Isabelle Graesslé : "les relations humaines profondément transformées"

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Isabelle Graesslé dirige le Musée international de la Réforme, à Genève, après avoir été la première femme Modératrice de la Compagnie des pasteurs fondée par Calvin au XVIe siècle. Née en Alsace, cette théologienne auteur de plusieurs livres sur les écritures, a exercé presque toute sa vie en Suisse.

Isabelle Graesslé, vous êtes pasteur et directrice du Musée international de la Réforme de Genève. La crise actuelle va déboucher, dit-on, sur un monde nouveau. Y croyez-vous ?

Je tiens à préciser que je m'exprime ici en tant que théologienne. La crise actuelle constitue l'un des signes avant-coureurs d'un passage essentiel de notre histoire. Des signes forts nous donnent des indices sur cette nouvelle ère qui s'annonce : des crises, qui sont autant d'épreuves au sens existentiel du terme, mais aussi des changements fondamentaux affectant l'armature de notre monde (le temps, l'histoire, le religieux). Il me semble que ce nouveau monde transformera en profondeur les relations humaines. Soit en direction de l'horreur absolue (dont le passé nous a donné quelques aperçus), soit en direction du respect et de la bonté absolus (en une sorte d'harmonie utopique peu réaliste au demeurant). Il se pourrait donc que, comme l'exprime si bien le philosophe Edgar Morin, devant l'impossibilité de choisir entre les deux lignes, notre monde aille tout simplement « vers l'abîme »... Dans le vocabulaire chrétien, la crise, c'est le jugement. Pas forcément dans son acception juridique mais davantage au sens d'une révélation. La crise provoquée par l'irruption de Jésus de Nazareth dans l'histoire appelle un jugement, autrement dit la révélation de ce que sont, en réalité, les humains : des hommes et des femmes souffrant d'un mal récurent, l'oubli de son prochain. Les paroles fortes de celui qui se comprend comme « envoyé » placent les humains devant un choix essentiel autant qu'existentiel : le mal ou la bonté, l'égoïsme ou l'amour, l'individualisme ou le respect d'autrui. La crise révèle et appelle un choix de vie, tant collectif que privé.

Quels sont les trois principaux changements que vous voyez à l'oeuvre ?

Le rapport au temps, à l'histoire et au religieux. On le sait, les expériences du temps sont multiples et chaque société entretient un rapport particulier entre passé, présent et futur. Pourtant, quelques historiens actuels mettent en lumière la disparition du temps (celui où le passé éclairait l'avenir, voire où l'avenir permettait de rêver l'actualité) pour laisser apparaître, seul, le présent. Le temps historique serait donc devenu un temps au présent, sorte de mémoire vive, ponctuée de commémorations, de célébrations, de lieux symboliques. Seul refuge désormais devant un passé désespérant de répétitions aveugles et devant un avenir terrifiant de technologies avilissantes. Par ailleurs, le rapport au religieux s'est profondément modifié au cours des dernières décennies : conséquence d'une mondialisation avancée, le religieux s'est transformé en marché ouvert, accessible, immédiat. L'esprit religieux n'a pas disparu mais les pratiques et les attirances ont changé. À ce stade, les institutions religieuses traditionnelles se contentent au mieux de subir le choc, au pire de s'en préserver en se réfugiant dans le passé.

Quels sont les nouveaux risques nés de la crise ? Quelles leçons n'ont pas été tirées ?

Pour moi, le risque majeur réside en l'oubli des enjeux en présence. Si l'humain continue en sa course folle au profit individuel au détriment de son prochain, mais également de sa planète, le risque d'une catastrophe, de probable va se transformer en inévitable. Edgar Morin, toujours lui, propose, pour sortir du cercle de cette catastrophe annoncée, de repenser à la métamorphose de la chenille en papillon : en effet, la chenille s'autodétruit pour que puisse naître l'organisme du papillon. Évidemment, la métamorphose animale a pour elle une solidité programmée que ne porte pas l'humanité. Sa propre métamorphose s'annonce pour le moins aléatoire.

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