Rocard sur la réforme des retraites : «Sarkozy a fixé des délais intenables»

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(Crédits : REUTERS)
En préfaçant le livre blanc sur les retraites, paru en 1991, Michel Rocard s'engageait en faveur d'une réforme négociée du système de retraites. Il regrette aujourd'hui l'absence de méthode du chef de l'État

La Tribune - Il y a vingt ans, vous pointiez dans un livre blanc sur les retraites l'augmentation significative des dépenses du système et la nécessité de le réformer au plus vite. Aviez-vous raison avant l'heure ?

Michel Rocard - Évidemment oui. La raison est évidente. Quand on a inventé la Sécurité sociale, en 1945, la durée de vie moyenne des hommes était de 65 ans. Aujourd'hui, elle est supérieure à 78 ans. L'espérance de vie progresse d'un trimestre tous les quatre ans. Cela a nécessairement des répercussions sur les finances du système de retraites. Mon livre blanc a probablement été le premier à tirer la sonnette d'alarme. Mais c'était une pièce de toute une stratégie pour réformer le système.

- Quelle était-elle ?

- La stratégie que je défendais comportait quatre phases : l'élaboration d'un diagnostic commun ; l'ouverture de débats dans le pays de manière à amener l'opinion à prendre conscience des problèmes ; l'ouverture d'une négociation tripartite (patronat, syndicats et gouvernement) et le passage, si nécessaire, par la loi, pour entériner et donner force légale aux conclusions de l'accord... J'ai donc demandé à l'Insee de faire un diagnostic. J'ai ensuite obtenu l'accord du patronat, de la CFDT et de FO sur le principe même de cette stratégie. Ils ont pu amender le livre blanc avant sa parution, à laquelle ils ont donné leur accord.

- Quel était le contenu de votre livre blanc ?

-Il contenait deux éléments : le diagnostic général de l'état des finances du régime, ainsi qu'une boîte à outils. C'était une sorte d'inventaire de toutes les variables qui pouvaient jouer. Mais cela sans préjuger de ce qu'on pourrait faire et qui devait relever uniquement de la négociation. Dans le même temps était mise en place une mission du dialogue, présidée par Robert Cottave, secrétaire général de la fédération des cadres FO. Cette mission s'est déplacée dans les CCI, les sièges locaux syndicaux et patronaux, les préfectures... Mon objectif était qu'il ne reste plus dans le pays un dirigeant syndical salarié, patronal ou agricole qui ose contester les chiffres. Nous sommes arrivés à peu près à ce résultat. La mission a fait un travail considérable. Je regrette que l'un des premiers actes de mon successeur, madame Cresson, ait été de la supprimer.

- Votre méthode est-elle la seule qui vaille ?

- J'ai tendance à penser que oui puisqu'elle a déjà réussi en Allemagne, en Suède et au Danemark. On peut changer les détails dans le calendrier et les étapes. Le seul point majeur, c'est de négocier. Encore que l'idée de faire un diagnostic et de vérifier que les gens s'accordent là-dessus me semble importante. Les syndicats et le patronat doivent également savoir dans quel cadre ils se trouvent, c'est-à-dire s'il s'agit d'une négociation, d'une concertation ou d'une consultation. Car ils s'y préparent différemment. Et il n'y a pas de bonne négociation, si celui qui la conduit n'a pas carte blanche et n'est pas la seule autorité pendant tout le temps de la négociation.

- Votre livre blanc reste encore aujourd'hui une référence...

- C'est un document qui reste dans les esprits pour son contenu. Mais tout le monde a préféré oublier qu'il était une pièce dans un processus négocié tout le long. C'est pourtant le coeur de l'affaire. Aujourd'hui, je vois que mon livre blanc n'a servi à rien.

- Le chef de l'État est-il allé trop vite en besogne ?

- Oui. Nicolas Sarkozy a fixé des délais intenables pour mener cette réforme. Or, sur un problème de cette gravité, il faut des années. La France est ainsi faite. Quand on régule le droit à la retraite, il faut faire attention à tout. Si le gouvernement avait négocié avec les partenaires sociaux, il aurait remarqué les inégalités créées par son projet de réforme, comme les carrières incomplètes des femmes. Mais il est allé trop vite. Cela lui revient comme un boomerang, au moment où le dialogue est rompu, le texte est devant le Parlement et le mouvement syndical n'a plus que la rue pour s'exprimer.

- Un gouvernement, quel qu'il soit, a-t-il la légitimité suffisante pour décider seul une réforme des retraites ?

- Attention aux mots. Un gouvernement a la légalité suffisante. La légitimité est beaucoup plus subtile. Et dans notre situation de chômage prolongé, d'inquiétude sur la puissance publique et d'indifférence au politique, l'opinion est larguée dans cette affaire. Elle est laissée en dehors des enjeux de contenu par la presse, qui a besoin de vendre du drame et du conflit. Tout ce climat porte à l'emphase.

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