joaillerie, qui, lui, représente 44 % de la demande totale. Mais ces deux débouchés restent quasi stables au fil des ans et le seul moteur de la croissance de la demande d?or, ce sont les achats des investisseurs.
Le célèbre milliardaire américain Warren Buffett résumait ainsi ses doutes sur le statut de l?or dans le magazine Fortune en février : « Certes, l?or a certaines utilisations industrielles et une valeur décorative, mais la demande pour ces fins reste limitée et ne contribue pas à favoriser de nouvelles productions d?or. » Bref, « si vous possédez une once d?or pour l?éternité, vous aurez toujours une once d?or à la fin », ironisait-il. L?or ne rapporte donc rien, contrairement à des actions d?Exxon Mobil, ou aux terres agricoles. Pire, pour un investisseur, acheter de l?or peut se révéler onéreux. Il faut en effet payer une prime sur une pièce d?or pour sa fabrication, il faut aussi assurer le métal contre le vol, louer ensuite un coffre pour le stocker, payer enfin des taxes sur les transactions? Aux yeux de « l?Oracle d?Omaha », l?or reste donc un investissement qui relève de la prophétie auto réalisatrice : les acheteurs persuadés de ses bienfaits font monter les prix, ce qui justifie qu?il faut en acheter. Pour Warren Buffett, ce comporte-ment a quelque chose d?irrationnel, l?or étant vécu comme un antidote à la peur de l?investisseur, or la peur est mauvaise conseillère en la matière. Certains experts plus polémiques, surtout ceux qui travaillent dans des grandes banques d?investissements, y voient même un symptôme de paranoïa, comme celle qui saisit Humphrey Bogart, immortalisée dans le film le Trésor de la Sierra Madre, tiré du livre de Bruno Traven. Il est vrai que le raisonnement sur l?or pourrait s?appliquer à des produits comme les diamants, le platine voire le cuivre.
Mais, du côté de ses défenseurs, on rétorque qu?une bonne partie des critiques du milieu financier est liée au fait que les achats aurifères génèrent moins de revenus à ce secteur que d?autres produits financiers sophistiqués. Un autre argument en faveur de l?or est sa valeur d?actif de réserves. Les États-Unis en détiennent 8 133,5 tonnes entreposées sous étroite surveillance à Fort Knox, soit exactement 75,3 % de leurs réserves, selon le dernier pointage du WGC. Dans l?ensemble des coffres des banques centrales, 31 282,6 tonnes d?or sont stockées. Et des institutions, comme le Fonds monétaire international (FMI), sont passées à l?achat, ainsi que les banques centrales des économies émergentes. Les 1?054,1 tonnes que possède la Chine ne représentent que 1,7 % de ses réserves de change, ce qui laisse une capacité d?achat conséquente à la deu-xième puissance mondiale (lire encadré).Cet attrait pour l?or des banques centrales est paradoxalement une défiance à l?égard de la politique monétaire menée par ces établissements à travers la fixation du taux du loyer de l?argent et du recours à la planche à billets pour tenter de relancer la croissance en temps de crise.
De là à espérer un retour à l?âge d?or de « l?étalon-or » abandonné en 1971 par les États-Unis, préférant alors leurs intérêts nationaux à leurs obligations internationales fixées par les accords de Bretton Woods, il y a un pas difficile à franchir. À l?issue de la crise financière, et de celle de l?euro, le dollar reste d?ailleurs la référence, même si, comme le souligne Philippe Herlin, l?enseignement de la décennie passée est que « l?évolution du cours de l?or est liée fondamentalement à la création monétaire. »

La Chine s?impose sur le marché

L?or n?échappe pas à l?influence de la Chine. Après être devenue le premier producteur mondial en 2007 ? détrônant, après 101 ans de suprématie, l?Afrique du Sud qui fait face à un épuisement de ses filons ?, la République populaire devrait détrôner cette année l?Inde du statut de premier acheteur mondial.
La demande a augmenté de 20 % en 2011 et devrait continuer de croître au rythme annuel de 10 %, indiquait Zheng Zhiguang, directeur général de la branche Métaux précieux de la banque chinoise ICBC. Les achats devraient atteindre 925 tonnes cette année en cumulant les besoins de la joaillerie et de l?investissement. Entre 2007 et 2011, la demande a bondi de 140 %.En 2011, les Chinois ont acheté 258,9 tonnes d?or, soit 38 % de plus qu?en 2010. Et la tendance ne faiblit pas, avec 98,6 tonnes achetées pour le premier trimestre 2012, c?est 13 % de plus comparé à la même période de 2011. En Chine, les achats sont motivés par la volonté de se protéger de l?inflation et par l?offre réduite de produits d?épargne. Surtout, le marché de l?or a profité d?une certaine libéralisation depuis 2010, autorisant les Chinois à acheter de l?or directement et leurs banques à en importer directement. Sans compter l?amélioration du pouvoir d?achat de millions de Chinois qui peuvent acquérir des bijoux.
La Chine a par ailleurs mis l?accent sur la prospection et l?exploitation de son sous-sol. En dix ans, le volume de ses extractions a augmenté de 70 % pour atteindre près de 341 tonnes en 2010. Pour autant, son accession au premier rang du club aurifère n?est pas de nature à modifier la configuration du marché international car ses extractions permettent d?alimenter sa demande intérieure.
Mais le boom de l?exploitation a réduit les opportunités locales et les miniers chinois se tournent vers d?autres contrées. Comme, cette semaine, le premier producteur aurifère chinois, Zijin, parti s?emparer de l?Australien Norton Gold Fields, pour un montant de quelque 220 millions de dollars.

Robert Jules

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